Le land lord alla donc poser les volets à la devanture du public-house,
éteignit le bec de gaz qui brûlait au-dessus du comptoir et ne laissa
allumée qu'une petite lampe à schiste.
Puis il revint s'asseoir auprès de Shoking:
--Oui, lui dit-il, j'ai peur... figurez-vous que depuis hier soir, on
voit dans Rotherithe une foule de visages inconnus. Les uns font le
tour de la chapelle et du cimetière, les autres viennent ici boire et
regardent partout.
--Vous pensez donc, dit Shoking, que ce sont des gens de police?
--Je le crains; seulement, jusqu'à présent, une chose me rassure, reprit
le landlord.
--Laquelle?
--Je crois bien qu'ils ont vent que le condamné enlevé sur l'échafaud
par les fenians est dans Rotherithe, mais ils ne savent pas où.
--Ah! vous croyez?
--Oh! j'en suis sûr; je crois même que le dernier endroit qu'ils
soupçonnent, c'est ma maison.
--Dieu vous entende! murmura Shoking avec émotion.
--Malheureusement, poursuivit le landlord, John est hors d'état de
quitter le lit. Il a éprouvé une si grande émotion sur l'échafaud que,
vous le savez, il a été fou pendant quarante-huit heures.
--Oui, certes, je le sais, dit Shoking.
--Maintenant, il a retrouvé sa raison, mais le médecin qui le voit, dit
qu'il ne pourra pas quitter le lit avant huit jours; et d'ici là, je
tremblerai à toute minute.
--Mais, dit Shoking, en admettant qu'il put s'en aller tout de suite, où
irait-il?
--Je ne sais pas. Londres est si grand!...
--Enfin, reprit Shoking, l'essentiel est qu'il se rétablisse. Nous ne
pouvons pas avoir fait pour rien un si grand effort. Puis-je le voir?
--Oui, nous allons descendre.
Le landlord s'en retourna vers la porte, et l'entre-bâilla.
Puis il jeta un regard furtif sur les abords du public-house.
--Personne! dit-il.
Il ferma la porte, revint auprès de Shoking et prit la petite lampe à
schiste.
Après quoi, il souleva la trappe de la cave qui se trouvait auprès du
comptoir.
On descendait dans la cave, non par un escalier, mais par une de ces
échelles à degrés larges et plats qu'on appelle _échelles de meunier_.
Le landlord passa le premier et Shoking le suivit.
La cave du public-house ressemblait à toutes les caves.
Elle était carrée et ne paraissait pas avoir d'autre issue.
Des tonneaux de plusieurs dimensions étaient rangés tout à l'entour, et
l'un de ces tonneaux était haut de près de deux mètres.
Le landlord s'en approcha, tourna le robinet placé au centre et tout
aussitôt le fond s'ouvrit, tournant, comme une porte, sur des gonds
invisibles.
Alors Shoking vit un passage dans lequel, en se baissant un peu, deux
hommes pouvaient marcher de front.
C'était le chemin de la cachette où était John Colden, le condamné à
mort.
Une fois entrés dans le tonneau, le landlord, qui avait toujours la
petite lampe à la main, pressa un ressort, et le fond mobile reprit sa
place accoutumée, de telle façon que si alors on était descendu dans la
cave, on n'aurait pas remarqué cette futaille plus que les autres.
John Colden était, couché dans une sorte de salle basse à l'extrémité de
ce corridor auquel le tonneau servait d'entrée.
Cette salle prenait de l'air par un trou percé dans une voûte au-dessus
de laquelle passait un des nombreux égouts dont la ville de Londres est
sillonnée; et elle n'était pas éclairée par la lumière du jour.
Auprès d'un lit de camp était une lampe qui brûlait sur une petite
table.
Assis devant cette table, Shoking aperçut un homme de haute taille, au
front basané, qui n'était autre que celui des quatre chefs fenians qui
venait d'Amérique.
John n'avait plus ni la fièvre ni le délire, sa raison lui était
revenue, et il reconnut Shoking.
--Comment vas-tu, mon pauvre ami? dit Shoking en lui prenant la main.
--Je ne souffre pas, dit John, mais je suis anéanti, je n'ai aucune
force, et il me semble que je ne pourrais pas me tenir debout.
--La force te reviendra, dit Shoking.
John Colden eut un sourire mélancolique.
--Vous vous êtes tous donné bien du mal pour me sauver, dit-il.
--C'était notre devoir, dit Shoking, tous pour un, un pour tous.
--Il n'est arrivé malheur à personne? demanda encore John Colden.
--A personne, jusqu'à présent...
--L'homme gris?...
--Il est aussi bien caché que toi.
--L'enfant?...
--A l'abri de toute poursuite derrière les murs de Christ's hospital.
--Et toi?...
--Ah! moi, dit Shoking en souriant, je l'ai échappé belle cette nuit.
--Vraiment?
--Tu vas voir...
Et Shoking raconta à John Colden ses aventures de la soirée.
--Vois-tu, dit gravement John Colden, ce n'est ni la police ni les
ennemis naturels de l'Irlande qu'il nous faut craindre, ce sont les
traîtres!
--Oh! dans tous les cas, fit Shoking, ce n'est pas celui-là qui nous
gênera désormais.
Il faisait allusion à John le rough.
--Tu es sûr de l'avoir tué?
--Dame! répondit naïvement Shoking, je l'ai étourdi suffisamment pour
qu'il se noie, dans tous les cas.
John essaya de se soulever, mais les forces lui manquèrent.
--Voilà qui est bizarre, fit-il en souriant; je n'avais pas peur de la
mort, je marchais à l'échafaud, résigné et d'un pas ferme... on me sauve
et la peur me prend... à telle enseigne que j'ai manqué en mourir.
--L'homme gris, répondit Shoking, m'a expliqué cela; mais je ne suis pas
un savant comme lui, et je ne me rappelle par les mots baroques dont il
s'est servi.
En parlant ainsi, Shoking tira sa montre.
Car il avait une montre maintenant, le mendiant Shoking, dont le rêve,
jadis, était d'être un _pauvre présenté_ à la Workhouse de _Mile end
road_.
--Par saint George, dit-il, l'homme gris, qui ne m'a pas vu depuis deux
jours, doit me croire mort ou prisonnier. Minuit! je file, et je vais
lui porter de tes nouvelles.
Sur ces mots, Shoking serra la main du malade et reprit avec le landlord
le chemin du tonneau.
Cinq minutes après, il quittait le public-house, dont les abords étaient
toujours déserts.
Cependant comme il longeait le cimetière, un bruit confus et presque
imperceptible arriva à son oreille.
La nuit était noire et le brouillard épais.
Shoking s'arrêta.
Alors le bruit lui parut plus distinct.
C'étaient deux voix d'hommes causant tout bas dans le cimetière.
A force de regarder, Shoking finit par distinguer deux ombres noires
au-dessus d'une tombe, et il ne douta plus que ce ne fussent les deux
personnes qu'il entendait causer.
Alors Shoking se coucha à plat-ventre et colla son oreille au sol.
La terre, comme on le sait, est toujours sonore, en hiver surtout, et le
procédé qu'employait Shoking est connu de toute éternité.
L'Indien dans la savane, l'Arabe au désert, le chasseur au fond des
bois, quand ils veulent entendre à une grande distance, se couchent et
appliquent leur oreille sur le sol.
Shoking, demeuré debout, n'eût saisi que par lambeaux la conversation de
ces hôtes nocturnes du cimetière.
Son oreille collée à terre, il entendit fort distinctement ce qu'ils
disaient.
Et il se prit à écouter avec attention.