VIII

Le land lord alla donc poser les volets à la devanture du public-house,

éteignit le bec de gaz qui brûlait au-dessus du comptoir et ne laissa

allumée qu'une petite lampe à schiste.

Puis il revint s'asseoir auprès de Shoking:

--Oui, lui dit-il, j'ai peur... figurez-vous que depuis hier soir, on

voit dans Rotherithe une foule de visages inconnus. Les uns font le

tour de la chapelle et du cimetière, les autres viennent ici boire et

regardent partout.

--Vous pensez donc, dit Shoking, que ce sont des gens de police?

--Je le crains; seulement, jusqu'à présent, une chose me rassure, reprit

le landlord.

--Laquelle?

--Je crois bien qu'ils ont vent que le condamné enlevé sur l'échafaud

par les fenians est dans Rotherithe, mais ils ne savent pas où.

--Ah! vous croyez?

--Oh! j'en suis sûr; je crois même que le dernier endroit qu'ils

soupçonnent, c'est ma maison.

--Dieu vous entende! murmura Shoking avec émotion.

--Malheureusement, poursuivit le landlord, John est hors d'état de

quitter le lit. Il a éprouvé une si grande émotion sur l'échafaud que,

vous le savez, il a été fou pendant quarante-huit heures.

--Oui, certes, je le sais, dit Shoking.

--Maintenant, il a retrouvé sa raison, mais le médecin qui le voit, dit

qu'il ne pourra pas quitter le lit avant huit jours; et d'ici là, je

tremblerai à toute minute.

--Mais, dit Shoking, en admettant qu'il put s'en aller tout de suite, où

irait-il?

--Je ne sais pas. Londres est si grand!...

--Enfin, reprit Shoking, l'essentiel est qu'il se rétablisse. Nous ne

pouvons pas avoir fait pour rien un si grand effort. Puis-je le voir?

--Oui, nous allons descendre.

Le landlord s'en retourna vers la porte, et l'entre-bâilla.

Puis il jeta un regard furtif sur les abords du public-house.

--Personne! dit-il.

Il ferma la porte, revint auprès de Shoking et prit la petite lampe à

schiste.

Après quoi, il souleva la trappe de la cave qui se trouvait auprès du

comptoir.

On descendait dans la cave, non par un escalier, mais par une de ces

échelles à degrés larges et plats qu'on appelle _échelles de meunier_.

Le landlord passa le premier et Shoking le suivit.

La cave du public-house ressemblait à toutes les caves.

Elle était carrée et ne paraissait pas avoir d'autre issue.

Des tonneaux de plusieurs dimensions étaient rangés tout à l'entour, et

l'un de ces tonneaux était haut de près de deux mètres.

Le landlord s'en approcha, tourna le robinet placé au centre et tout

aussitôt le fond s'ouvrit, tournant, comme une porte, sur des gonds

invisibles.

Alors Shoking vit un passage dans lequel, en se baissant un peu, deux

hommes pouvaient marcher de front.

C'était le chemin de la cachette où était John Colden, le condamné à

mort.

Une fois entrés dans le tonneau, le landlord, qui avait toujours la

petite lampe à la main, pressa un ressort, et le fond mobile reprit sa

place accoutumée, de telle façon que si alors on était descendu dans la

cave, on n'aurait pas remarqué cette futaille plus que les autres.

John Colden était, couché dans une sorte de salle basse à l'extrémité de

ce corridor auquel le tonneau servait d'entrée.

Cette salle prenait de l'air par un trou percé dans une voûte au-dessus

de laquelle passait un des nombreux égouts dont la ville de Londres est

sillonnée; et elle n'était pas éclairée par la lumière du jour.

Auprès d'un lit de camp était une lampe qui brûlait sur une petite

table.

Assis devant cette table, Shoking aperçut un homme de haute taille, au

front basané, qui n'était autre que celui des quatre chefs fenians qui

venait d'Amérique.

John n'avait plus ni la fièvre ni le délire, sa raison lui était

revenue, et il reconnut Shoking.

--Comment vas-tu, mon pauvre ami? dit Shoking en lui prenant la main.

--Je ne souffre pas, dit John, mais je suis anéanti, je n'ai aucune

force, et il me semble que je ne pourrais pas me tenir debout.

--La force te reviendra, dit Shoking.

John Colden eut un sourire mélancolique.

--Vous vous êtes tous donné bien du mal pour me sauver, dit-il.

--C'était notre devoir, dit Shoking, tous pour un, un pour tous.

--Il n'est arrivé malheur à personne? demanda encore John Colden.

--A personne, jusqu'à présent...

--L'homme gris?...

--Il est aussi bien caché que toi.

--L'enfant?...

--A l'abri de toute poursuite derrière les murs de Christ's hospital.

--Et toi?...

--Ah! moi, dit Shoking en souriant, je l'ai échappé belle cette nuit.

--Vraiment?

--Tu vas voir...

Et Shoking raconta à John Colden ses aventures de la soirée.

--Vois-tu, dit gravement John Colden, ce n'est ni la police ni les

ennemis naturels de l'Irlande qu'il nous faut craindre, ce sont les

traîtres!

--Oh! dans tous les cas, fit Shoking, ce n'est pas celui-là qui nous

gênera désormais.

Il faisait allusion à John le rough.

--Tu es sûr de l'avoir tué?

--Dame! répondit naïvement Shoking, je l'ai étourdi suffisamment pour

qu'il se noie, dans tous les cas.

John essaya de se soulever, mais les forces lui manquèrent.

--Voilà qui est bizarre, fit-il en souriant; je n'avais pas peur de la

mort, je marchais à l'échafaud, résigné et d'un pas ferme... on me sauve

et la peur me prend... à telle enseigne que j'ai manqué en mourir.

--L'homme gris, répondit Shoking, m'a expliqué cela; mais je ne suis pas

un savant comme lui, et je ne me rappelle par les mots baroques dont il

s'est servi.

En parlant ainsi, Shoking tira sa montre.

Car il avait une montre maintenant, le mendiant Shoking, dont le rêve,

jadis, était d'être un _pauvre présenté_ à la Workhouse de _Mile end

road_.

--Par saint George, dit-il, l'homme gris, qui ne m'a pas vu depuis deux

jours, doit me croire mort ou prisonnier. Minuit! je file, et je vais

lui porter de tes nouvelles.

Sur ces mots, Shoking serra la main du malade et reprit avec le landlord

le chemin du tonneau.

Cinq minutes après, il quittait le public-house, dont les abords étaient

toujours déserts.

Cependant comme il longeait le cimetière, un bruit confus et presque

imperceptible arriva à son oreille.

La nuit était noire et le brouillard épais.

Shoking s'arrêta.

Alors le bruit lui parut plus distinct.

C'étaient deux voix d'hommes causant tout bas dans le cimetière.

A force de regarder, Shoking finit par distinguer deux ombres noires

au-dessus d'une tombe, et il ne douta plus que ce ne fussent les deux

personnes qu'il entendait causer.

Alors Shoking se coucha à plat-ventre et colla son oreille au sol.

La terre, comme on le sait, est toujours sonore, en hiver surtout, et le

procédé qu'employait Shoking est connu de toute éternité.

L'Indien dans la savane, l'Arabe au désert, le chasseur au fond des

bois, quand ils veulent entendre à une grande distance, se couchent et

appliquent leur oreille sur le sol.

Shoking, demeuré debout, n'eût saisi que par lambeaux la conversation de

ces hôtes nocturnes du cimetière.

Son oreille collée à terre, il entendit fort distinctement ce qu'ils

disaient.

Et il se prit à écouter avec attention.

Les misères de Londres, 4. Les tribulations de Shoking · 第 11 / 89 题