VI

Shoking n'avait peur que d'un homme, le rough.

Or, le rough avait disparu sous l'eau, et il était probable que s'il

n'était pas mort du coup d'aviron, du moins il s'était noyé.

Dès lors, Shoking n'avait plus peur.

Car le rough seul pouvait affirmer avec quelque autorité que Wilmot et

Shoking ne faisaient qu'un, et, par conséquent, faire arrêter Shoking

comme complice de l'homme gris, que la police recherchait.

Quant aux hommes de la chaloupe, Shoking s'en moquait.

Bien avant qu'elle ne se fût débrouillée au milieu des petits bateaux,

Shoking avait touché le bord, et il s'était retrouvé dans les ténèbres.

La Tamise, nous l'avons dit, n'a pas de quais, et elle baigne le pied

des maisons.

Celle auprès de laquelle Shoking aborda était un magasin d'huile de foi

de morue, dont les portes, qui donnaient sur la rivière, demeuraient

ouvertes, une température humide et basse convenant à cette sorte de

marchandise.

Il n'y avait qu'un seul gardien dans ce magasin, où Shoking se glissa.

Mais ce gardien valait une patrouille entière.

C'était un de ces gros chiens de Terre-Neuve, chiches de voix, qui

dédaignent d'aboyer, mais sautent à la gorge d'un homme et l'étranglent

tout net.

Shoking entendit un sourd grognement, puis il vit luire dans l'obscurité

deux points lumineux.

Mais il était dit que cette nuit-là Shoking se tirerait à son honneur

des plus grands périls.

Il avait échappé au rough, il s'était sauvé des mains de ceux qui

faisaient la police de la Tamise; sa mémoire devait lui rendre clémente

la terrible mâchoire du chien.

Shoking était un enfant de la cité de Londres; il savait tout ou à peu

près; il avait mendié, couché, travaillé même, à peu près partout.

On l'avait employé dans les docks à porter des fardeaux, et sur les

navires à décharger des gueuses de lest.

Seulement, le plus beau temps de sa misère avait été aussi le plus bel

âge de sa paresse, et quand Shoking avait touché le salaire de trois

jours de travail, il avait huit jours de fainéantise sur la planche.

Or donc, le grognement et les deux points lumineux fixés sur lui firent

surgir dans sa mémoire, avec la spontanéité de l'éclair, un double

souvenir.

Il se rappela qu'au dock Sainte-Catherine, il avait travaillé pour le

compte d'un marchand d'huiles, M. Simpson, et que ce M. Simpson, qui

avait un magasin sur la Tamise, avait un chien du nom de Sultan.

Aussitôt, et comme les deux points lumineux s'agitaient dans l'espace,

semblables à des étoiles filantes, et que le terrible gardien s'élançait

sur lui, Shoking cria:

--Paix donc, Sultan!

Les deux points lumineux s'arrêtèrent et le grognement s'éteignit

aussitôt.

--Hé! mon petit Sultan, dit Shoking d'une voix caressante, tu ne

reconnais pas les amis?

Évidemment flatté de s'entendre appeler par son nom, le chien s'était

calmé subitement.

--Mon petit Sultan! répéta Shoking avec câlinerie.

Alors le chien s'approcha, non plus menaçant et la gueule ouverte, mais

en chien intelligent qui veut savoir à qui il a affaire.

Shoking étendit hardiment la main et se mit à caresser le terre-neuve.

Cependant celui-ci ne se fût pas laissé prendre peut-être à ces

amabilités, si Shoking n'eût été ruisselant de cette eau noire,

limoneuse et salée de la Tamise.

Or, la spécialité première d'un terre-neuve étant de sauver les gens qui

se noient, il était évident que la sympathie de Sultan était acquise à

Shoking, du moment où celui-ci sortait de l'eau.

Et comme si le chien eût su comprendre textuellement ses paroles,

Shoking lui dit encore:

--Je ne suis pas un voleur, mon bon Sultan, et tu n'as rien à craindre

pour ton huile, pouah! mais j'ai failli me noyer...

Le chien comprit-il? Nous n'oserions l'affirmer: mais il se frotta

contre Shoking avec un grognement d'amitié, et dès lors, Shoking fut

chez lui.

A l'abri dans le magasin, sûr que, si on le venait poursuivre jusque-là,

le chien ferait son métier de gardien, Shoking attendit.

Il attendit que la chaloupe eût exploré la Tamise dans tous les sens, en

amont et en aval du pont de Londres.

Comme le brouillard est sonore, il entendit même retentir au loin la

voix du matelot commandant qui disait:

--Après ça, camarades, ça ne nous regarde qu'à moitié. Nous n'avons rien

de commun avec les policemen, et il n'y a que la police de la Tamise

qui nous regarde. On nous confie deux hommes, ils se sauvent... nous ne

pouvons pas les rattraper... bonsoir!...

Et Shoking aperçut dans le brouillard le fanal de la chaloupe qui virait

de bord et qui remontait vers le pont de Londres, sous lequel elle

disparut de nouveau.

Alors il se dit:

--Je suis déjà bien mouillé, je ne risque pas grand' chose à me rejeter

à l'eau, d'autant mieux que j'ai de l'argent dans ma poche et que je

connais un fripier dans le Borough, de l'autre côté de la Tamise, qui me

louera des habits secs pour une demi-couronne.

Sur cette réflexion, Shoking caressa une seconde fois le chien et lui

dit:

--Adieu, Sultan... tu es un chien fidèle... et je le dirai à ton maître

quand je le verrai...

Puis il piqua résolument une tête dans la Tamise.

Jamais un homme ne se jette impunément à l'eau, en présence d'un

terre-neuve.

Sultan n'était peut-être pas fâché, du reste, d'avoir un prétexte pour

quitter son poste.

A peine Shoking commençait-il à nager vigoureusement, qu'il entendit

l'eau clapoter auprès de lui et qu'il sentit sur son visage la chaude

haleine du chien.

Sultan nageait côte à côte avec Shoking.

--Oh! oh! fit celui-ci, pas de bêtises, mon ami, ne va pas t'imaginer

que je me noie au moins. Tu me ferais boire plus qu'à ma soif, en

croyant me sauver.

Mais Shoking avait mal jugé Sultan.

Sultan était un chien intelligent, qui avait tout aussitôt apprécié le

mérite de Shoking, comme nageur, et c'était simplement pour lui faire la

conduite qu'il s'était mis à l'eau.

Il se contenta donc de nager auprès de lui, comme un camarade, et il se

paya le plaisir d'aborder de l'autre côté de la Tamise, à cent mètres

au-dessous du pont de Londres, tout auprès de Shoking.

Shoking était haletant, néanmoins il crut poli de faire ses compliments

à Sultan.

--Tu es un bon chien, répéta-t-il, je le dirai à ton maître. Adieu,

Sultan.

Et il le caressa.

Le chien eut un grognement amical; puis il pensa que Shoking n'avait

plus besoin de lui, et il se remit tranquillement à l'eau pour regagner

le magasin d'huile, tandis que Shoking gagnait une des ruelles étroites

du Borough.

Hélas! Shoking ne se doutait pas que Sultan, ami si intelligent

jusque-là, allait commettre à son préjudice la plus déplorable des

bévues.

En effet, comme il était déjà au milieu de la Tamise, le chien heurta

son poitrail à quelque chose de mou et de flasque qui flottait sur

l'eau.

Il flaira et reconnut un homme.

Cet homme n'était autre que John le rough, évanoui à la suite du coup

d'aviron.

Et le chien, obéissant à son instinct de sauveteur, prit les haillons

du rough à pleines dents, et se mit à tirer l'homme évanoui après lui,

nageant vigoureusement dans la direction du magasin.

Apres s'être montré l'ami de Shoking, Sultan commettait la déplorable

action de sauver son ennemi mortel.

Ah! si Shoking l'avait su, comme il eût retiré sur-le-champ son estime

et son amitié au terre-neuve.

Mais Shoking, en ce moment, était à la recherche du fripier qui lui

pourrait louer des habits secs et lui faire prendre un air de feu devant

le poêle.

Les misères de Londres, 4. Les tribulations de Shoking · 第 9 / 89 题