Shoking n'avait peur que d'un homme, le rough.
Or, le rough avait disparu sous l'eau, et il était probable que s'il
n'était pas mort du coup d'aviron, du moins il s'était noyé.
Dès lors, Shoking n'avait plus peur.
Car le rough seul pouvait affirmer avec quelque autorité que Wilmot et
Shoking ne faisaient qu'un, et, par conséquent, faire arrêter Shoking
comme complice de l'homme gris, que la police recherchait.
Quant aux hommes de la chaloupe, Shoking s'en moquait.
Bien avant qu'elle ne se fût débrouillée au milieu des petits bateaux,
Shoking avait touché le bord, et il s'était retrouvé dans les ténèbres.
La Tamise, nous l'avons dit, n'a pas de quais, et elle baigne le pied
des maisons.
Celle auprès de laquelle Shoking aborda était un magasin d'huile de foi
de morue, dont les portes, qui donnaient sur la rivière, demeuraient
ouvertes, une température humide et basse convenant à cette sorte de
marchandise.
Il n'y avait qu'un seul gardien dans ce magasin, où Shoking se glissa.
Mais ce gardien valait une patrouille entière.
C'était un de ces gros chiens de Terre-Neuve, chiches de voix, qui
dédaignent d'aboyer, mais sautent à la gorge d'un homme et l'étranglent
tout net.
Shoking entendit un sourd grognement, puis il vit luire dans l'obscurité
deux points lumineux.
Mais il était dit que cette nuit-là Shoking se tirerait à son honneur
des plus grands périls.
Il avait échappé au rough, il s'était sauvé des mains de ceux qui
faisaient la police de la Tamise; sa mémoire devait lui rendre clémente
la terrible mâchoire du chien.
Shoking était un enfant de la cité de Londres; il savait tout ou à peu
près; il avait mendié, couché, travaillé même, à peu près partout.
On l'avait employé dans les docks à porter des fardeaux, et sur les
navires à décharger des gueuses de lest.
Seulement, le plus beau temps de sa misère avait été aussi le plus bel
âge de sa paresse, et quand Shoking avait touché le salaire de trois
jours de travail, il avait huit jours de fainéantise sur la planche.
Or donc, le grognement et les deux points lumineux fixés sur lui firent
surgir dans sa mémoire, avec la spontanéité de l'éclair, un double
souvenir.
Il se rappela qu'au dock Sainte-Catherine, il avait travaillé pour le
compte d'un marchand d'huiles, M. Simpson, et que ce M. Simpson, qui
avait un magasin sur la Tamise, avait un chien du nom de Sultan.
Aussitôt, et comme les deux points lumineux s'agitaient dans l'espace,
semblables à des étoiles filantes, et que le terrible gardien s'élançait
sur lui, Shoking cria:
--Paix donc, Sultan!
Les deux points lumineux s'arrêtèrent et le grognement s'éteignit
aussitôt.
--Hé! mon petit Sultan, dit Shoking d'une voix caressante, tu ne
reconnais pas les amis?
Évidemment flatté de s'entendre appeler par son nom, le chien s'était
calmé subitement.
--Mon petit Sultan! répéta Shoking avec câlinerie.
Alors le chien s'approcha, non plus menaçant et la gueule ouverte, mais
en chien intelligent qui veut savoir à qui il a affaire.
Shoking étendit hardiment la main et se mit à caresser le terre-neuve.
Cependant celui-ci ne se fût pas laissé prendre peut-être à ces
amabilités, si Shoking n'eût été ruisselant de cette eau noire,
limoneuse et salée de la Tamise.
Or, la spécialité première d'un terre-neuve étant de sauver les gens qui
se noient, il était évident que la sympathie de Sultan était acquise à
Shoking, du moment où celui-ci sortait de l'eau.
Et comme si le chien eût su comprendre textuellement ses paroles,
Shoking lui dit encore:
--Je ne suis pas un voleur, mon bon Sultan, et tu n'as rien à craindre
pour ton huile, pouah! mais j'ai failli me noyer...
Le chien comprit-il? Nous n'oserions l'affirmer: mais il se frotta
contre Shoking avec un grognement d'amitié, et dès lors, Shoking fut
chez lui.
A l'abri dans le magasin, sûr que, si on le venait poursuivre jusque-là,
le chien ferait son métier de gardien, Shoking attendit.
Il attendit que la chaloupe eût exploré la Tamise dans tous les sens, en
amont et en aval du pont de Londres.
Comme le brouillard est sonore, il entendit même retentir au loin la
voix du matelot commandant qui disait:
--Après ça, camarades, ça ne nous regarde qu'à moitié. Nous n'avons rien
de commun avec les policemen, et il n'y a que la police de la Tamise
qui nous regarde. On nous confie deux hommes, ils se sauvent... nous ne
pouvons pas les rattraper... bonsoir!...
Et Shoking aperçut dans le brouillard le fanal de la chaloupe qui virait
de bord et qui remontait vers le pont de Londres, sous lequel elle
disparut de nouveau.
Alors il se dit:
--Je suis déjà bien mouillé, je ne risque pas grand' chose à me rejeter
à l'eau, d'autant mieux que j'ai de l'argent dans ma poche et que je
connais un fripier dans le Borough, de l'autre côté de la Tamise, qui me
louera des habits secs pour une demi-couronne.
Sur cette réflexion, Shoking caressa une seconde fois le chien et lui
dit:
--Adieu, Sultan... tu es un chien fidèle... et je le dirai à ton maître
quand je le verrai...
Puis il piqua résolument une tête dans la Tamise.
Jamais un homme ne se jette impunément à l'eau, en présence d'un
terre-neuve.
Sultan n'était peut-être pas fâché, du reste, d'avoir un prétexte pour
quitter son poste.
A peine Shoking commençait-il à nager vigoureusement, qu'il entendit
l'eau clapoter auprès de lui et qu'il sentit sur son visage la chaude
haleine du chien.
Sultan nageait côte à côte avec Shoking.
--Oh! oh! fit celui-ci, pas de bêtises, mon ami, ne va pas t'imaginer
que je me noie au moins. Tu me ferais boire plus qu'à ma soif, en
croyant me sauver.
Mais Shoking avait mal jugé Sultan.
Sultan était un chien intelligent, qui avait tout aussitôt apprécié le
mérite de Shoking, comme nageur, et c'était simplement pour lui faire la
conduite qu'il s'était mis à l'eau.
Il se contenta donc de nager auprès de lui, comme un camarade, et il se
paya le plaisir d'aborder de l'autre côté de la Tamise, à cent mètres
au-dessous du pont de Londres, tout auprès de Shoking.
Shoking était haletant, néanmoins il crut poli de faire ses compliments
à Sultan.
--Tu es un bon chien, répéta-t-il, je le dirai à ton maître. Adieu,
Sultan.
Et il le caressa.
Le chien eut un grognement amical; puis il pensa que Shoking n'avait
plus besoin de lui, et il se remit tranquillement à l'eau pour regagner
le magasin d'huile, tandis que Shoking gagnait une des ruelles étroites
du Borough.
Hélas! Shoking ne se doutait pas que Sultan, ami si intelligent
jusque-là, allait commettre à son préjudice la plus déplorable des
bévues.
En effet, comme il était déjà au milieu de la Tamise, le chien heurta
son poitrail à quelque chose de mou et de flasque qui flottait sur
l'eau.
Il flaira et reconnut un homme.
Cet homme n'était autre que John le rough, évanoui à la suite du coup
d'aviron.
Et le chien, obéissant à son instinct de sauveteur, prit les haillons
du rough à pleines dents, et se mit à tirer l'homme évanoui après lui,
nageant vigoureusement dans la direction du magasin.
Apres s'être montré l'ami de Shoking, Sultan commettait la déplorable
action de sauver son ennemi mortel.
Ah! si Shoking l'avait su, comme il eût retiré sur-le-champ son estime
et son amitié au terre-neuve.
Mais Shoking, en ce moment, était à la recherche du fripier qui lui
pourrait louer des habits secs et lui faire prendre un air de feu devant
le poêle.