Shoking essaya de se débattre, poussant des cris étouffés.
Mais le rough était robuste, et il le maintint sous son genou.
Puis, tirant un couteau de sa poche, il en appuya la pointe sur la gorge
de Shoking, lui disant:
--Tout lord que tu peux être, si tu cries, je te tue!
Au temps de sa grande misère et dans les plus mauvais jours de son
existence problématique, Shoking avait déjà la faiblesse de tenir à la
vie.
Qu'on juge donc si maintenant qu'il était dans l'aisance, jouait parfois
le rôle de lord, portait de beaux habits et avait toujours quelques
guinées dans sa poche, il se souciait de mourir.
Shoking était d'ailleurs de la famille des philosophes, et il savait
que la résistance à une force supérieure est non-seulement inutile, mais
encore ridicule, sinon dangereuse.
Il se tint donc pour averti et cessa de crier.
Alors le rough siffla une seconde fois.
Puis il dit en ricanant:
--Attendons un moment, les camarades vont venir.
A Londres, les voleurs ont coutume de s'avertir, à de certaines heures
périlleuses, par un coup de sifflet.
John savait cela.
Il n'avait à Rotherithe, où le hasard l'avait amené sur les pas de
Shoking, ni complices, ni gens qui lui dussent obéir, mais il avait
fait ce calcul fort simple que partout il y a des policemen, et que
très-certainement, il en verrait accourir que ces deux coups de sifflet
auraient mis en éveil.
John ne se trompait pas.
Bientôt des pas précipités retentirent à l'extrémité opposée de la
ruelle et deux policemen accoururent au pas de course.
Ils virent Shoking à terre, et John se tenant sur lui.
A première vue, Shoking qui était bien vêtu, était un gentleman victime
d'un rough, car John était couvert de haillons.
Ils se jetèrent donc sur ce dernier, et le prirent à la gorge et lui
arrachèrent son couteau.
Shoking se crut sauvé.
John n'avait opposé aucune résistance.
Cependant, comme Shoking se relevait et remerciait déjà les policemen
comme ses libérateurs, John se mit à rire:
--Hé! pardon, camarades, dit-il, connaissez-vous cela?
En même temps, il tira de sa poche une petite plaque de cuivre garnie
d'une courroie et la passa à son bras gauche.
Les policemen, à la vue de cette plaque, tombèrent stupéfaits.
Cette plaque était l'insigne d'un brigadier de policemen, par conséquent
d'un chef.
Lorsque, à Scotland Yard, on avait interrogé John, il s'était fait fort
de retrouver le prétendu lord Wilmot et de l'arrêter; mais il avait
demandé pour cela qu'on lui donnât des pleins pouvoirs.
Alors on lui avait remis cette plaque, qu'il n'aurait qu'à exhiber pour
acquérir l'assistance d'un ou de plusieurs policemen, aussitôt qu'il en
aurait besoin.
Et ceux-ci, dès-lors, s'inclinèrent, tout en trouvant quelque peu
étrange d'avoir à obéir à un chef en guenilles.
--Eh! dit John en souriant, vous avez cru que je dévalisais Son Honneur?
Et il montrait en souriant d'un air moqueur Shoking stupéfait.
--En effet, balbutièrent les deux policemen.
--Son Honneur que vous voyez là, dit John, est un homme excessivement
dangereux, que j'ai été chargé d'arrêter.
--Ne croyez pas un mot de cela! s'écria Shoking, cet homme est un
imposteur!
--Bah! dit John, c'est ce que nous verrons à Scotland Yard.
Et, s'adressant aux policemen:
--Allons, vous autres, dit-il, donnez-moi un coup de main.
--Que voulez-vous faire? demanda l'un des agents.
--Je veux que vous m'aidiez à reconduire monsieur.
--Où cela?
--A Scotland Yard.
Shoking se débattait comme un beau diable.
--Mes amis, disait-il aux policemen, ne croyez pas cet homme, qui est un
voleur et un misérable; cette plaque qu'il vous montre, il l'a volée.
--La preuve que je ne suis pas un voleur, dit John, c'est que vous
pouvez fouiller Son Honneur et vous verrez que je ne lui ai rien pris.
--Parce que tu n'as pas eu le temps, misérable, répondit Shoking.
Notre héros avait su trouver un accent d'autorité qui intimida quelque
peu les policemen.
--Allons à Scotland Yard, disait John, et vous verrez que j'ai le droit
de faire ce que j'ai fait.
Les policemen se regardaient, hésitant.
Enfin, l'un d'eux parut avoir trouvé la solution de cette question
épineuse et embarrassante.
Il dit à John:
--Vous prétendez être un agent supérieur de la police?
--Voyez ma plaque.
--Et vous, continua le policeman s'adressant à Shoking, vous dites être
un gentleman paisible que cet homme a voulu dévaliser.
--Je le jure, dit Shoking.
--D'où veniez-vous?
--De Charing cross.
--Ou alliez-vous?
--A Rotherithe où nous sommes.
--Alors, vous connaissez du monde, ici? dit encore le policeman, et
il ne vous sera pas difficile de vous mettre en présence de gens qui
affirmeront votre identité.
Mais Shoking avait sans doute de bonnes raisons pour ne pas dire
ce qu'il venait faire à Rotherithe et qui il allait visiter, car il
répondit:
--Vous vous trompez, je ne connais personne à Rotherithe.
--Alors qu'y venez-vous faire?
--Me promener.
--En pleine nuit?
--Je suis un gentleman excentrique, dit froidement Shoking.
Mais cette raison, qui eût satisfait sans doute bon nombre d'Anglais, ne
satisfit point le policeman.
--Écoutez, dit-il, ce n'est pas à cette heure-ci qu'il se trouvera du
monde à Scotland Yard pour dire si vous avez raison ou si cet homme
dit la vérité. Les chefs de police sont couchés, et il faudra attendre
demain pour que tout s'éclaircisse.
--Nous attendrons demain, dit John.
--Aussi, reprit le policeman, ce n'est pas à Scotland Yard que nous
allons vous conduire.
--Et où cela? demanda John.
--Vous allez voir. Allons, suivez-nous!
Il fit signe à son compagnon de prendre John par le bras, et il passa en
même temps, le sien sous celui de Shoking.
--Mais où voulez-vous me conduire? demanda pareillement celui-ci.
--Vous le verrez.
Et les deux policemen firent redescendre Shoking et le rough vers le
ponton d'embarquement.
On entendit, en ce moment, siffler la machine d'un petit bateau à vapeur
qui remontait la Tamise.
--Voilà notre affaire, dit l'un des policemen. Et il secoua la corde de
la cloche du ponton. A ce bruit, le petit bateau à vapeur, qui aurait
passé sans doute devant le ponton sans s'arrêter, se mit à stopper et
s'approcha peu à peu.