III

Shoking essaya de se débattre, poussant des cris étouffés.

Mais le rough était robuste, et il le maintint sous son genou.

Puis, tirant un couteau de sa poche, il en appuya la pointe sur la gorge

de Shoking, lui disant:

--Tout lord que tu peux être, si tu cries, je te tue!

Au temps de sa grande misère et dans les plus mauvais jours de son

existence problématique, Shoking avait déjà la faiblesse de tenir à la

vie.

Qu'on juge donc si maintenant qu'il était dans l'aisance, jouait parfois

le rôle de lord, portait de beaux habits et avait toujours quelques

guinées dans sa poche, il se souciait de mourir.

Shoking était d'ailleurs de la famille des philosophes, et il savait

que la résistance à une force supérieure est non-seulement inutile, mais

encore ridicule, sinon dangereuse.

Il se tint donc pour averti et cessa de crier.

Alors le rough siffla une seconde fois.

Puis il dit en ricanant:

--Attendons un moment, les camarades vont venir.

A Londres, les voleurs ont coutume de s'avertir, à de certaines heures

périlleuses, par un coup de sifflet.

John savait cela.

Il n'avait à Rotherithe, où le hasard l'avait amené sur les pas de

Shoking, ni complices, ni gens qui lui dussent obéir, mais il avait

fait ce calcul fort simple que partout il y a des policemen, et que

très-certainement, il en verrait accourir que ces deux coups de sifflet

auraient mis en éveil.

John ne se trompait pas.

Bientôt des pas précipités retentirent à l'extrémité opposée de la

ruelle et deux policemen accoururent au pas de course.

Ils virent Shoking à terre, et John se tenant sur lui.

A première vue, Shoking qui était bien vêtu, était un gentleman victime

d'un rough, car John était couvert de haillons.

Ils se jetèrent donc sur ce dernier, et le prirent à la gorge et lui

arrachèrent son couteau.

Shoking se crut sauvé.

John n'avait opposé aucune résistance.

Cependant, comme Shoking se relevait et remerciait déjà les policemen

comme ses libérateurs, John se mit à rire:

--Hé! pardon, camarades, dit-il, connaissez-vous cela?

En même temps, il tira de sa poche une petite plaque de cuivre garnie

d'une courroie et la passa à son bras gauche.

Les policemen, à la vue de cette plaque, tombèrent stupéfaits.

Cette plaque était l'insigne d'un brigadier de policemen, par conséquent

d'un chef.

Lorsque, à Scotland Yard, on avait interrogé John, il s'était fait fort

de retrouver le prétendu lord Wilmot et de l'arrêter; mais il avait

demandé pour cela qu'on lui donnât des pleins pouvoirs.

Alors on lui avait remis cette plaque, qu'il n'aurait qu'à exhiber pour

acquérir l'assistance d'un ou de plusieurs policemen, aussitôt qu'il en

aurait besoin.

Et ceux-ci, dès-lors, s'inclinèrent, tout en trouvant quelque peu

étrange d'avoir à obéir à un chef en guenilles.

--Eh! dit John en souriant, vous avez cru que je dévalisais Son Honneur?

Et il montrait en souriant d'un air moqueur Shoking stupéfait.

--En effet, balbutièrent les deux policemen.

--Son Honneur que vous voyez là, dit John, est un homme excessivement

dangereux, que j'ai été chargé d'arrêter.

--Ne croyez pas un mot de cela! s'écria Shoking, cet homme est un

imposteur!

--Bah! dit John, c'est ce que nous verrons à Scotland Yard.

Et, s'adressant aux policemen:

--Allons, vous autres, dit-il, donnez-moi un coup de main.

--Que voulez-vous faire? demanda l'un des agents.

--Je veux que vous m'aidiez à reconduire monsieur.

--Où cela?

--A Scotland Yard.

Shoking se débattait comme un beau diable.

--Mes amis, disait-il aux policemen, ne croyez pas cet homme, qui est un

voleur et un misérable; cette plaque qu'il vous montre, il l'a volée.

--La preuve que je ne suis pas un voleur, dit John, c'est que vous

pouvez fouiller Son Honneur et vous verrez que je ne lui ai rien pris.

--Parce que tu n'as pas eu le temps, misérable, répondit Shoking.

Notre héros avait su trouver un accent d'autorité qui intimida quelque

peu les policemen.

--Allons à Scotland Yard, disait John, et vous verrez que j'ai le droit

de faire ce que j'ai fait.

Les policemen se regardaient, hésitant.

Enfin, l'un d'eux parut avoir trouvé la solution de cette question

épineuse et embarrassante.

Il dit à John:

--Vous prétendez être un agent supérieur de la police?

--Voyez ma plaque.

--Et vous, continua le policeman s'adressant à Shoking, vous dites être

un gentleman paisible que cet homme a voulu dévaliser.

--Je le jure, dit Shoking.

--D'où veniez-vous?

--De Charing cross.

--Ou alliez-vous?

--A Rotherithe où nous sommes.

--Alors, vous connaissez du monde, ici? dit encore le policeman, et

il ne vous sera pas difficile de vous mettre en présence de gens qui

affirmeront votre identité.

Mais Shoking avait sans doute de bonnes raisons pour ne pas dire

ce qu'il venait faire à Rotherithe et qui il allait visiter, car il

répondit:

--Vous vous trompez, je ne connais personne à Rotherithe.

--Alors qu'y venez-vous faire?

--Me promener.

--En pleine nuit?

--Je suis un gentleman excentrique, dit froidement Shoking.

Mais cette raison, qui eût satisfait sans doute bon nombre d'Anglais, ne

satisfit point le policeman.

--Écoutez, dit-il, ce n'est pas à cette heure-ci qu'il se trouvera du

monde à Scotland Yard pour dire si vous avez raison ou si cet homme

dit la vérité. Les chefs de police sont couchés, et il faudra attendre

demain pour que tout s'éclaircisse.

--Nous attendrons demain, dit John.

--Aussi, reprit le policeman, ce n'est pas à Scotland Yard que nous

allons vous conduire.

--Et où cela? demanda John.

--Vous allez voir. Allons, suivez-nous!

Il fit signe à son compagnon de prendre John par le bras, et il passa en

même temps, le sien sous celui de Shoking.

--Mais où voulez-vous me conduire? demanda pareillement celui-ci.

--Vous le verrez.

Et les deux policemen firent redescendre Shoking et le rough vers le

ponton d'embarquement.

On entendit, en ce moment, siffler la machine d'un petit bateau à vapeur

qui remontait la Tamise.

--Voilà notre affaire, dit l'un des policemen. Et il secoua la corde de

la cloche du ponton. A ce bruit, le petit bateau à vapeur, qui aurait

passé sans doute devant le ponton sans s'arrêter, se mit à stopper et

s'approcha peu à peu.

Les misères de Londres, 4. Les tribulations de Shoking · 第 7 / 89 题