VISITEURS

Il y a au Salon de l’Automobile des voitures admirables et mille autres

objets intéressants. L’installation est grandiose et l’éclairage

merveilleux. Tout cela a été dit, et le plus extraordinaire est que

c’est vrai.

J’y suis allé une première fois pour admirer l’installation, qui vaut à

elle seule le voyage. J’y retournerai d’autres fois pour regarder les

voitures. Et j’y retournerai tout le temps pour voir les visiteurs, qui

ne constituent pas le moindre attrait de l’Exposition.

Ce n’est point le public étrange et bigarré des foires universelles. Le

pittoresque en est moins violent. C’est plus près de nous, c’est plus

humain.

Je ne veux pas prendre les airs d’un observateur féroce, qui le monocle

à l’œil, entre là pour «observer». Dans ces conditions, avec un œil

braqué, on ne voit rien du tout. Il faut au contraire que le regard

erre librement, innocent de toute intention. Il ne faut pas chercher et

provoquer le client; il faut l’attendre.

* * * * *

Le visiteur compétent échappe à ma compétence. Quand il se prononce

avec gravité sur l’excellence d’un dispositif, son autorité m’en

impose toujours; je suis incapable de dire si elle est ou non usurpée.

J’ignore si l’on doit admirer le savoir de ce monsieur, ou railler son

pédantisme.

Assez souvent, dans un fumoir, j’ai connu cette mésaventure: écouter

pendant une demi-heure un invité qui m’avait pris à part, suivre ses

développements avec l’intérêt de celui qui comprend ou l’attention

encore plus grande de celui qui ne comprend pas, être très honoré

en somme d’être l’auditeur d’un homme aussi plein de science... et,

aussitôt l’entretien fini, me sentir regardé avec pitié par d’autres

invités, dont l’un me disait: «Eh bien! cet imbécile de Z... vous

a-t-il assez rasé?» Je commence dans ces cas-là par me dire que ce

sont les autres invités qui ont tort, et que ce Z... est un homme de

valeur, injustement méconnu.

J’aime mieux m’accorder cela que de me considérer moi-même comme un

pauvre naïf.

Je laisse donc de côté les visiteurs compétents, pour m’épargner des

erreurs d’appréciation. Non pas qu’à l’occasion je ne demande pas

un renseignement à un technicien. Mais je le fais de moins en moins

souvent parce qu’on me donne beaucoup plus d’explications que je

n’en demande. Je perds pied très vite. Le conférencier m’entraîne en

pleine mer; c’est un nageur intrépide, qui ne se rend pas compte de la

faiblesse de l’apprenti. Et, une fois entraîné si loin, c’est toute

une affaire pour revenir au rivage. On ne peut pas pousser des cris de

détresse. Il faut achever la traversée bon gré mal gré, et avoir la

force, une fois le voyage fini, de faire un grand geste d’approbation.

* * * * *

Après m’être détourné des visiteurs compétents ou demi-compétents (que

je suis obligé, faute d’un discernement suffisant, de laisser dans la

même catégorie), je vais avec délices vers mes frères innombrables,

vers la petite classe enfantine, vers tous ceux qui ne sont pas fixés,

mais qui admirent tout de même, parce que c’est admirable, et restent

«comme deux ronds de frites» devant les splendeurs de l’automobile!

Et j’aime aussi le couple anonyme et bien connu, dont le signalement

change, mais qui est toujours le même. Lui, hier, pouvait avoir dans

les trente-cinq ans. Il était de taille moyenne. Il portait un chapeau

haute-forme nickelé, avec une barbe châtain clair toute neuve. Son

pardessus à taille et à jupe lui donnait l’aspect d’un monument très

moderne.

Elle est blonde. Les pelleteries fauves de son manteau, la fraîcheur de

son visage, l’édifice de plumes placé sur sa tête, tout cela fait un

assemblage très actuel, très sauvage et très charmant.

La Providence semble avoir comblé ces deux êtres. Elle leur a prodigué

la beauté, les plumes, les fourrures et même un collier de perles et

une canne à bec d’or qui ne sont pas compris dans les objets énumérés

plus haut. Pourtant ce couple favorisé est sans joie. Pourquoi? Je les

suis sans en avoir l’air, et j’essaie d’en démêler les motifs.

Peut-être portent-ils toute leur fortune sur leurs personnes...

Peut-être n’ont-ils pas d’automobile... Peut-être la dame

s’ennuie-t-elle... Peut-être le monsieur n’est-il pas distrayant...

Ils ont des yeux et ils ne voient pas... Ils s’arrêtent devant les

plus beaux stands. Leurs regards s’appuient un instant sur un capot de

voiture. Le monsieur ne dit rien. La dame ne fait aucun effort pour

s’intéresser à quoi que ce soit. Elle semble considérer que l’effort

incombe au mari, qu’il doit lui indiquer ce qu’il faut voir...

Un moment il lui propose timidement d’aller s’asseoir dans une

limousine. C’est un plaisir comme un autre. Mais elle ne répond rien,

tourne le dos, et poursuit sa route.

Il met quelques instants à la rattraper. Pendant qu’il est séparé

d’elle il en profite pour poser son doigt ganté sur un pneumatique. Il

y a longtemps qu’il en avait formé le dessein.

Il l’a rejointe. Elle est arrêtée devant une auto dont le capot est

assez important. Lui, alors, dit avec autorité: «Forte voiture!» Elle

reprend sa marche. Il la suit...

Les voici maintenant devant une voiture de course. Un écriteau annonce

qu’elle a gagné un circuit, tant de kilomètres en tant d’heures et tant

de minutes.

--Tu vois, lui dit-il, voilà la voiture qui a gagné le circuit.

Les veillées du chauffeur · 第 30 / 94 题