CHIRURGIEN-DENTISTE

--Ça ne va pas mieux?

--Ça ne va pas mieux.

Toute la voiture s’intéressait à mon mal de dents, avec une sollicitude

très vive; eût-elle été si vive et si sincère si nous avions été à la

maison et si ma souffrance n’eût pas fait prévoir toutes sortes de

retards et d’embarras collectifs? Je préférais ne pas analyser les

mobiles de ces sentiments affectueux.

--C’est un abcès?

--Est-ce de la périostite?

--Non, répondis-je avec un calme héroïque en refoulant mes plaintes.

C’est une dent qu’on n’a pas voulu m’aurifier avant mon départ... On

l’a bouchée provisoirement avec de l’émail...

--Alors, dit une dame, subitement inspirée, vous allez mettre

là-dessus tout simplement un peu de coton imbibé d’alcool. C’est

souverain.

--Mais si la dent est bouchée, fit observer une autre autorité,

l’alcool ne pénétrera pas.

--Qu’il mette le coton sur la gencive...

--Non, il irritera la gencive inutilement... pas d’alcool, un peu de

miel... C’est excellent.

J’ouvris à demi les yeux. Il me semblait--mais c’était peut-être une

idée--qu’une de mes joues s’enflait, s’écartait des dents. Je fis avec

l’autre joue une comparaison qui ne donna pas de résultats concluants...

--A la prochaine ville, j’irai chez un dentiste, le premier venu. Il

saura toujours bien déboucher cette dent. Il me mettra un coton avec

un calmant. Et demain, puisque nous serons dans une grande ville, je

trouverai bien quelqu’un pour me soigner...

La ville arrivait. Déjà venaient à notre rencontre les petites

maisons des faubourgs. Un employé d’octroi nous arrêta d’un geste

las et jeta dans notre limousine un regard bien désabusé. Nous

traversâmes--formalité inutile--cinquante mètres de pavés tout ronds.

Puis nous débouchâmes sur une petite place où se trouvaient déjà

la poste, un sellier et une épicerie. On mit pied à terre et on

m’abandonna. Chacun s’était rué à ses passions: l’un s’était précipité

vers la poste, d’où il expédiait force télégrammes; l’autre vers les

marchands de cartes postales, ou vers des boutiques d’antiquaires.

Il semblait qu’on ne fût pas venu dans une ville depuis dix ans. Cette

sous-préfecture de quatre mille âmes était une sorte de Terre promise.

* * * * *

Trouverais-je un dentiste? Et quel dentiste? J’aperçus dans un coin

de la place une toute petite pharmacie, et après avoir poussé, après

bien des efforts, une porte vitrée qui semblait à jamais fermée,

je me trouvai dans un petit endroit poussiéreux et aromatique. Un

vieux magicien à lunettes, que je n’avais pas vu en entrant, sortit

de derrière un comptoir. Il s’inclina, et j’hésitai à lui poser une

question, m’imaginant qu’il me répondrait dans une langue cabalistique,

ou tout au moins en vieux français. Mais sa voix faible me chuchota

des mots actuels et intelligibles... Le dentiste habitait derrière

l’église. Il fallait passer devant le portail et prendre une rue à

droite. C’était dans la maison d’un fabricant de sommiers et d’édredons.

--Est-ce qu’il est très adroit?

Le «oui» du vieillard me rassura mal. Il y avait certainement une

espèce d’entente maçonnique entre les habitants de la ville. Le

pharmacien ne dirait pas à des étrangers de mal du dentiste, et le

dentiste, sûrement, ne ferait que louanger le pharmacien...

La boutique de literie était assez convenable, mais l’allée à côté

était un peu obscure. Le dentiste habitait au premier étage. C’était

bien. Mais ce premier étage était aussi le dernier. Une carte de

visite imprimée était clouée sur la porte. Elle indiquait au moins

que l’habitant était dentiste. Je tirai un cordon de sonnette qui

pendait jusqu’à terre. Je tirai tant que je pus; aucun bruit ne se fit

entendre; il n’y avait qu’à adresser à la Providence quelques vœux

muets, et à laisser agir... La porte s’ouvrit enfin, et je me trouvai

en présence d’une forte dame blonde, mal coiffée, et qui portait,

accroché à son sein, un nourrisson plein de gourme.

La petite antichambre donnait sur une salle plus claire, où se

trouvaient un fourneau de cuisine, une machine à coudre et trois

enfants épars. On ouvrit une porte latérale, et on me fit entrer dans

le cabinet, pendant que des ordres brefs envoyaient les trois enfants,

dans des directions différentes, à la recherche de leur père.

* * * * *

Resté seul dans le cabinet, je regardai autour de moi... Il y avait

devant la fenêtre un fauteuil opératoire, en velours vert usé, et dont

les articulations compliquées n’étaient plus d’un nickel étincelant.

Sur la cheminée, un certain nombre de petites fioles sans étiquettes,

avec des fonds de liquides verdâtres, jaunes ou bruns. Des outils

divers, pinces, daviers, étaient disposés sur une serviette presque

propre. J’aperçus un petit miroir à manche, que l’on me mettrait

prochainement dans la bouche.

J’y aurais aussi, en supplément, les doigts du dentiste... Je

m’approchai de la fenêtre, pour le voir venir d’un peu loin. Au bout

d’un instant j’aperçus, traversant la rue, accompagné d’un enfant, un

gaillard terrible, avec trop de cheveux frisés. Qu’est-ce que j’allais

lui dire? Je ne sentais plus mon mal de dents. C’était probablement un

coup d’air, et aussi un peu de neurasthénie, de l’auto-suggestion, oui,

de l’auto-suggestion...

J’entendis s’ouvrir la porte d’entrée, puis celle du cabinet.

Machinalement je regardai les doigts de l’opérateur, et ses ongles...

Puis, décidé:

--Monsieur, je ne viens pas pour une dent... Je vais très bien. Mais

nous sommes en auto. Et nous avons besoin pour une petite réparation,

d’un outil délicat, que nous ne pouvions trouver qu’ici. Une petite

pince... Et si vous pouviez nous céder cela...

Les veillées du chauffeur · 第 29 / 94 题