LE MUSÉE DE PORCELAINES

--Visitera-t-on le musée avant ou après le déjeuner?

Une partie des voyageurs est d’avis de déjeuner tout de suite. L’un

d’eux a faim, cet autre se dit sournoisement que le déjeuner se

prolongera, qu’il faudra repartir, et qu’ainsi on remettra à une autre

fois la visite au musée.

Mais l’avis des amateurs d’art prévaut. C’est l’avantage des idées

nobles de pouvoir être proclamées avec énergie. Les partisans du

déjeuner immédiat n’ont pas le courage de leur vile opinion.

Je dois dire que je me suis rangé du côté des amateurs d’art, et

pourtant j’ai faim. Ai-je ainsi agi par une espèce d’opportunisme, en

pressentant que la majorité serait pour le musée? Me suis-je dit que

le devoir était là?

* * * * *

Je suis chargé de trouver le musée, pendant que les deux mécaniciens

des voitures vont à la recherche d’un garage.

Le premier passant à qui je m’adresse est un homme à casquette cirée

qui prend la position militaire, regarde à droite, et ensuite à gauche,

et me répond qu’il est ordonnance et qu’il ne peut pas me dire... Je

n’ai pas plus de succès auprès d’une vieille marchande de légumes.

Mais chez un petit voyou blond, qui écoutait mes questions, se révèle

une compétence imprévue. Il m’apprend qu’il y a deux musées, celui des

tableaux et celui des porcelaines. Je vais annoncer la bonne nouvelle à

la petite troupe des chauffeurs.

Le musée des porcelaines est tout près. Il faut commencer par là...

C’est peut-être intéressant... On n’y restera pas longtemps, car la

peinture nous réclame... On tourne à droite, puis à gauche, et l’on

arrive à une petite place, en face d’un monument d’aspect assez simple.

Ce monument a l’air complètement abandonné...

--C’est peut-être fermé? dit quelqu’un, qui s’apprête déjà à prendre un

air désespéré.

Il faut tout de même frapper à la lourde porte de chêne. Je frappe

doucement, puis, comme je vois qu’il ne vient personne, je cogne avec

énergie... Ciel! j’entends des pas!

La porte s’ouvre. Apparaît un très vieux concierge, dans un très

mauvais état de conservation.

--Est-ce que le musée est fermé?

--Il est ouvert, nous répond-il dans un dernier souffle de vie.

Tout le monde entre en silence... C’est étrange!... Ce monument, de

l’extérieur, paraissait être de dimensions assez restreintes, et les

salles qu’il renferme sont immenses et nombreuses. Le vieillard va-t-il

nous accompagner et nous décrire ces curiosités? Non... Il rentre dans

sa cage et nous laisse circuler autour des vitrines.

* * * * *

Tout cela doit être très intéressant. Mais il y a trop de choses. Il

faudrait avoir quarante-huit heures devant soi et s’arrêter longuement

auprès de chaque objet. Du moment qu’on n’a à sa disposition qu’un

petit laps ridiculement court, toute station un peu prolongée devant

une assiette ou une soupière ancienne constituerait une préférence

injuste... Et puis, les tableaux nous attendent... Il faut presser le

pas.

Je ne connais pas de piste qui augmente autant l’allure ordinaire de

certaines personnes que le sol bien ciré des musées. Il y a des jeunes

femmes languissantes qui trouvent toujours que l’on marche un peu vite

dans la rue et qui, dans un musée, vous essoufflent et vous lâchent au

train. Si l’on s’arrête une seconde devant un tableau ou une vitrine,

on ne les retrouve plus à côté de soi. Elles ont franchi deux ou trois

salles à une vitesse de circuit.

Seulement l’allure rapide que leur imprime le voisinage des curiosités

ne va pas sans les fatiguer très promptement.

Les parquets sont durs et peu propices à un train aussi soutenu. Aussi

retrouve-t-on ces dames assises sur des banquettes de velours rouge, en

extase devant une œuvre d’art belle entre toutes que la Providence a

placée juste en face de ces sièges de repos.

* * * * *

Je ne crois pas qu’il existe d’architecte aussi perfide que celui

qui a conçu le plan de ce musée de porcelaines. Le fameux Dédale,

constructeur primé du Labyrinthe, n’avait pas autant de venin. Nous

avons parcouru quatre salles; nous n’osons revenir sur nos pas; il n’y

a aucun raccourci pour gagner la sortie. Une ingénieuse combinaison

d’escaliers oblige même à visiter le premier étage...

En traversant la neuvième salle, notre bande de chauffeurs, farouches

et harassés, est dégoûtée de la porcelaine pour la fin de ses

jours. Pour comble de malheur, nous redescendons dans un vestibule

qui ressemble au vestibule d’entrée, et qui n’est pas le vestibule

d’entrée. Il donne sur toute une série d’autres salles, qu’il faut

traverser coûte que coûte. Quand nous nous retrouvons en présence du

concierge décrépit, notre ressentiment éclate en propos violents, et

nous oublions tout à fait que nous avons devant nous un homme âgé,

vieux serviteur de l’Etat, qui a teint maint champ de bataille de son

sang généreux. Puis quelqu’un de nous lui remet une pièce de deux

francs, en lui recommandant de tenir à l’avenir entr’ouverte la porte

de son musée, afin que personne ne puisse le croire fermé. Car nous

serions vraiment trop vexés si quelque autre troupe de chauffeurs,

traversant la ville et passant sur cette place, se trouvait, contre

toute justice, couper au musée de porcelaines.

Les veillées du chauffeur · 第 27 / 94 题