Quand nous arrivâmes à Mesnil-les-Eaux, juste en face la mairie, trois
de nos pneus éclatèrent, les deux d’arrière rigoureusement ensemble,
dans la même détonation, et le pneu d’avant à gauche une demi-seconde
en retard, de sorte qu’on eut l’impression d’un mouvement mal exécuté,
à cause de cet imbécile de pneu d’avant, et que je fus sur le point de
crier:
--Au temps! Recommencez-moi ça!
Mesnil-les-Eaux est à 12 kilomètres de Moutiers-les-Eaux où j’étais
attendu à déjeuner. Mes amis, qui n’étaient pas pressés d’y aller,
s’installèrent à l’auberge de Mesnil et moi je me mis en devoir de
prendre le bus qui fait le service entre Mesnil et Moutiers.
Il y avait deux entreprises concurrentes. Une des voitures était très
moderne avec son moteur de 40-chevaux. Mais c’était un omnibus fermé,
et je donnai la préférence à un char-à-bancs, ou plutôt à un char à
gradins, qui avait l’avantage d’être plus à l’air, et aussi celui de
n’être pas complet. Il était même tout à fait vide. Je demandai l’heure
du départ: «Dans trois minutes», me dit un vieillard à casquette
galonnée, extrêmement poli.
Je m’installai dans la voiture, en m’extasiant sur la bêtise de mes
contemporains qui préfèrent une guimbarde murée, d’où l’on ne voit rien
du pays, à ces vraies voitures de tourisme, qui semblent des morceaux
d’amphithéâtres mouvants.
Le vieillard prit place, non loin de moi. Je vis que sur le devant
de sa casquette s’inscrivait le mot: _Receveur_. Il portait une
barbe blanche taillée courte. L’un de ses yeux bleus, l’œil de rêve,
regardait le ciel. L’autre, plus positif, semblait préposé au compte de
la monnaie.
Puis le plus précoce des mécaniciens, à peine âgé de quatorze ans,
sortit d’un petit débit, s’approcha de l’avant, et commença à tourner
une manivelle avec beaucoup d’énergie et de patience. Enfin, une
trépidation terrible secoua la voiture: il semblait qu’un géant énorme
claquait des dents.
Le petit mécanicien-prodige s’installa au volant, et tout l’édifice se
déplaça avec majesté, pour s’arrêter à deux cents pas plus loin chez un
marchand d’essence.
La station fut assez longue. Mais je n’osai m’impatienter. J’étais le
seul voyageur et, bien que très unanime, mon groupe me semblait trop
faible pour émettre une réclamation utile. Le receveur ne m’en imposait
pas trop, mais l’enfant mécanicien me semblait avoir une grande
autorité.
Le réservoir une fois abreuvé, il fallut remettre la voiture en marche.
Le petit jeune homme revint à l’avant et joua de nouveau de l’orgue de
Barbarie. La voiture recommença à trembler comme un moule à gaufres.
La route, au départ, y mettait de la complaisance. Elle était en palier
pendant un bon kilomètre. Cependant l’auto ne regagnait rien sur une
carriole de fermier qui filait à quinze pas devant nous, si bien que le
conducteur de cette voiture, las de nous offrir en vain la gauche de
la route, revint sans péril au milieu de la chaussée.
Je pensai que le mécanicien ne voulait pas se lancer tout de suite...
Peut-être y avait-il des gendarmes embusqués. Pourtant, au bout de ce
kilomètre plat, la route, en tournant, me découvrit une montée assez
dure. Je jugeai, moi profane, qu’il eût été bon de prendre un peu
d’élan. Mais tel n’était pas l’avis du capitaine du bord. Il aborda la
montée à une allure des plus sages et, tout de suite après, changea de
vitesse en faisant entendre un bruit affreux.
La carriole, devant nous, disparut bientôt à l’horizon. Maintenant,
notre auto matchait un facteur qui, bien que fatigué, prenait sur nous
un sensible avantage. Cette montée heureusement prit fin. Je pensai
bien qu’en arrivant au bout notre voiture aurait cette impression
de soulagement qu’éprouvent les asthmatiques quand ils vont sur les
hauteurs.
Quand nous arrivâmes au sommet, un beau panorama s’étala devant nos
yeux.
Qui a dit que les chauffeurs ne jouissent pas du paysage? Nous, nous
n’en perdions pas une goutte. L’œil aérien du receveur s’emplissait
d’extase.
Je me dis que sur la descente, on allait filer. Mais on ne fila pas et
l’énorme auto--de cinquante-deux places, dont une occupée--continua à
s’avancer majestueusement comme un char de Mi-Carême.
C’est alors que je risquai une observation timide, et que je demandai
au vieillard demi-rêveur pourquoi la voiture n’allait pas plus vite
dans les descentes.
--Les freins n’arrêtent pas, me dit-il... Même en marchant doucement,
comme maintenant, il y a du danger sérieux, ajouta-t-il avec une
certaine fierté. C’est qu’il ne s’agit pas de laisser aller. Il faut
rudement avoir l’œil à la direction. Le mécanicien fait ce qu’il peut.
Mais, n’est-ce pas? il est jeune, ce petit garçon. Il manque de force
et de sang-froid.
Après cette série d’observations rassurantes, il me demanda le prix de
la place.
Cependant, l’auto concurrente, qui était partie de Mesnil une minute
avant nous, avait eu le temps d’aller à Moutiers porter ses voyageurs
et en recharger d’autres, qu’elle emmenait fièrement à Mesnil. Nous
la croisâmes au passage. Les quarante voyageurs nous regardèrent sans
doute. Mais je ne le saurai jamais, car je m’empressai de tourner la
tête d’un autre côté.
--Ils sont encore complets, dit le vieillard au petit mécanicien, qui
répéta:
--Ils sont encore complets...
--Et nous, nous n’avons qu’un voyageur, me dit le vieux receveur, en me
regardant avec un peu de mépris... Et c’est bien beau encore... Tous
les gens d’ici et tous les baigneurs prennent l’autre voiture... Ici
nous n’avons personne.
Et il ajouta en remuant la tête:
--C’est à n’y rien comprendre.