On a dit que Sherlock Holmes, le fameux détective anglais, avait quitté
ce monde. Puis on a su qu’il était ressuscité. Puis il a disparu à
nouveau. La vérité est qu’il vit toujours. Il habitait même la France
dans ces derniers temps; il a passé quelques semaines à Trouville.
Et, pour tout dire, j’ai eu l’occasion de le voir l’autre semaine,
précisément au moment où il était en train d’élucider un de ces
mystérieux problèmes qui l’ont toujours passionné.
Je m’étais procuré son adresse, et j’étais venu lui rendre visite
dans le petit appartement meublé qu’il occupait, à deux pas de la
rue des Bains. J’étais très ému à l’idée d’approcher cet homme
extraordinaire... Je craignis tout à coup, en frappant à sa porte,
qu’il ne me fit pas la grande impression que j’avais si longtemps
attendue... Mais je ne fus pas déçu.
Je le retrouvais encore plus saisissant d’aspect que je n’aurais cru.
Il doit avoir près de soixante ans à l’heure actuelle, mais on ne
saurait dire si ce gentleman, long et maigre, est un jeune homme ou
un vieillard. Son regard est d’une pénétration irrésistible. A peine
eus-je pris un siège, qu’il me dit:
--Vous êtes venu en auto, à ce que je vois, et vous avez laissé votre
voiture sur la Grande-Place, près de la jetée. C’est une limousine.
Vous avez maintenu ouverte la glace de devant. Vous n’étiez pas assis
sur le siège. Il n’y avait personne à côté du mécanicien. Et vous vous
trouviez sur le strapontin de gauche, à l’intérieur de la voiture.»
Sherlock Holmes était en pantoufles et en robe de chambre. Il n’était
pas sorti depuis longtemps, et n’avait certes pu me voir dans la rue...
«Si l’averse qui est tombée il y a cinq minutes était arrivée plus tôt,
vous n’auriez pas, ajouta-t-il, reçu tant de poussière sur la route de
Cabourg.»
Comment savait-il que nous arrivions par la route de Cabourg?
Mais il daigna m’expliquer qu’il avait fait des études très minutieuses
sur la poussière, et que celle qui couvrait ma jaquette par devant
l’avait suffisamment renseigné. Si je fusse venu dans une automobile
découverte, j’eusse été poudré d’une autre façon. Ce n’était pas
non plus ainsi que se salissaient les personnes qui voyageaient en
fiacre et en omnibus. Je n’avais absolument rien sur les jambes; aussi
Sherlock Holmes s’était-il dit que j’étais dans l’intérieur de la
voiture. Et la poussière descendant assez bas sur ma poitrine, il en
avait conclu que je n’étais pas protégé par le mécanicien; je n’étais
donc pas placé derrière lui, et il n’y avait personne devant moi: donc
le siège, à côté du mécanicien, était vide. Comme le vent soufflait
de l’Est, il s’était dit que j’arrivais de l’Ouest (par conséquent de
Cabourg); autrement je n’aurais pas eu tant de poussière sur la barbe
et sur mon paletot.
--Mais j’aurais pu, lui dis-je, être assis à côté du mécanicien, avec
une couverture sur les jambes?
--Non, me dit-il, car alors il y aurait une ligne de démarcation très
nette entre la partie empoussiérée de votre jaquette et la partie que
protégeait la couverture.
* * * * *
Il me dit encore qu’il avait remarqué quelques mouchetures de boue sur
mes bottines propres: ce qui lui avait montré que j’avais fait un petit
trajet à pied dans les rues, que la pluie venait de mouiller.
J’étais à peine revenu de ma stupéfaction, que Sherlock Holmes me prit
par un bras, et me fit entrer dans une chambre voisine, en me soufflant
à l’oreille:
--Écoutez ce que va nous dire cet homme.
Je me trouvai en présence d’un mécanicien vêtu d’un joli vêtement
marron à brandebourgs. C’était un gaillard de forte taille, mais qui
n’en menait pas large, comme on dit. Ses lèvres tremblaient et son
regard était tout vacillant.
--Répétez devant monsieur, lui dit Sherlock Holmes, ce que vous m’avez
dit tout à l’heure...
Le mécanicien nous fit alors le récit d’une aventure bizarre, et bien
faite pour intriguer le célèbre policier anglais:
--Je suis donc parti ce matin même de Paris avec mes patrons, M.
Gondebaut, le banquier de la rue Châteaudun. M. Gondebaut était
accompagné de sa femme, une jolie brune de trente-cinq, trente-six
ans... Le patron, lui, a quarante-cinq ans. Monsieur et madame
s’entendent bien, je peux pas dire le contraire. Par-ci, par-là, une
petite dispute de rien du tout. Mais c’est en somme un beau ménage. Ils
n’ont pas d’enfants. Et ils s’aiment bien; presque tout le temps en
partie fine et en promenade. Il y a deux mois qu’ils ont acheté notre
auto, une vingt-quatre chevaux; mais, rapport aux affaires de monsieur,
on n’était guère sorti des environs de Paris.
«Voilà donc que monsieur, hier soir, en rentrant du bois, dit comme
ça à madame: «Fanny, qu’il lui dit, sais-tu ce qu’on devrait faire?
On partirait demain pour Trouville. Puisque j’ai mes vacances en
septembre, on verrait sur la côte si des fois il y a quelque chose à
louer.»
«On me dit ça vers onze heures, en demandant que la voiture elle soye
prête pour le lendemain, qui était donc ce matin huit heures. Je
rentre donque au garage. Je sange le pneu arrière de droite, qu’était
un peu trop usagé, je remplace la courroie de mon ventilateur qui se
trouvait un peu vielle. Et le lendemain, à sept heures trois quarts
recta, j’étais devant la maison. On ne s’en va qu’à huit heures et
demie, madame, comme toutes les dames, ne se trouvant pas prête.
Enfin on arrive à Saint-Germain vers les neuf heures un quart. Je
commence à m’appuyer la route de Quarante-Sous. Presque personne.
Le moteur marchait bien. Moi, quand le moteur marche bien, c’est un
plaisir. Mais à peine que nous marchions cinq minutes que voilà les
misères qui commencent. Mon pneu neuf est crevé. Je le remplace avec
un pneu de rechange. Mon autre pneu arrière, un antidérapant, éclate
un quart d’heure après. Bref, au lieu de déjeuner à Evreux, on mange à
Bonnières. Moi, je regarde ma voiture, mais de rage je ne mange pas.
Je prends un méchant sandevich que madame a la bonté de m’envoyer.
Enfin les voilà qui reviennent de déjeuner. Mettez en marche, que me
crie monsieur, nous venons. Je mets en marche et je m’installe sur
le siège. Monsieur et madame arrivent à la voiture, ouvrent la porte.
Moi j’étais impatient de m’en aller pour rattraper le temps perdu. A
peine la porte refermée, je repars et j’ai la grande satisfaction que
le moteur marche et tape comme un ange. J’avais peur que monsieur et
madame fassent une station à Evreux et à Lisieux. Mais ils ne me disent
rien pendant la traversée de la ville. J’arrive donc tout d’une traite
à Trouville, dans la rue de Paris. Là, je m’arrête, et j’attends que le
patron descende. A la fin, je me retourne, et jugez, messieurs, de ma
stupéfaction: personne dans la voiture!...
* * * * *
Le mécanicien se tut et nous regarda tour à tour.
--Votre voiture est devant la porte? demanda Sherlock Holmes. Et, sur
un signe affirmatif du mécanicien, nous descendîmes dans la rue. Là, le
détective mesura soigneusement la largeur des fenêtres et des baies. Il
palpa, scruta et flaira pendant longtemps les coussins et les tapis.
Puis il posa plusieurs questions au mécanicien sur le genre de vie,
sur les fréquentations, sur le caractère de M. et Mᵐᵉ Gondebaut.
Enfin nous nous fîmes conduire au bureau téléphonique. C’était la
fin de la journée, et nous obtînmes assez vite la communication avec
Bonnières, et avec l’hôtel où avaient déjeuné M. et Mᵐᵉ Gondebaut.
Je tenais un des récepteurs. Dès que Sherlock Holmes se mit à décrire
les patrons du mécanicien, l’hôtelier s’écria:
--Mais ils sont encore ici. Ils attendent leur mécanicien qui a
disparu tout à coup! Après le déjeuner, M. Gondebaut et sa femme se
sont préparés à remonter en voiture. Ils avaient ouvert la portière,
quand Mᵐᵉ Gondebaut se rappela qu’elle avait oublié deux paniers de
fruits qu’ils avaient achetés. Ils rentrèrent dans la maison pour les
chercher...
--Après avoir refermé la porte de la voiture? demanda Sherlock Holmes.
--C’est possible, dit l’hôtelier. Toujours est-il que quand ils sont
revenus, ils n’ont plus trouvé ni mécanicien ni auto.
--Eh bien, vous leur direz que leur mécanicien est à Trouville.
Demandez-leur s’ils vont venir le rejoindre, ou s’il doit aller les
chercher.
Et pendant que l’hôtelier allait faire la commission:
--C’est un mécanicien modèle, me dit Sherlock Holmes, en me montrant ce
brave conducteur. Quand il est au volant, il ne pense qu’à bien diriger
sa machine, et ne se retourne jamais...