FATMA

L’absence de l’auto se prolongeait. On l’avait envoyée en réparations à

la ville voisine et le vétérinaire chef du garage découvrait sans cesse

à la malade une maladie nouvelle, nécessitant des soins spéciaux.

Des lettres terrifiantes arrivaient à la maison. Pendant six semaines,

sans que nous nous en doutions, notre char vingt-quatre chevaux avait

navigué sur un volcan. Il y avait dans ses flancs mystérieux des

boulons détachés, des bouts de goupilles en ballade, qui auraient

pu se loger dans des endroits sensibles et provoquer de soudaines

catastrophes.

Nous pouvions, disait le directeur du garage, nous estimer rudement

heureux! Enfin, il ne renverrait l’auto qu’une semaine plus tard.

Il fallait donc trouver un moyen de locomotion. Ceux mêmes qui, en

d’autres circonstances, quand l’auto était là, avaient célébré le

charme des promenades à pied, les plus ardents apôtres du footing,

se trouvaient brusquement refroidis dans leur zèle. Aussi un groupe

m’avait-il délégué pour aller à la ville, et pour en ramener dans les

délais les plus courts un petit cheval et un petit tonneau.

--Une voiture jaune en bois verni, dit une dame.

--Un double poney, dit un monsieur compétent.

--Avec des petits bouquets sur les tempes, ajouta, timide, une jeune

fille, que le souvenir d’un poney ainsi orné avait charmée pour la vie.

* * * * *

Au sortir de la gare, je pris une interview d’un jeune boiteux, qui

vendait des prospectus, et qui m’indiqua l’adresse d’un loueur. Je

trouvai dans le faubourg Saint-Albert une porte cochère très large

entre deux petits corps de bâtiments aussi abandonnés que le break

infirme, qui, en panne, au milieu de la cour, laissait pendre un

moignon de brancard. Dans l’allée, une petite porte vitrée était

surmontée d’une pancarte: «Bureau.» Cette pancarte n’était pas inutile,

car la pièce qu’elle désignait ressemblait surtout à une cuisine. J’y

restai seul un temps fort long, remuant des chaises pour faire venir

du monde, et toussant de plus en plus fort, au point de m’inquiéter

moi-même sur ma santé. Enfin, une porte s’ouvrit, et je vis entrer

l’homme le plus âgé, le plus ridé, et le plus inattentif du département.

Il était coiffé d’une casquette de drap, dont ses vieux favoris usés

semblaient une dépendance. Il mâchait constamment quelque chose,

sans doute sa propre substance, si l’on en jugeait par le creux de

ses joues, probablement très entamées à l’intérieur. Quand il ouvrit

la bouche pour en faire sortir quelque assemblage de sons, confus

et sifflants, je m’aperçus qu’il usait sa dernière dent à cette

mastication continuelle... Je lui exposai ma requête, je lui parlai

d’un tonneau, d’un petit cheval. Je ne savais pas s’il m’entendait.

Mais il ouvrit le tiroir d’une petite table, il y prit une feuille de

papier, et se mit à écrire quelques signes, vacillants et indistincts.

Je lui donnai mon adresse. Il traçait sur le papier des jambages de

lettres, des _m_ inachevés, des _p_ qui n’arrêtaient pas de descendre,

un vague commencement d’_a_, une moitié d’_x_, avec un point qu’il posa

tout à coup sur une lettre bizarre, qui n’était certainement ni un

_j_, ni un _i_. Je fis une allusion gênée à la question du prix. Il me

siffla d’autres sons que je feignis de comprendre. Puis il me tendit

une carte de la maison.

Le lendemain matin, comme par miracle, le petit cheval et la voiture

faisaient leur entrée dans notre cour.

* * * * *

A vrai dire, le miracle n’était pas complet et Fatma, la petite

jument noire, n’avait pas de chaque côté du front les petits bouquets

demandés. J’ajoute qu’elle ressemblait moins à un poney qu’à un cheval

un peu malingre. Elle n’avait pas l’encolure ronde, les cuisses

pleines, les crins et la queue coupés. Mais, en somme, elle ne

dégottait pas mal, quand on la regardait dans un certain angle, assez

en arrière pour ne pas voir ses genoux arqués. Si doucement que l’eût

amenée le jeune vagabond qui l’accompagnait, elle avait le long des

flancs un battement inquiétant. «Un peu de pousse», nous dit le jeune

homme. Nous demandâmes avidement si elle n’était pas trop fatiguée pour

sortir le jour même:

--Oh! elle vous fera encore ses quarante kilomètres, ajouta-t-il, sans

quitter de l’œil le maître du logis, qui, un peu à l’écart, cherchait

dans un porte-monnaie.

* * * * *

On n’eût pas été mal dans le tonneau s’il n’avait pas été aussi bas sur

ses roues. Mais il avait été fait pour un cheval plus petit. Avec le

nôtre, les brancards relevaient trop. La voiture était aussi en pente

qu’un toboggan.

Il était difficile de savoir l’âge de la petite jument. Elle n’avait

pas de papiers et, depuis de nombreuses années, ses dents n’indiquaient

plus rien. C’était une bête de bonne composition, pourvu qu’on la

laissât trottiner, en allant à droite et à gauche. J’avais d’abord

essayé de rectifier sa marche; mais quand on la tenait un peu en main

elle s’arrêtait. Il n’y avait là certainement aucune mauvaise volonté

de sa part. C’était simplement une interprétation toute personnelle

des signes que nous lui transmettions. Il existait probablement pour

elle des quantités de mots qui signifiaient la même chose. Hue!...

Allons!... Hé! la petite!... autant de synonymes de: Halte!

Parfois aussi elle s’arrêtait sans que nous lui ayons rien dit. Mais

peut-être avions-nous prononcé dans la conversation quelque mot qu’elle

avait pris pour elle et qu’elle avait interprété à sa façon.

Personne de nous malheureusement ne connaissait le signe qui, dans son

esprit, correspondait à une accélération d’allure. On nous avait bien

remis avec la voiture un fouet, dont nous nous servîmes pendant quelque

temps pour taper sur le dos de Fatma; mais nous tapions sur du granit.

Ce fouet n’avait même pas l’avantage de chasser les mouches. Il n’y

avait jamais de mouches sur le dos de la jument; elles avaient renoncé

depuis longtemps à travailler sur ce tissu imperforable.

* * * * *

Théoriquement c’était le mécanicien qui devait atteler ou dételer

Fatma. Mais le mécanicien était constamment à la ville pour prendre

des nouvelles de l’auto. On criait le nom du jardinier aux échos du

jardin immense. Enfin je me décidais à atteler le cheval moi-même et à

présenter le mors à ses dents obstinément fermées. Il fallait, selon

les préceptes, lui mettre mes doigts dans sa bouche, pleine d’une

salive collante, et appuyer sur ses barres, encore un peu sensibles,

pour lui faire desserrer les mâchoires...

Ce fut un beau jour que celui où un autre jeune vagabond, délégué

par le loueur, vint reprendre Fatma pour la ramener à la ville. Dès

l’après-midi, comme l’auto n’était pas de retour, nous fîmes tous

une promenade à pied et nous goûtâmes à ce genre de sport des joies

inconnues (d’ailleurs de courte durée).

Les veillées du chauffeur · 第 23 / 94 题