Il s’en allait sur les routes, avec sa voiturette 8-chevaux, qui
faisait un bruit peu ordinaire. On l’eût dite chargée de tessons de
bouteilles. Elle dépassait fièrement les carrioles. Mais toutes les
autos du département la grattaient sans relâche.
Les jours de courses à Deauville, il fallait obliquer sur les
bas-côtés, céder bien piteusement le haut de la chaussée.
Il avait fini par ne plus inviter personne. Il s’en allait avec sa
femme. Et, à chaque voiture qui les dépassait, tous deux baissaient la
tête, par résignation, et pour ne pas avaler la poussière.
Oh! l’insolence hargneuse de la trompe! l’ironie chantante de la
sirène! Et le son victorieux de ces longues trompettes qui proclament
votre défaite au passage!
Et leur façon, à «eux», aux ennemis, de ne pas vous regarder, ou de
regarder avec pitié votre petit capot!
* * * * *
Une voiture, une entre toutes, exaspérait notre malheureux chauffeur.
C’était la 50-chevaux du château, qui faisait une poussière effrayante.
Nous avons tous souffert quelque jour de la grossièreté d’un valet de
chambre secouant un tapis par la fenêtre au moment où nous passons.
Cette voiture avait des procédés aussi incivils. Pour plusieurs
minutes, elle nous laissait dans un nuage.
Les arbres, sur les bords du chemin, étaient tout blancs. A-t-on
réfléchi au sort de ces malheureux arbres qui sont nés là jadis, le
long d’une route paisible, et à qui maintenant l’auto a rendu la vie
intolérable, sans qu’il leur soit possible de s’en aller?
* * * * *
--Chaque fois donc que j’allais à Trouville, me dit tristement mon ami,
nous étions dépassés par cette maudite 50-chevaux. Nous avions beau
retarder notre départ... Elle ne partait jamais avant nous... Elle
nous guettait. Elle attendait notre sortie pour se mettre en marche.
Il n’y avait pas d’autre route possible de chez nous à Trouville. Mon
voisin savait que j’étais forcé de la prendre, et qu’il nous ferait
«boulotter» sa poussière...
«Ce n’était même pas un vrai chauffeur; c’était un snob qui n’était
pas fichu de conduire lui-même, un petit sécot, rageur, avec un
carreau dans l’œil. Il se tenait raide à côté de son mécanicien, sans
cache-poussière, car sa voiture ne faisait de poussière que pour en
poudrer les autres.
«Sa grande élégance, c’était d’arriver aux courses avec son chapeau
de paille, qui semblait collé à sa tête, sa fleur à la boutonnière, à
peine marqué de poussière aux épaules, simplement ce qu’il fallait pour
montrer qu’il descendait d’une auto.
«Et c’était cet asticot-là qui nous faisait des misères, à ma pauvre
petite femme et à moi. C’était lui qui nous obligeait, pour un trajet
de cinq lieues, à nous entourer de masques et d’ulsters, à nous équiper
comme pour la Nouvelle-Zemble.
«Le désir de me venger m’a donné une ardeur au travail prodigieuse. Le
diable lui-même, s’il était agent de publicité, n’aurait pas réussi
les affaires que j’ai menées à bien cet hiver. Je voulais gagner de
l’argent. J’en ai gagné...
--Et vous avez acheté une forte voiture?
--Une 135-chevaux, mon ami, une voiture qui avait fait le circuit, une
voiture avec un capot comme une grosse malle anglaise.
--Et aussitôt en possession de cette voiture, vous avez «gratté» votre
voisin?
--Pas si vite, mon ami, pas si vite. Je voulais une vengeance plus
raffinée et surtout moins brève. Dépasser mon individu en trombe, avec
mes 135-chevaux, c’était un grand plaisir, je ne dis pas. Mais, ce
plaisir-là, je n’ai pas voulu l’épuiser d’un seul coup. Nous l’aurions
dépassé, notre homme, nous aurions à peine vu sa tête. Il fallait nous
la payer sérieusement. J’y avais mis le prix.
«Je suis arrivé à la campagne avec ma grosse voiture. Mais je l’avais
maquillée. J’avais fait mon possible pour lui donner l’aspect d’un
tacot. J’avais fait mettre au-dessus des baquets une carrosserie fermée
de forme vilaine, mais légère comme du carton. Puis il s’était agi de
dissimuler l’énorme capot. J’ai donc fait peindre une fausse malle en
bois qui ne pesait rien. Emboîtant le capot, elle avait l’air d’être
placée sur une plate-forme, devant la voiture, comme un bagage que
j’emportais avec moi, pour un voyage à la papa.
«J’arrivai donc à la campagne au commencement d’août. J’avais essayé la
voiture aux environs de Paris. Elle marchait à une allure infernale.
«Le premier jour des courses de Deauville, on se met en route, ma femme
et moi. J’avais décidé de me laisser dépasser ce jour-là. L’homme au
monocle arrive sur moi. Il corne. Je me range gentiment. Il nous envoie
sa poussière. Nous rions beaucoup, ma femme et moi, en pensant à ce qui
arriverait le dimanche suivant.
«Le surlendemain, donc, qui était le dimanche, et un grand jour de
courses, nous sortons encore, d’un train de bonnes gens, à trente à
l’heure. Au bout de quelques minutes, nous entendons l’autre arriver.
Je ne bouge pas du milieu de la route. Il corne, il corne. Il était
sur nous, et nous ne bougions toujours pas. Notre voisin se met à
crier. Alors j’oblique sur le bas-côté, qui était très bon. Mais, en
même temps, j’accélère ma marche, pour l’empêcher de me dépasser,
sans toutefois aller assez vite pour le lâcher, de façon qu’il reste
bien dans ma poussière. Il cornait, il cornait bêtement. Ça ne rimait
à rien, puisqu’il avait la place pour passer. Nous avons fait comme
ça quelques kilomètres. Voyant qu’il ne pouvait pas nous avoir, il
ralentit. Moi, qui n’étais pas pressé, je ralentis de même: nous
avions, lui et moi, un compte de poussière en retard; je ne voulais pas
lésiner avec lui, et je tenais à lui faire bonne mesure. A un moment,
il a failli nous surprendre, et sa voiture est arrivée à ma hauteur.
Mais mon auto à moi était très souple, et j’ai repris tout de suite une
dizaine de mètres.
«Quelques minutes avant d’arriver, comme je le poudrais depuis une
dizaine de kilomètres, j’ai eu l’idée qu’il était assez blanc comme
ça: il était poudré à frimas comme le bonhomme Noël. J’ai démarré
tranquillement et je l’ai laissé sur place...