LA DISPUTE

Raoul Z... avait pris au cercle de N...-sur-Mer une petite culotte de

quinze cents francs. C’était énorme pour lui, car Raoul était un garçon

économe et soigneux, qui recevait une vingtaine de mille francs de sa

famille, et qui devait là-dessus se loger, se nourrir et entretenir une

modeste automobile.

Quand il avait eu l’idée d’acheter cette auto, sa mère s’était fâchée

et lui avait déclaré que sa pension ne serait pas augmentée... Raoul,

chauffeur passionné, prit un plus petit appartement, renvoya son valet

de chambre et changea sa cuisinière contre une bonne à tout faire. Il

apprit à se passer de mécanicien... Mais l’auto n’était pas payée. Les

versements mensuels étaient très pénibles. La dure saison--c’est-à-dire

l’été--arriva. Le malheureux garçon dut vendre des livres et même

quelques meubles, afin de pouvoir s’installer quelque temps dans un

hôtel convenable sur le bord de la mer.

Le 29 juillet approchait. Le 29 juillet est une date glorieuse. Mais

Raoul la détestait, comme tous les 29 de chaque mois. En dépit de ses

calculs et de ses économes précautions, il lui manquait un millier de

francs qu’il n’osait aller chercher dans les environs de Lisieux, où

habitait sa mère.

C’est alors qu’il eut la mauvaise idée d’entrer dans la salle de jeu.

Il en sortit beaucoup plus triste qu’avant. La traite de la maison

d’automobiles serait présentée le surlendemain. Cette fois, il fallait

faire la fâcheuse démarche, aller implorer, à sa grande honte, le

secours maternel. Il fallait même y aller en automobile, ce qui ne

diminuerait pas le courroux de Mᵐᵉ Z... mère. Elle n’avait pas une âme

de chauffeuse. Elle ne s’apaiserait pas à la vue de cette charmante

petite 16-chevaux, à deux baquets, qui eût attendri un cœur de bronze

phosphoreux.

Raoul passa une mauvaise nuit. Le lendemain matin, il retarda son

départ tant qu’il put. Il mit très lentement son ulster et ses

lunettes. Il arriverait toujours trop vite à Lisieux. Il se décida à

s’en aller tout doucement, à petite allure. Mais à peine eut-il le

volant en main qu’il oublia ses soucis et ne pensa qu’à rouler vers

Lisieux ou vers n’importe où, mais le plus vite possible. Il serait

toujours temps de penser à cette démarche ennuyeuse quand il arriverait

en vue du château.

La route était belle, le soleil était glorieux. Jamais le moteur

n’avait si bien tapé. Raoul avait hâte d’être sur la grand’route, qui,

ce jour-là, n’était pas encombrée.

* * * * *

Comme il sortait d’un village où il avait été obligé de ralentir, il

vit devant lui une belle échappée et s’apprêtait à partir tant que ça

pouvait, quand il aperçut quelque chose de peu ordinaire à cent pas

devant lui. A cet endroit de la route, il y avait une sorte de petit

chalet, embusqué dans un bouquet d’arbres... Raoul vit un de ces arbres

s’abaisser lentement et barrer froidement le chemin.

Sans connaître à fond les mœurs des végétaux, Raoul savait très bien

que les arbres n’avaient pas l’habitude de venir ainsi s’abattre sur

les chemins de leur propre mouvement. D’autre part, l’air était pur, le

ciel était calme et aucun cyclone ne justifiait une pareille incartade.

Enfin, à tout événement, il valait mieux ralentir, d’autant que

l’auto n’était pas munie de ces ressorts spéciaux qui permettent aux

grenouilles artificielles de bondir sur le sol et de franchir au besoin

des obstacles. Raoul, plus dépité encore qu’intrigué, ralentit et

arriva doucement jusqu’à cinq ou six pas de l’arbre étendu.

A cet endroit il vit un bûcheron qui le regardait d’un air goguenard.

Ce bûcheron tenait à la main une corde. Raoul lui demanda ce que

venait faire cet arbre en travers de la route. Le paysan répondit avec

insolence. Des petits enfants sortirent de la maison et firent cercle

autour du chauffeur pendant que le bûcheron prononçait les paroles les

plus injurieuses.

Ce bûcheron était d’une assez bonne taille. Mais Raoul était courageux.

Il descendit de sa voiture et prit devant le paysan une mise en garde

très correcte. Mais celui-ci continuait à se moquer de lui. Il fit

mine de frapper Raoul qui, heureux de voir se produire un semblant

d’attaque, lui allongea une rapide série de coups de poings. L’homme

les encaissa sans trop se défendre et en esquissant une lente retraite

vers l’arbre qu’il franchit, tout en continuant à injurier Raoul.

Celui-ci le poursuivit pour le faire taire. Il enjamba lui aussi

l’arbre étendu. Les feuilles et les branches le gênaient un peu. Il les

écarta tant qu’il put, arriva enfin de l’autre côté. Là, il se trouva

en présence d’un personnage qu’il n’avait pas encore vu. C’était un

monsieur imberbe, très bien vêtu, qui parlait avec un léger accent

étranger. Ce monsieur prit son portefeuille, en tira deux billets de

mille francs qu’il tendit au chauffeur:

--Oserai-je vous prier d’accepter ceci? Je suis représentant d’une

maison de cinématographes de Bruxelles... Vous venez de poser sans

vous en douter pour une scène de la vie automobile, à qui nous avons

voulu donner toute l’animation du vrai, du vécu... Excusez ce procédé

un peu sans-gêne. Bien qu’on ne puisse pas vous reconnaître sous vos

lunettes, vous n’auriez pas accepté de poser. D’ailleurs, si vous

aviez été prévenu, ce n’aurait pas été aussi bien.

Raoul hésita. Mais il finit par accepter cet argent vraiment bienvenu.

C’était au fond ce qu’il avait de mieux à faire.

Les veillées du chauffeur · 第 20 / 94 题