6. Armement des Germains. Cavalerie et infanterie. Punition

Note de transcription:

À l'exception des corrections mentionnées dans la note plus détaillée à

la fin de ce livre, l'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas

été harmonisée.

Les mots en gras sont indiqués par =...=, et la translittération de

texte en grec par +...+.

Le glyphe [=e] représente la lettre e surmontée d'un macron.

Une traduction en français de la Germanie est aussi disponible auprès

du Project Gutenberg, sous le numéro 19662.

TACITE

LA GERMANIE

PROPRIÉTÉ DE

_J. de Gigord._

_À LA MÊME LIBRAIRIE_

OUVRAGES DU MÊME AUTEUR

_Nouveau cours de latin:_

=Grammaire latine= (1re année). In-18, raisin 0 fr. 90

=Grammaire latine= (2e année). 1 fr. 25

=Grammaire latine= (complète). In-18, raisin. 1 fr. 40

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-- _Livre du maître_ (1re série), en préparation.

=Exercices latins illustrés= (2e série)

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-- _Livre du maître_ (3e série), en préparation.

=Tacite.= _Germanie_. In-18 raisin. 0 fr. 75

-- _Agricolae_. In-18 raisin. 0 fr. 60

-- _Extraits des Annales_. In-18 raisin. 1 fr. 75

=Plutarque.= _Vie de Cicéron_. In-18 raisin. 1 fr. »

-- _Extraits des vies parallèles_. In-18. 1 fr. 50

=Xénophon.= _Économique_. In-18 raisin. 1 fr. 50

TACITE

LA GERMANIE

TEXTE LATIN

AVEC INTRODUCTION, NOTES ET LEXIQUE DES NOMS PROPRES

PAR

M. L'ABBÉ PETITMANGIN

AGRÉGÉ DES LETTRES

PROFESSEUR AU COLLÈGE STANISLAS

TROISIÈME ÉDITION

[Décoration]

PARIS

ANCIENNE LIBRAIRIE POUSSIELGUE

J. DE GIGORD, ÉDITEUR

RUE CASSETTE, 15

1913

INTRODUCTION

I.--LA VIE ET LES OUVRAGES DE TACITE.

Nous avons bien peu de détails certains sur la vie de Tacite. Son

prénom était-il _Publius_ comme le témoigne un manuscrit des _Annales_

ou _Caius_ comme l'écrit Sidoine Apollinaire? Appartenait-il à la

_gens Cornelia_? Son père était-il ce chevalier romain, procurateur

de la Gaule Belgique, nommé dans une inscription et dont parle Pline

l'Ancien? Autant de questions toujours renouvelées, jamais épuisées,

auxquelles on ne pourra fournir aucune réponse certaine tant que de

nouvelles découvertes n'apporteront pas des preuves indiscutables[1].

On admet cependant que Tacite est né en 54 ap. J.-C. ou 55 au plus

tard. Mais on retombe dans l'incertitude, dès qu'on veut déterminer le

lieu de sa naissance. Les habitants de Terni, l'ancienne Interamna,

à peu de distance de Florence, le réclament pour compatriote; mais

ce n'est pas fournir des arguments que de dresser des statues et l'on

sait trop bien que cette tradition remonte à l'empereur Tacite (275-276

ap. J.-C.) qui naquit à Interamna et se fit passer pour le descendant

de l'illustre historien. Cette parenté, même démontrée, ne pourrait

être un argument incontestable en faveur des habitants de Terni, et

il faut renoncer à disserter sur cette heureuse coïncidence qui aurait

rapproché les berceaux de Tacite, de Michel-Ange et de Machiavel.

[1] La récente découverte d'une inscription paraît avoir levé

tous les doutes en faveur du prénom de _Publius_.

Que l'éducation de Tacite se soit faite à Rome, au milieu des vices

raffinés qui minaient la société, ou dans quelque province où les

antiques traditions, mieux conservées, trempaient plus fortement

les âmes, il est probable qu'en aucun cas il ne se laissa entamer

par la corruption de son siècle. Il s'adonna d'abord à l'éloquence,

qui, malgré l'établissement de l'Empire et la suppression des grands

débats politiques, restait la base et presque l'unique objet des

études pour les jeunes romains de bonne famille. La philosophie semble

l'avoir moins attiré. Pline le Jeune, qui fut très lié avec lui, nous

atteste ses succès oratoires et caractérise son éloquence d'un mot qui

résume tout un côté du génie de Tacite: «_Respondit Cornelius Tacitus

eloquentissime et, quod eximium orationi ejus inest_, +semnôs+.» Nous

connaissons d'ailleurs les idées de Tacite sur l'art oratoire par son

premier ouvrage, le _Dialogue des orateurs_, dont l'authenticité a été

contestée, mais à tort, semble-t-il. Ses préférences vont à Cicéron,

qu'il se propose d'imiter, mais le style de ce dialogue, quoique

différent, à la vérité, de la vraie manière de Tacite telle que nous la

révèlent les _Annales_ et les _Histoires_, nous fait sentir déjà que le

temps des larges et symétriques périodes est passé.

Cependant Tacite ne se confinait pas dans les déclamations d'école et

les débats judiciaires. Successivement questeur sous Vespasien, édile

ou tribun du peuple sous Titus, préteur sous Domitien, il parvint au

consulat sous le règne de Nerva en 97. Il eut alors à prononcer l'éloge

de Verginius Rufus, mort simple citoyen après avoir refusé l'empire.

Ce fut probablement dans l'année qui suivit son consulat qu'il écrivit

l'_Agricola_. Il retraçait, en phrases émues, éloquentes, et semées

de mots profonds, la vie de son beau-père, qu'il représentait comme le

type du fonctionnaire intègre et digne sous un gouvernement corrompu.

Vers le même temps, entre 98 et 100, il publiait _la Germanie_.

Ces courts écrits, dans lesquels on sent le style si original de

Tacite tendre de plus en plus à la brièveté et à la profondeur tout

en s'animant d'une couleur poétique assez prononcée, conduisent

insensiblement aux grands ouvrages de l'écrivain: les _Annales_ et

les _Histoires_. On ne saurait assez regretter que le temps ait creusé

dans ces deux chefs-d'oeuvre d'irréparables lacunes. Les _Histoires_

publiées entre 104 et 109 contenaient les règnes de Galba, Othon,

Vitellius, Vespasien, Titus et Domitien, c'est-à-dire les faits

contemporains de Tacite. Les _Annales_, qui durent paraître vers l'an

116, renfermaient la période de l'histoire romaine comprise entre la

mort de l'empereur Auguste et le règne de Galba par lequel commencent

les _Histoires_.

À partir de l'an 100, époque à laquelle il soutint, de concert avec

son ami Pline le Jeune, le procès des Africains contre Marius Priscus,

Tacite semble s'être retiré des affaires publiques pour s'adonner

tout entier à la composition de ses grands ouvrages. Il vivait

vraisemblablement encore à l'avènement d'Hadrien (117) et mourut

probablement entre 117 et 120.

II.--_LA GERMANIE._

L'érudition allemande, qui s'est beaucoup occupée du court écrit de

Tacite sur la Germanie, a soulevé une foule de questions sur le but,

les sources, la date et le titre même de cet ouvrage. On a supposé que

le titre authentique s'était perdu, avec une préface où Tacite rendait

peut-être compte de l'idée qui avait inspiré son livre. Les différents

titres que l'on propose sont fort incertains. On a à choisir entre:

_De origine et situ Germanorum_ (ou _Germaniæ_), _De situ Germaniæ_,

_De situ ac populis Germaniæ_, _De origine, situ, moribus ac populis

Germanorum_. Comme il n'y a presque pas de motif de préférence entre

ces divers titres, on peut se contenter, comme Halm, d'écrire en tête

du livre de Tacite: _C. Taciti de Germania liber_. On ne peut, en

effet, sur ce point, accorder grande confiance aux manuscrits; ceux

qui existent actuellement et dont les principaux sont le _Vaticanus_

1862 et 1518, le _Leidensis_, le _Neapolitanus_, ont été copiés par

des humanistes de la Renaissance et reproduisent un manuscrit unique

apporté d'Allemagne en Italie et aujourd'hui perdu.

La date de la composition de _la Germanie_ est assez facile à

déterminer. Tacite nous dit (§ 37) que, depuis la première invasion des

Cimbres (an de Rome 641) jusqu'au second consulat de Trajan (851), il

s'est écoulé 210 ans. On peut en conclure que si Tacite prend le second

consulat de Trajan pour point de départ de son calcul, c'est parce

que cet ouvrage fut composé à cette époque même ou du moins avant le

troisième consulat, un peu avant ou un peu après l'arrivée de Trajan à

Rome.

On s'est souvent demandé quel but s'est proposé Tacite en écrivant _la

Germanie_. Comme on peut s'y attendre, toutes les solutions possibles

ont été proposées. On a été jusqu'à soutenir que _la Germanie_ était

une sorte de dialogue, dans lequel Tacite avait voulu réunir les

opinions des écrivains antérieurs sur la Germanie, en interrompant

sans cesse cette relation pour compléter, confirmer et, plus souvent,

infirmer leur témoignage. Sa méthode la plus ordinaire de contredire

ses adversaires serait l'ironie. Méthode bien dangereuse, en vérité,

puisqu'on a si souvent pris pour la pensée de Tacite ce qui en était

exactement le contraire[2]. Le tort de la plupart des commentateurs

qui ont voulu trancher nettement la question, a été, semble-t-il, de

se montrer trop exclusifs et de ne pas assez distinguer, autour du

but principal, quel qu'il soit d'ailleurs, l'existence incontestable

d'intentions secondaires. Il est évident, par exemple, qu'on aurait

tort de ne voir dans _la Germanie_ qu'une sorte de roman où serait

dépeint un certain idéal de bonheur, de vie simple et vertueuse. Cet

ouvrage serait ainsi une réplique de la fiction de l'âge d'or, la scène

étant transportée dans le lointain de l'espace au lieu d'être reculée

dans le temps. Le romanesque que l'on croit découvrir dans certains

passages ne doit pas faire illusion. Tacite, il est vrai, fait une

description fantastique du culte mystérieux de la déesse _Nerthus_ et

nous montre une armée entière couverte de boucliers noirs; cela vient

de ce que, trop grave pour inventer des fables, il est aussi trop

consciencieux pour omettre les informations qu'il a recueillies. Dans

le second livre des _Histoires_ nous trouvons sa profession de foi:

«Je crois, dit-il, qu'il est contraire à la gravité de l'histoire de

vouloir intéresser les lecteurs avec des fictions et des fables, mais

je ne voudrais pas non plus enlever toute créance à des traditions

généralement reçues.» D'ailleurs, comment expliquer, dans cette

hypothèse, la présence de tant de détails géographiques? Pourquoi tant

de précision dans la notation du caractère spécial de chaque peuplade?

Et si Tacite a voulu vanter la vie simple et frugale, pourquoi

insiste-t-il sur l'ivrognerie et l'entêtement de ces robustes Germains?

Cependant on ne saurait nier que Tacite ait souvent embelli la vie

de ces peuplades à demi sauvages et fait de leur ignorance des vertus

réfléchies de philosophe.

[2] Voici, par exemple, comment M. Holub entend le ch. XVII:

Tacite rapporte l'opinion d'un de ses prédécesseurs: _Tegumen

omnibus sagum fibula aut, si desit, spina consertum._--Et Tacite

reprend aussitôt ironiquement: _Ceterum intecti: totos dies juxta

focum atque ignem agunt!_ C'est-à-dire: «Eh quoi! pas d'autre

vêtement? Mais alors le climat les obligerait à rester des

journées entières près du feu! Ne faut-il pas qu'ils aillent à la

chasse, aux assemblées, à la guerre? Ce simple manteau peut-il

suffire?» On devine ce qu'une semblable interprétation peut

réserver de surprises à qui voudra s'y livrer.

La rhétorique, dont on sent parfois l'influence sur la composition

de l'ouvrage, n'a pas peu contribué à lui donner ce faux air de roman

utopique; mais plus sensible encore est l'influence des préoccupations

du moment et ce n'est pas sans quelque apparence de raison qu'on a

soutenu que Tacite avait voulu avant tout faire la satire des moeurs

de son temps. On sait que Tacite n'est pas l'historien selon l'idée de

Fénelon. Il est bien de son temps et de son pays, et dans le coeur de

ce penseur profond bouillonne un ardent patriotisme. Tacite a étudié

les vices de son siècle; il y a reconnu le signe d'une civilisation

trop avancée qui court fatalement à la décadence. Pour lui, comme

pour tous les Romains qui ont gardé l'amour et l'admiration du peuple

roi, l'idéal est vers le passé; c'est le _mos majorum_ qui a fait la

grandeur de la République, c'est lui qui peut seul la sauver de la

ruine. Aussi, sans être pour cela un révolutionnaire, il saisit avec

empressement l'occasion qui lui est offerte d'opposer à la civilisation

corrompue qui règne à Rome les rudes vertus des Barbares. À chaque

instant la pensée de Tacite est reportée de l'objet de son étude vers

l'état actuel de sa patrie. Si cette préoccupation l'a amené à forcer

quelques traits, elle lui a fourni l'occasion de belles antithèses,

dans lesquelles un peu d'affectation ne nuit pas à la profondeur de la

pensée. Il serait exagéré cependant de considérer _la Germanie_ comme

une satire analogue aux ouvrages de nos philosophes du XVIIIe siècle

qui prétendaient opposer aux vices et aux mensonges conventionnels

de la société le bon sens et les vertus spontanées de la nature

inculte. Tacite s'est contenté de rappeler aux Romains que, chez ces

prétendus barbares, les lois du mariage étaient sévèrement gardées,

la corruption ne prêtait pas à rire, les testaments et les abus qu'ils

provoquent étaient inconnus, les enfants n'étaient point abandonnés à

des mercenaires, la douceur envers les esclaves était habituelle. Avant

Tacite, Horace avait déjà usé de ce procédé en opposant aux moeurs des

Romains les vertus des Gètes et des Scythes (_Odes_, III, 24), et l'on

a pu relever des tendances analogues chez Valérius Flaccus qui publia

son ouvrage environ trente ans avant l'apparition de _la Germanie_.

_La Germanie_ serait-elle donc plutôt une brochure politique analogue

aux monographies qui paraissent aujourd'hui à propos des questions

brûlantes de la politique extérieure? Les partisans de cette opinion

avouent toutefois que _la Germanie_ n'a pas été improvisée comme le

sont la plupart des écrits de ce genre, mais composée d'après des notes

dès longtemps recueillies. Cette intention politique est loin d'être

aussi évidente qu'on l'a prétendu, puisque les défenseurs de cette

opinion soutiennent, les uns, que Tacite a voulu détourner Trajan de

faire la guerre à des gens si vertueux et si forts, les autres qu'il

a simplement voulu soutenir sa politique. L'empereur en effet, appelé

au trône pendant qu'il se trouvait en Germanie, y resta longtemps

pour consolider la frontière. On désirait le revoir à Rome; de là,

chez Tacite, le désir d'expliquer l'absence de Trajan en montrant la

nécessité de tenir en respect les Barbares. Si telle était l'idée de

Tacite, non seulement elle devrait s'exprimer nettement dans quelque

endroit de l'ouvrage, mais on devrait la deviner présente partout;

or rien ne serait plus difficile à prouver. En effet, quiconque lira

_la Germanie_ sans idée préconçue aura l'impression d'un ouvrage

scientifique. C'est l'avis de Mommsen: «Tout cet écrit, dit-il, fait

l'effet d'être simplement géographique.»

On s'est appuyé sur cette constatation pour soutenir que _la Germanie_

était un livre détaché des grands ouvrages. Il aurait survécu à la

perte d'une partie considérable des _Annales_ et des _Histoires_, parce

qu'il aurait été de bonne heure remarqué et copié à part par des moines

allemands du moyen âge. On a été jusqu'à lui fixer sa place dans les

_Histoires_ à l'endroit où Tacite devait parler de la grande coalition

des Sarmates et des Suèves. Selon d'autres, _la Germanie_ aurait été

en effet, d'abord, destinée à prendre place dans les _Annales_ ou les

_Histoires_, mais elle en aurait été séparée par Tacite lui-même et

publiée à part.

Cette opinion, quelque vraisemblable qu'elle puisse paraître, n'est

pas concluante. Si l'on se rappelle que le _Dialogue des orateurs_ est

un ouvrage de rhétorique où les souvenirs d'école et le désir d'imiter

les périodes cicéroniennes sont si apparents, que l'_Agricola_ garde

une parenté évidente avec les panégyriques depuis si longtemps à la

mode, que _la Germanie_ elle-même fourmille de pointes, de réticences

calculées et d'effets de style, on est tenté de regarder cet ouvrage

comme un essai, où Tacite a voulu former son style et se faire la

main pour aborder les grands ouvrages qu'il méditait. Ceci n'est pas

pour en diminuer la valeur: au contraire. Tacite a dû y apporter tous

ses soins; il a dû à cette occasion consulter de nombreux ouvrages,

non seulement pour assembler des matériaux, mais pour s'inspirer des

meilleurs modèles. Nous le voyons commencer à la manière de César et

terminer par une imitation de Salluste. Sans doute, le procédé est

encore sensible dans _la Germanie_, mais, en somme, c'est l'oeuvre

soignée d'un homme déjà maître de son talent, qui, en exerçant sa

sagacité d'historien et son originalité de styliste, se prépare à la

composition de chefs-d'oeuvre immortels.

On s'explique pourquoi _la Germanie_ lui a paru le sujet le plus

intéressant. La question germanique était à l'ordre du jour. Depuis que

César avait franchi le Rhin, les Germains n'avaient pas cessé d'être

mêlés aux affaires de Rome, comme ennemis ou comme alliés. À César même

ils avaient fourni, dans sa guerre contre les Gaulois, d'excellents

cavaliers. Ils avaient tenu en échec la puissance d'Auguste. Sous

ses successeurs, ils avaient continué à inquiéter la frontière et on

n'avait jamais pu les considérer comme définitivement soumis de la

même façon que les Gaulois. Tacite avoue qu'ils avaient fourni aux

généraux plutôt des occasions de triomphe que de véritables victoires.

Tout le monde sentait vaguement, et Tacite sans doute mieux que

personne, que le danger viendrait du Nord et que, si une invasion des

Cimbres et des Teutons se renouvelait, on trouverait difficilement un

nouveau Marius et des légions semblables aux vainqueurs de Verceil.

Ajoutez à cela la curiosité qui porte les civilisations raffinées vers

l'étude des populations encore voisines de la barbarie. Le succès de

la littérature exotique de nos jours ne s'explique pas autrement. Or,

à l'époque de Tacite, l'Orient, souvent décrit, était trop connu; la

Germanie et les pays du Nord, du côté des mers mystérieuses et des

nuits de plusieurs mois, devaient intéresser davantage. Ces récits

sur des peuples lointains remplaçaient dans la curiosité des lecteurs

les légendes mythologiques auxquelles on ne croyait plus. Le livre

de Tacite répondait à ce besoin; il avait l'exactitude d'une sérieuse

étude géographique et l'intérêt d'un roman. Tacite reconnaît dans ses

_Annales_ que les récits de ce genre sont les plus propres à piquer la

curiosité du lecteur.

Au reste, quoi qu'il en soit du but de Tacite dans la composition

de _la Germanie_, on s'accorde à reconnaître que ce livre renferme

un grand nombre de faits exacts, intéressants, puisés aux meilleures

sources. Ici une question se pose: Tacite parle-t-il de choses qu'il a

vues lui-même? A-t-il visité la Germanie? On sait, par le témoignage

de l'écrivain lui-même dans l'_Agricola_, qu'il fut absent de Rome

à partir de 89 pendant quatre ou peut-être sept ans. Quel fut le

motif de cette absence? On a prétendu que ce ne pouvait être l'exil

ni une retraite volontaire, qu'il s'agissait donc d'une mission

assez lointaine, peut-être du commandement d'une légion sur le Rhin.

Malheureusement on ne peut fournir aucune preuve à l'appui de cette

assertion. Il est vrai que Tacite, par la vivacité de son style, semble

peindre des choses qu'il a vues lui-même, mais on ne peut rien conclure

de cette observation puisqu'il parle de la même manière de certaines

contrées qu'il n'a certainement jamais visitées.

Si Tacite n'est pas un témoin oculaire, on peut être du moins certain

qu'il n'a négligé aucun moyen d'information. Il a naturellement

consulté les écrivains qui s'étaient occupés avant lui de la Germanie.

Beaucoup de ces ouvrages étant perdus pour nous, nous ne pouvons savoir

au juste dans quelle mesure Tacite s'est inspiré de ses devanciers.

Ses principales sources paraissent avoir été César, Mela, Pline et

peut-être Salluste. Le rapprochement n'est possible qu'avec César dont

nous possédons les oeuvres. César avait souvent eu l'occasion, dans sa

guerre des Gaules, de connaître les Germains, mais il s'était contenté

de leur consacrer quelques chapitres de ses _Commentaires_. Tacite est

donc plus explicite, mais il n'est jamais en contradiction avec celui

qu'il appelle _summus auctorum_.

Bien qu'il soit impossible de déterminer exactement ce que Tacite a

ajouté aux connaissances déjà consignées par les écrivains antérieurs,

on ne peut douter qu'il ait contrôlé avec soin leurs affirmations et

recueilli tous les renseignements oraux de nature à rendre son étude

plus neuve, plus complète et plus intéressante. Or il était facile

de recueillir sur la Germanie une foule de détails offrant toutes

les garanties de certitude désirables. Si Tacite n'a pas été chargé

personnellement de quelque mission sur les bords du Rhin, il a eu

souvent l'occasion d'interroger les soldats qui avaient pris part aux

guerres de Germanie. En outre, le commerce amenait des Germains à Rome,

et les marchands italiens parcouraient des pays du nord où les aigles

romaines ne s'étaient pas encore montrées. Il est probable que le

commerce du succin attira des commerçants jusqu'en Suède. Si toutefois

les indications géographiques de Tacite restent bien inférieures

à ses descriptions ethnographiques, on ne peut s'en étonner; les

anciens n'ont jamais pu arriver, en géographie, qu'à des connaissances

approximatives, faute des instruments nécessaires à cette science.

Au reste, peu nous importent aujourd'hui les erreurs de ce genre; ce

sont les détails de moeurs qui offrent, pour les modernes, le plus

haut intérêt. Les grandes invasions qui ont bouleversé la meilleure

partie de l'Europe quelques siècles après l'ère chrétienne, ont établi

dans les moeurs et dans les institutions des territoires envahis un

grand nombre de coutumes d'abord propres aux peuplades de la Germanie.

Montesquieu a dit: «Il est impossible d'entrer un peu avant dans

notre droit politique si l'on ne connaît parfaitement les lois et les

moeurs des peuples germains.» On peut voir, dans le premier livre de

l'_Histoire de la littérature anglaise_, quel usage Taine a su faire de

l'ouvrage de Tacite pour marquer les traits caractéristiques de la race

anglo-saxonne.

Il est à regretter cependant que Tacite n'ait pas assez compris

l'importance des langues pour le classement des peuples, que le peu

de détails qu'il donne sur la religion des Germains soit gâté par

l'habitude d'identifier les dieux de tous les peuples aux habitants de

l'Olympe gréco-romain, mais on ne peut raisonnablement exiger de Tacite

des méthodes et des connaissances qui furent complètement étrangères

à son époque. Tel qu'il est, ce livre de _la Germanie_ si court et si

substantiel mérite l'éloge qu'en fait Montesquieu dans l'_Esprit des

lois_: «Tacite a fait un ouvrage exprès sur les moeurs des Germains;

il est court, mais c'est l'ouvrage de Tacite qui abrégeait tout parce

qu'il voyait tout.»

III.--SOMMAIRE DE _LA GERMANIE_.

_La Germanie_ a été composée avec beaucoup de soin; la facilité avec

laquelle Tacite passe d'un sujet à l'autre en suivant l'enchaînement

naturel des idées, masque habilement un plan très bien agencé. Le livre

se divise naturellement en deux parties: une partie générale consacrée

aux renseignements géographiques, aux moeurs et institutions communes

à tous les Germains, et une partie spéciale dans laquelle sont décrites

à part toutes les peuplades de la Germanie, chacune avec les traits qui

la distinguent des tribus voisines.

I. PARTIE GÉNÉRALE.

A. _Le sol et les habitants._

1. Position et géographie physique de la Germanie. 2. Origine des

anciens peuples de la Germanie et légendes qui s'y rapportent. 3. Suite

des traditions antiques, le Bardit. 4. Pureté de la race; le physique

des Germains. 5. Productions du sol; mépris de l'or et de l'argent.

B. _Institutions publiques._

6. Armement des Germains. Cavalerie et infanterie. Punition des lâches.

7. Autorité des rois et des chefs. Rôle des prêtres. Courage des femmes

germaines. 8. Vénération pour les femmes. Veleda. Albruna. 9. Religion

des Germains. Leurs divinités. 10. Différentes manières de tirer

des augures. 11. Assemblées publiques. Délibérations. 12. La justice

rendue dans les assemblées. Tribunaux organisés pour les cantons. 13.

Émancipation du jeune homme, organisation militaire. 14. Obligations

des chefs de guerre et de leurs compagnons. 15. Manière de vivre

pendant la paix. Cadeaux faits aux chefs.

C. _Vie privée._

16. Les habitations. 17. Les vêtements. 18. Respect du mariage.

Les présents, symboles des devoirs des époux. 19. Châtiment de

l'inconduite. Pureté des moeurs. 20. Éducation des enfants. Parentés.

Successions. 21. Haines héréditaires. Compensation de l'homicide.

Hospitalité. 22. Défauts des Germains. Ivresse. Brutalité. Affaires

traitées pendant et après les festins. 23. Boisson fermentée.

Nourriture simple et frugale. 24. Amusements. Danse des armes. Passion

du jeu. 25. Rôle et condition des esclaves et des affranchis. 26.

Ignorance de l'usure. Partage des terres. 27. Funérailles.

II. PARTIE SPÉCIALE.

28. Les Gaulois qui se sont établis en Germanie: Helvètes, Boïens,

Aravisques, Oses. Germains établis sur la rive gauche du Rhin:

Trévires, Nerviens, Vangions, Triboques, Ubiens. 29. Bataves.

Mattiaques. Champs décumates. 30. Les Chattes, peuple guerrier et

discipliné. 31. Coutumes guerrières, aspect effrayant des Chattes.

32. Les Usipiens; les Tenctères, excellents cavaliers. 33. Les

Bructères; ils sont chassés par les Chamaves et les Angrivariens.

Pressentiments de Tacite. 34. Les Dulgubniens, les Chasuares, les

Frisons. 35. Les Chauques, le plus noble peuple de Germanie. 36. Les

Chérusques, vaincus par les Chattes. Leur défaite entraîne celle des

Foses. 37. Les Cimbres; rapide esquisse des guerres de Germanie. 38.

Les Suèves: usages spéciaux. 39. Les Semnons; leur bois sacré. 40.

Les Langobards, les Reudignes, etc. Culte de la déesse Nerthus. 41.

Les Hermondures. Relations commerciales avec les Romains. 42. Les

Naristes, les Marcomans, les Quades. 43. Les Marsignes, les Cotins, les

Oses, les Bures. La Suévie traversée par une chaîne de montagne. Les

Tugiens. Aspect terrifiant des Hariens. 44. Les Suiones, navigateurs.

Gouvernement royal. Les Sitones gouvernés par une femme. 45. La

mer dormante. Les Æstiens. Commerce du succin. 46. Les Peucins, les

Venèdes, les Fennes. Légendes sur des peuples fabuleux.

CORNELII TACITI

DE GERMANIA

LIBER

=1.= Germania omnis[1] a Gallis Rætisque et Pannoniis[2] Rheno et

Danuvio fluminibus, a Sarmatis Dacisque mutuo metu aut montibus[3]

separatur: cetera Oceanus[4] ambit, latos sinus et insularum immensa[5]

spatia complectens, nuper cognitis[6] quibusdam gentibus ac regibus,

quos bellum aperuit. Rhenus, Ræticarum Alpium inaccesso ac præcipiti

vertice[7] ortus, modico flexu[8] in occidentem versus septentrionali

Oceano miscetur. Danuvius, molli et clementer edito[9] montis Abnobæ

jugo effusus, plures populos adit, donec[10] in Ponticum mare sex

meatibus[11] erumpat: septimum[12] os paludibus hauritur.

[1] =Germania omnis=, la Germanie prise dans son ensemble. Il

s'agit de la grande Germanie, par opposition aux deux provinces

romaines de Germanie, situées sur la rive gauche du Rhin. Ce

début paraît imité de César, _B. G._, I, 1.

[2] =A Gallis Rætisque et Pannoniis=. Le changement de particule

indique que ces trois termes sont répartis en deux groupes, d'un

côté _Gallis_, de l'autre _Rætis et Pannoniis_, correspondant

l'un à _Rheno_, l'autre à _Danuvio_. Cf. Ragon, _Gr. lat._, §

534.

[3] =Mutuo metu aut montibus=. Remarquez la vivacité de cette

expression, produite par le rapprochement de deux idées de nature

différente. Ces montagnes sont les Karpathes. Cf. 7, note 13.

[4] =Oceanus=. Sous cette dénomination il faut entendre la Mer

du Nord et la Baltique. Ces _latos sinus_ sont des presqu'îles,

et non pas des golfes, le Jutland probablement. Cf. 29,

_sinus imperii_, et la note. À travers l'incertitude de ces

renseignements géographiques, certains commentateurs ont voulu

voir l'intention de grandir, dans un but politique, l'importance

de la Germanie.

[5] =Immensa=: ce mot a un sens plus faible qu'à l'époque

classique. Tacite remploie communément dans le sens de _très

grand_. Traduisez: de vastes étendues d'îles.

[6] =Nuper cognitis=. Cette proposition à l'ablatif absolu, où

le participe a la valeur de l'aoriste et non pas du parfait,

exprime avec beaucoup de concision la source des renseignements

donnés dans le membre de phrase précédent. _Nuper_ a une valeur

relative, car les expéditions dont il s'agit ici ont eu lieu 10

ans avant J.-C.

[7] =Vertice=: l'Adula (en latin _Adulas_) ou Rheinwaldhorn qui

se trouve à l'est du Saint-Gothard.

[8] =Modico flexu=. Il ne s'agit pas, comme on le croit

quelquefois, d'un coude du fleuve ou d'un «léger détour», mais

d'une direction générale. Le Rhin, au lieu de se diriger vers le

Nord, s'incline légèrement vers l'Occident.--_Versus_. Bien qu'on

trouve parfois _versus_, adverbe, joint à _in_ par pléonasme,

ce mot est plutôt ici un participe, malgré le manque de liaison

entre _ortus_ et _versus_.

[9] =Molli et clementer edito=. Ces deux expressions sont fort

voisines de sens, mais la première se trouve déjà à l'époque

classique, tandis que la seconde n'apparaît dans ce sens que plus

tard. Les expressions presque synonymiques sont nombreuses dans

les premiers ouvrages de Tacite, où la couleur oratoire est plus

prononcée.--_Abnoba_. L'orthographe de ce mot a été longtemps

incertaine, mais des inscriptions ont levé tous les doutes.

[10] =Donec... erumpat=. Ce subjonctif est contraire à l'usage

classique. Tacite emploie ainsi le subjonctif présent avec

_donec_ sans distinguer s'il y a ou non une intention à exprimer.

Cf. 31, _donec absolvat_, _donec faciat_; 35, _donec sinuetur_,

et 20, note 5.

[11] =Meatus=, litt., «marche» (de _meare_), puis, «passage,

voie, canal», enfin comme ici, «embouchure». Ce mot, à l'époque

classique, est poétique.

[12] =Septimum=. Ovide dit du Danube (_Tristes_, II, 2, 189):

_Septemplicis Histri_. Hister (+Istros+) est le nom grec, Danuvius

le nom celtique latinisé.

=2.= Ipsos[1] Germanos indigenas crediderim[2] minimeque aliarum

gentium adventibus[3] et hospitiis mixtos, quia nec terra olim, sed

classibus advehebantur qui mutare sedes quærebant[4], et immensus

ultra[5] utque sic dixerim adversus[6] Oceanus raris ab orbe nostro

navibus aditur. Quis porro[7], præter periculum horridi et ignoti

maris, Asia aut Africa aut Italia relicta, Germaniam peteret[8],

informem terris, asperam cælo, tristem cultu aspectuque[9], nisi si

patria sit? Celebrant carminibus antiquis, quod[10] unum apud illos

memoriæ et annalium genus est, Tuistonem[11] deum terra editum et

filium Mannum originem gentis conditoresque[12]. Manno tres filios

assignant, e quorum nominibus proximi Oceano Ingævones, medii

Herminones, ceteri Istævones vocentur[13]. Quidam[14], ut[15] in

licentia vetustatis, plures deo ortos pluresque gentis appellationes,

Marsos, Gambrivios, Suevos, Vandilios affirmant, eaque vera et antiqua

nomina. Ceterum Germaniæ vocabulum recens et nuper additum[16], quoniam

qui primi Rhenum transgressi Gallos expulerint ac nunc Tungri[17], tunc

Germani vocati sint: ita, nationis nomen, non gentis[18], evaluisse

paulatim, ut omnes primum a victore ob metum, mox[19] etiam a se ipsis

invento nomine Germani vocarentur[20].

[1] =Ipsos= marque ici la transition. Tacite passe du pays aux

habitants eux-mêmes. Cf. _Agricola_, 13, une transition analogue.

[2] =Crediderim=. Le subjonctif affaiblit encore l'affirmation

déjà adoucie par l'emploi de ce verbe. (_Gr. lat._, 423.)

[3] =Adventibus= peut s'appliquer à des immigrations (_adventus

gallicus_ dans Cicéron signifie l'invasion des Gaulois),

_hospitiis_, seulement à des relations pacifiques. Cette opinion

de Tacite et, par conséquent, les raisons sur lesquelles il

l'appuie sont inexactes. De grandes migrations venues d'Asie

ont peuplé l'Europe, et elles se sont effectuées par terre;

mais Tacite songe à combattre l'opinion d'après laquelle des

immigrations auraient eu lieu des bords de la Méditerranée, et en

ce sens il a raison.

[4] =Quærebant=. Ce verbe ne se construit pas d'ordinaire avec

l'infinitif, sauf chez les poètes, et postérieurement à l'époque

classique.

[5] =(Oceanus) ultra=. L'océan qui s'étend vers le nord de

l'autre côté de la Germanie. _Ultra_ joue ici le rôle d'adjectif.

Cette façon de parler, que l'existence d'un article en grec rend

très fréquente dans cette langue, est rare en latin, du moins

chez Cicéron et César, mais Tite-Live et Tacite en usent assez

souvent. Cf. Riemann, _Synt. lat._, § 5.

[6] =Adversus=. Ce mot signifie ici opposé (au monde romain dont

la Méditerranée occupait le centre). On le traduit quelquefois

par hostile (cf. 34, note 6) et, comme on dit souvent _adverso

flumine navigare_, on a pensé aussi que Tacite voulait marquer

par ce mot qu'en allant vers le Nord on est en quelque façon

obligé de remonter l'Océan, que les anciens se représentaient

comme un fleuve entourant la terre.

[7] =Porro= introduit une confirmation du raisonnement commencé.

_Præter_ = _ut prætermittam_, sans parler de.

[8] =Quis... peteret?= Qui aurait gagné la Germanie? Sur la

signification de cet imparfait du subjonctif (potentiel du

passé), cf. Ragon, _Gr. lat._, 423, rem. 3.

[9] =Tristem cultu aspectuque=. D'après Tacite, le sol de la

Germanie n'est pas favorable à la culture et ne rachète même pas

ce défaut par le pittoresque de son aspect. Il manque à la fois

de fertilité et de beauté.--_Nisi si_ est un pléonasme de la

langue familière.

[10] =Quod= s'accorde avec l'attribut au lieu de s'accorder avec

son antécédent. (_Gr. lat._, 360.)--_Memoriæ et annalium genus_:

pléonasme, cf. 1, note 9. _Memoria_, terme plus général, désigne

tout moyen de conserver le souvenir des événements, _annales_

désigne plus spécialement l'histoire écrite.

[11] =Tuistonem=, =Mannum=. On croit reconnaître dans ces deux

mots l'allemand _deutsch_ (Allemand) et _Mann_ (homme).

[12] =Originem gentis conditoresque=: pléonasme. Cf. note 10. Ce

sens du mot _conditor_ est fréquent chez Virgile.

[13] =Vocentur=: subjonctif du discours indirect. _Assignant_

équivaut en effet à _fuisse dicunt_. (_Gr. lat._, 452 et rem.)

[14] =Quidam=: il s'agit, non des Germains, mais des Romains qui

se sont occupés des antiquités germaniques.

[15] =Ut= s'emploie souvent pour introduire une explication

fondée sur l'expérience, sur un fait habituel. Il équivaut alors

à _ut fieri solet_.--_Licentia vetustatis_. Les temps reculés

fournissent plus ample matière à la légende et plus de liberté

aux discussions historiques.

[16] =Recens et nuper additum=: pléonasme. Cf. 1, note

9. VIRGILE, _Énéide_, I, 267: _Cui nunc cognomen Julo

Additur_.--Cette phrase continue le discours indirect introduit

par _affirmant_; de là l'emploi des subjonctifs _expulerint_,

_vocati sint_.

[17] Après =Tungri=, suppléez _vocentur_ au lieu de _vocati

sint_; c'est la figure appelée zeugma.

[18] =Gentis=, la race entière. _Natio_, une peuplade.

[19] =Mox=: cf. 10, note 4.

[20] =Vocarentur=. À propos de cette phrase un savant

commentateur dit: _Interpretes hic fluctuant et fluctuabunt

æternum._ On peut l'expliquer ainsi: tous ces barbares

d'abord appelés du nom de Germains par les vainqueurs des

Gaulois (c.-à-d. les Tungres) dans le dessein d'effrayer leurs

adversaires, se désignèrent ensuite eux-mêmes de ce nom une

fois inventé. Ces explications de Tacite sont naturellement fort

sujettes à caution. Cf. lexique des noms propres, _Germani_.

=3.= Fuisse apud eos et Herculem memorant[1], primumque omnium virorum

fortium ituri in proelia canunt. Sunt illis hæc[2] quoque carmina,

quorum relatu[3], quem barditum[4] vocant, accendunt animos futuræque

pugnæ fortunam ipso cantu augurantur: terrent enim trepidantve, prout

sonuit[5] acies, nec tam vocis ille quam virtutis concentus videtur.

Affectatur præcipue asperitas soni et fractum murmur[6], objectis

ad os scutis, quo[7] plenior et gravior vox repercussu intumescat.

Ceterum[8] et Ulixen[9] quidam opinantur longo illo[10] et fabuloso

errore in hunc Oceanum delatum adisse Germaniæ terras, Asciburgiumque,

quod in ripa Rheni situm hodieque[11] incolitur, ab illo constitutum

nominatumque[12]; aram quin etiam[13] Ulixi[14] consecratam, adjecto

Laertæ patris nomine, eodem loco olim repertam, monumentaque et

tumulos[15] quosdam Græcis litteris inscriptos in confinio Germaniæ

Rætiæque adhuc exstare. Quæ neque confirmare argumentis neque refellere

in animo est[16]: ex ingenio suo quisque demat vel addat fidem[17].

[1] =Memorant= (_quidam_). Cf. 2, note 14.--_Herculem_, «un

Hercule», et non pas l'Hercule grec.--_Primum_, «comme le

premier».

[2] =Hæc=: certains commentateurs trouvent ce mot embarrassant,

et proposent de le changer en _alia_. Il indique que l'existence

de ces chants était bien connue des Romains.

[3] =Relatu=: Tacite paraît être le premier, et peut-être le seul

qui ait employé ce mot dans le sens de «exécution d'un chant».

[4] =Barditum= ou =baritum=: l'un, dit-on, viendrait de _Bardhi_

(bouclier), l'autre de _Baren_ (crier).

[5] =Sonuit=, s.-e. _cantu_.

[6] =Fractum murmur=, sons saccadés. VIRG., _Georg._, 4, 72:

_Vox..... fractos sonitus imitata tubarum_.

[7] =Quo=: cf. _Gr. lat._, 472.

[8] =Ceterum= indique que le développement reprend son cours

normal après les détails donnés sur le chant des barbares.

[9] =Ulixen=. Le manque d'un sens critique assez développé a

souvent conduit les anciens à identifier des légendes sur de

simples ressemblances de noms. Les auteurs latins et grecs

paraissent avoir été trompés par le nom celtique _Ulohoxis_.

[10] =Ille= est souvent emphatique: «ce voyage si fameux». Mais

dans _hunc oceanum_, le pronom _hic_ (_ille_ chez les classiques)

rappelle seulement qu'on a déjà parlé de cette mer.

[11] =Hodieque= a le sens non classique de _hodie quoque, etiam

hodie_. Cf. Riemann, _Synt. lat._, p. 504, note. On sous-entend

quelquefois _est_ après _situm_, _que_ conservant son sens

ordinaire.

[12] =Nominatumque=. On suppose une lacune après ces mots. Tacite

aurait écrit sans doute le nom grec qu'on supposait remonter à

Ulysse, peut-être +astypyrgion askipyrgion+. Très probablement les

anciens ont été trompés ici encore par une fausse analogie. Il y a

aujourd'hui près du Rhin une localité nommée _Asburg_.

[13] =Quin etiam=. Tacite aime à placer cette locution après un

mot. Cf. 8, _Inesse quin etiam..._; 34, _Ipsum quin etiam_.

[14] =Ulixi= (= _ab Ulixe_): datif avec le passif. Certains

commentateurs s'opposent à ce que ce datif soit regardé comme

désignant l'agent, à cause de _adjecto patris nomine_, et

traduisent: «autel consacré à Ulysse».

[15] =Monumenta et tumulos=. Comme au ch. 2: _memoriæ et annalium

genus_, le mot général précède le mot spécial. Cf. 1, note 9.

[16] =In animo est=: cette expression paraît avoir appartenu

surtout au langage familier. Cf. Riemann, _Synt. lat._, § 183,

2º.

[17] =Ex ingenio=, d'après sa tournure d'esprit. Cf. 7, note

1.--_Demere_ et _addere fidem_ sont des expressions poétiques;

elles ne signifient pas seulement «croire» ou «ne pas croire»,

mais «accréditer» ou «discréditer». Cf. _Annales_, IV, 9: _Ad

vana revolutus vero quoque fidem dempsit_. _Histoires_, III, 39:

_Addidit facinori fidem_. Mais, dans Ovide, _Remed. am._, 290,

_Deme veneficiis carminibusque fidem_ signifie simplement «ôte ta

confiance, cesse de croire à...».

=4.= Ipse eorum opinionibus[1] accedo, qui Germaniæ populos nullis[2]

aliarum nationum conubiis infectos[3] propriam et sinceram et tantum

sui similem gentem exstitisse arbitrantur. Unde habitus[4] quoque

corporum, quanquam in tanto hominum numero, idem omnibus: truces et

cærulei oculi, rutilæ comæ, magna corpora et tantum ad impetum[5]

valida; laboris atque operum[6] non eadem[7] patientia, minimeque sitim

æstumque tolerare, frigora atque inediam cælo solove[8] assueverunt.

[1] =Opinionibus=. Tacite met le pluriel, bien qu'il ne s'agisse

que d'une seule opinion, parce qu'il pense à chaque érudit en

particulier. On écrit d'ailleurs aussi _opinioni_.

[2] =Aliis= est employé à la façon des Grecs, pour renforcer

_aliarum_. Cf. _Dial. des orateurs_, 10: _Ceteris aliarum artium

studiis_. On prend aussi quelquefois _aliis_ dans le sens fort

d'«étrangers». D'autres le suppriment simplement.

[3] Parfois _inficere_ signifie seulement «imprégner, mélanger».

Sénèque: _Sapientia nisi infecit animum..._ mais l'idée

d'altération, de corruption s'y ajoute souvent. Cf. 46: _Conubiis

mixtis nonnihil in Sarmatarum habitum foedantur._

[4] =Habitus=. Il ne s'agit pas de la constitution intérieure,

mais de la conformation, de l'aspect extérieur. Cf. 17, note 9.

[5] =Impetum=, l'élan, c.-à-d. les actions qui demandent une

certaine impétuosité.

[6] =Laboris= (travail en général) _et operum_ (travaux

militaires): cf. 1, note 9.

[7] =Non eadem= indique une comparaison et suppose deux termes;

mais si le second ressort du contexte, Tacite l'omet souvent. Cf.

23 et 35.

[8] =Cælo solove=: ablatifs de cause; l'inclémence du ciel les

habitue au froid, la stérilité du sol, à la faim. Remarquez

la construction de la phrase: d'un côté _sitim æstumque_,

de l'autre _frigora et inediam_, opposés par asyndète, avec

entre-croisement. Mais il est inutile de supposer que Tacite,

pour plus de variété encore, fait dépendre le premier membre de

_tolerare_, le second directement de _assueverunt_: _tolerare_

gouverne les deux membres.

=5.= Terra etsi aliquanto[1] specie differt, in universum[2] tamen aut

silvis horrida aut paludibus foeda, humidior, qua Gallias, ventosior

qua Noricum ac Pannoniam aspicit; satis[3] ferax, frugiferarum

arborum impatiens, pecorum[4] fecunda, sed plerumque improcera[5].

Ne armentis quidem suus[6] honor aut gloria frontis: numero gaudent,

eæque solæ et gratissimæ opes sunt. Argentum et aurum propitiine

an irati dii negaverint dubito[7]; nec tamen affirmaverim[8] nullam

Germaniæ venam argentum aurumve gignere: quis enim scrutatus est[9]?

Possessione et usu haud perinde[10] afficiuntur. Est videre[11] apud

illos argentea vasa, legatis et principibus eorum muneri data, non in

alia[12] vilitate quam quæ humo finguntur; quanquam[13] proximi ob usum

commerciorum aurum et argentum in pretio habent[14] formasque quasdam

nostræ pecuniæ[15] agnoscunt atque eligunt; interiores simplicius et

antiquius permutatione mercium utuntur. Pecuniam probant veterem et

diu notam[16], serratos bigatosque; argentum quoque magis quam aurum

sequuntur, nulla affectione animi[17], sed quia numerus argenteorum

facilior usui est promiscua ac vilia mercantibus.

[1] =Aliquanto=, jusqu'à un certain point. Trad.: «Bien que le

pays offre des aspects assez divers».

[2] =In universum=, en général, en faisant abstraction des

différences partielles. Cf. 6: _In universum æstimanti_, et la

note. Les expressions de ce genre sont fréquentes chez Tacite.

Cf. 27 et 38, _in commune_; 21, _in publicum_.--_Horrida_, s.-e.

_est_.

[3] =Satis= (ablatif pluriel) désigne tout ce qui se sème,

spécialement les céréales, mais aussi d'autres graines. Il

s'oppose à _frugiferarum arborum_, qui signifie les arbres

fruitiers proprement dits, c.-à-d. cultivés, comme en Italie;

autrement il y aurait contradiction avec le chap. 23, où Tacite

dit que les Germains vivaient de fruits sauvages.

[4] =Pecus= désigne le bétail en général, comme chevaux, boeufs,

brebis, et sans doute aussi, en cet endroit, porcs. Il signifie

spécialement le menu bétail quand il est opposé à _armenta_, qui

désigne les gros animaux employés au labour.

[5] =Improcera= (_hæc pecora sunt_). La substitution subite d'un

nouveau sujet, d'ailleurs sous-entendu, rend cette construction

fort dure.

[6] =Suus=, qui leur convient. Tacite en juge d'après les boeufs

d'Italie qui avaient et ont encore de fort longues cornes. Pour

cet emploi de _suus_ avec un nominatif, cf. Ragon, _Gr. lat._,

346, 1º, et Riemann, _Synt. lat._, § 9, rem. IV.--_Honor_ et

_gloria_ sont pris métaphoriquement pour ce qui les produit.

_Aut_ distingue nettement les deux qualités: _honor_, c'est la

grandeur de la taille (_proceritas_); _gloria frontis_, c'est la

longueur des cornes.

[7] =Dubito=. Une de ces pointes fréquentes chez Tacite et fort

recherchées des écrivains de son temps.

[8] =Affirmaverim=: cf. 2, note 2.

[9] =Scrutatus est=. Tacite raconte dans les _Annales_ (XI, 20)

qu'un certains Rufus exploitait une mine d'argent en Germanie.

Mais il ignorait encore ce fait quand il composa ce livre, ou

peut-être n'a-t-il pas cru devoir en tenir compte, car cette

entreprise rapporta peu de chose et ne dura pas: _Unde tenuis

fructus nec in longum fuit_.

[10] =Haud perinde=. Les uns expliquent: «ils sont inégalement

touchés, les uns plus, les autres moins». D'autres, suppléant

le second terme de la comparaison, traduisent: «Ils ne sont pas

touchés de la même manière que nous», ou entendent: _Possessione

haud perinde quam (atque) usu afficiuntur._ Il est plus simple de

traduire _haud perinde_ par «non pas tellement, pas beaucoup, pas

comme on pourrait le croire», en grec, +ouch homoiôs+. On en a des

exemples dans Suétone (_Tiber._, 52): _Tiberius ne mortuo quidem

Druso perinde affectus est_; et dans Tacite même: _Arminius Romanis

haud perinde celebris_.

[11] =Est videre=, en grec +estin (= exestin) idein+; cette

construction est peut-être d'origine vulgaire. Cf. Riemann, page

299, note, où ce passage est cité.

[12] =Non in alia= = _in eadem, in pari vilitate_.

[13] =Quanquam=, cependant (_Gr. lat._, 499, rem.).--_Proximi_

(s.-e. _nobis_) est opposé à _interiores_, trois lignes plus

loin.--_Usus commerciorum_ dit plus que _commercium_ seul; c'est

la pratique habituelle des relations commerciales.

[14] =In pretio habere=, «attacher du prix à». OVIDE: _In pretio

pretium nunc est_, on attache aujourd'hui du prix à l'argent

seul.

[15] =Pecunia=, ici «argent monnayé, monnaie».

[16] =Veterem et diu notam=. Ce n'était pas sans raison, car les

anciennes pièces contenaient plus de métal précieux. _Serratos

bigatosque (denarios)_. Les _serrati_ (_serra_, scie) avaient

le bord dentelé; les _bigati_ portaient l'effigie d'une Victoire

conduisant un char à deux chevaux (_bigæ_).

[17] =Nulla affectione animi=: ce n'est pas chez eux une

affaire de sentiment, de goût, mais une préférence fondée sur la

commodité.--_Promiscua_, à la portée de tous, vulgaire, commun.

=6.= Ne ferrum quidem superest[1], sicut ex genere telorum colligitur.

Rari[2] gladiis aut majoribus lanceis utuntur: hastas vel ipsorum

vocabulo _frameas_ gerunt, angusto et brevi ferro[3], sed ita acri

et ad usum habili, ut eodem telo, prout ratio poscit, vel cominus vel

eminus pugnent. Et eques quidem scuto frameaque contentus est; pedites

et missilia[4] spargunt, plura singuli, atque in immensum[5] vibrant,

nudi aut sagulo leves[6]. Nulla cultus[7] jactatio; scuta tantum

lætissimis coloribus[8] distinguunt. Paucis loricæ, vix uni alterive

cassis aut galea[9]. Equi non forma, non velocitate conspicui; sed

nec variare gyros[10] in morem nostrum docentur: in rectum aut uno

flexu dextros agunt, ita conjuncto orbe[11] ut nemo posterior sit. In

universum æstimanti[12] plus penes peditem roboris; eoque[13] mixti

proeliantur, apta et congruente ad equestrem pugnam velocitate[14]

peditum, quos ex omni juventute delectos ante aciem locant. Definitur

et numerus: centeni ex singulis pagis sunt, idque ipsum inter suos

vocantur[15], et quod primo numerus fuit, jam nomen et honor est. Acies

per cuneos[16] componitur. Cedere loco, dummodo rursus instes, consilii

quam[17] formidinis arbitrantur. Corpora suorum etiam in dubiis

proeliis referunt. Scutum reliquisse præcipuum[18] flagitium, nec aut

sacris adesse aut concilium inire ignominioso fas; multique superstites

bellorum infamiam laqueo finierunt[19].

La Germanie Texte latin avec introduction, notes et lexique des noms propres · 第 1 / 7 段