Vers sept heures, nous arpentions enfin le banc de pintadines, sur

lequel les huîtres perlières se reproduisent par millions. Ces

mollusques précieux adhéraient aux rocs et y étaient fortement

attachés par ce byssus de couleur brune qui ne leur permet pas de se

déplacer. En quoi ces huîtres sont inférieures aux moules elles-mêmes,

auxquelles la nature n'a pas refusé toute faculté de locomotion.

La pintadine _meleagrina_, la mère perle, dont les valves sont à peu

près égales, se présente sous la forme d'une coquille arrondie, aux

épaisses parois, très-rugueuses à l'extérieur. Quelques-unes de ces

coquilles étaient feuilletées et sillonnées de bandes verdâtres qui

rayonnaient de leur sommet. Elles appartenaient aux jeunes huîtres.

Les autres, à surface rude et noire, vieilles de dix ans et plus,

mesuraient jusqu'à quinze centimètres de largeur.

Le capitaine Nemo me montra de la main cet amoncellement prodigieux

de pintadines, et je compris que cette mine était véritablement

inépuisable, car la force créatrice de la nature l'emporte sur

l'instinct destructif de l'homme. Ned Land, fidèle à cet instinct, se

hâtait d'emplir des plus beaux mollusques un filet qu'il portait à son

côté.

Mais nous ne pouvions nous arrêter. Il fallait suivre le capitaine

qui semblait se diriger par des sentiers connus de lui seul. Le

sol remontait sensiblement, et parfois mon bras, que j'élevais,

dépassait la surface de la mer. Puis le niveau du banc se rabaissait

capricieusement. Souvent nous tournions de hauts rocs effilés en

pyramidions. Dans leurs sombres anfractuosités de gros crustacés,

pointés sur leurs hautes pattes comme des machines de guerre, nous

regardaient de leurs yeux fixes, et sous nos pieds rampaient des

myrianes, des glycères, des aricies et des annélides, qui allongeaient

démesurément leurs antennes et leurs cyrrhes tentaculaires.

En ce moment s'ouvrit devant nos pas une vaste grotte, creusée dans un

pittoresque entassement de rochers tapissés de toutes les hautes-lisses

de la flore sous-marine. D'abord, cette grotte me parut profondément

obscure. Les rayons solaires semblaient s'y éteindre par dégradations

successives. Sa vague transparence n'était plus que de la lumière noyée.

Le capitaine Nemo y entra. Nous après lui. Mes yeux s'accoutumèrent

bientôt à ces ténèbres relatives. Je distinguai les retombées si

capricieusement contournées de la voûte que supportaient des piliers

naturels, largement assis sur leur base granitique, comme les lourdes

colonnes de l'architecture toscane. Pourquoi notre incompréhensible

guide nous entraînait-il au fond de cette crypte sous-marine? J'allais

le savoir avant peu.

Après avoir descendu une pente assez raide, nos pieds foulèrent le fond

d'une sorte de puits circulaire. Là, le capitaine Nemo s'arrêta, et de

la main il nous indiqua un objet que je n'avais pas encore aperçu.

C'était une huître de dimension extraordinaire, une tridacne

gigantesque, un bénitier qui eût contenu un lac d'eau sainte, une

vasque dont la largeur dépassait deux mètres, et conséquemment plus

grande que celle qui ornait le salon du _Nautilus_.

Je m'approchai de ce mollusque phénoménal. Par son byssus il adhérait

à une table de granit, et là il se développait isolément dans les eaux

calmes de la grotte. J'estimai le poids de cette tridacne à trois cents

kilogrammes. Or, une telle huître contient quinze kilos de chair, et il

faudrait l'estomac d'un Gargantua pour en absorber quelques douzaines.

Le capitaine Nemo connaissait évidemment l'existence de ce bivalve. Ce

n'était pas la première fois qu'il le visitait, et je pensais qu'en

nous conduisant en cet endroit il voulait seulement nous montrer une

curiosité naturelle. Je me trompais. Le capitaine Nemo avait un intérêt

particulier à constater l'état actuel de cette tridacne.

Les deux valves du mollusque étaient entr'ouvertes. Le capitaine

s'approcha et introduisit son poignard entre les coquilles pour les

empêcher de se rabattre; puis, de la main, il souleva la tunique

membraneuse et frangée sur ses bords qui formait le manteau de l'animal.

Là, entre les plis foliacés, je vis une perle libre dont la grosseur

égalait celle d'une noix de cocotier. Sa forme globuleuse, sa limpidité

parfaite, son orient admirable en faisaient un bijou d'un inestimable

prix. Emporté par la curiosité, j'étendais la main pour la saisir, pour

la peser, pour la palper! Mais le capitaine m'arrêta, fit un signe

négatif, et, retirant son poignard par un mouvement rapide, il laissa

les deux valves se refermer subitement.

Je compris alors quel était le dessein du capitaine Nemo. En laissant

cette perle enfouie sous le manteau de la tridacne, il lui permettait

de s'accroître insensiblement. Avec chaque année la sécrétion du

mollusque y ajoutait de nouvelles couches concentriques. Seul, le

capitaine connaissait la grotte où «mûrissait» cet admirable fruit de

la nature: seul il l'élevait, pour ainsi dire, afin de la transporter

un jour dans son précieux musée. Peut-être même, suivant l'exemple des

Chinois et des Indiens, avait-il déterminé la production de cette perle

en introduisant sous les plis du mollusque quelque morceau de verre

et de métal, qui s'était peu à peu recouverte de la matière nacrée.

En tout cas, comparant cette perle à celles que je connaissais déjà,

à celles qui brillaient dans la collection du capitaine, j'estimai sa

valeur à dix millions de francs au moins. Superbe curiosité naturelle

et non bijou de luxe, car je ne sais quelles oreilles féminines

auraient pu la supporter.

La visite à l'opulente tridacne était terminée. Le capitaine Nemo

quitta la grotte, et nous remontâmes sur le banc de pintadines, au

milieu de ces eaux claires que ne troublait pas encore le travail des

plongeurs.

Nous marchions isolément, en véritables flâneurs, chacun s'arrêtant

ou s'éloignant au gré de sa fantaisie. Pour mon compte, je n'avais

plus aucun souci des dangers que mon imagination avait exagérés si

ridiculement. Le haut-fond se rapprochait sensiblement de la surface

de la mer, et bientôt par un mètre d'eau ma tête dépassa le niveau

océanique. Conseil me rejoignit, et collant sa grosse capsule à la

mienne, il me fit des yeux un salut amical. Mais ce plateau élevé ne

mesurait que quelques toises, et bientôt nous fumes rentrés dans notre

élément. Je crois avoir maintenant le droit de le qualifier ainsi.

Dix minutes après, le capitaine Nemo s'arrêtait soudain. Je crus qu'il

faisait halte pour retourner sur ses pas. Non. D'un geste, il nous

ordonna de nous blottir près de lui au fond d'une large anfractuosité.

Sa main se dirigea vers un point de la masse liquide, et je regardai

attentivement.

A cinq mètres de moi, une ombre apparut et s'abaissa jusqu'au sol.

L'inquiétante idée des requins traversa mon esprit. Mais je me

trompais, et, cette fois encore, nous n'avions pas affaire aux monstres

de l'Océan.

C'était un homme, un homme vivant, un Indien, un noir, un pêcheur,

un pauvre diable, sans doute, qui venait glaner avant la récolte.

J'apercevais les fonds de son canot mouillé à quelques pieds au-dessus

de sa tête. Il plongeait, et remontait successivement. Une pierre

taillée en pain de sucre et qu'il serrait du pied, tandis qu'une corde

la rattachait à son bateau, lui servait à descendre plus rapidement au

fond de la mer. C'était là tout son outillage. Arrivé au sol, par cinq

mètres de profondeur environ, il se précipitait à genoux et remplissait

son sac de pintadines ramassées au hasard. Puis, il remontait, vidait

son sac, ramenait sa pierre, et recommençait son opération qui ne

durait que trente secondes.

Ce plongeur ne nous voyait pas. L'ombre du rocher nous dérobait à ses

regards. Et d'ailleurs, comment ce pauvre Indien aurait-il jamais

supposé que des hommes, des êtres semblables à lui, fussent là, sous

les eaux, épiant ses mouvements, ne perdant aucun détail de sa pêche!

Plusieurs fois, il remonta ainsi et plongea de nouveau. Il ne

rapportait pas plus d'une dizaine de pintadines à chaque plongée, car

il fallait les arracher du banc auquel elles s'accrochaient par leur

robuste byssus. Et combien de ces huîtres étaient privées de ces perles

pour lesquelles il risquait sa vie!

Je l'observais avec une attention profonde. Sa manœuvre se faisait

régulièrement, et pendant une demi-heure, aucun danger ne parut le

menacer. Je me familiarisais donc avec le spectacle de cette pêche

intéressante, quand, tout d'un coup, à un moment où l'Indien était

agenouillé sur le sol, je lui vis faire un geste d'effroi, se relever

et prendre son élan pour remonter à la surface des flots.

Je compris son épouvante. Une ombre gigantesque apparaissait au-dessus

du malheureux plongeur. C'était un requin de grande taille qui

s'avançait diagonalement, l'œil en feu, les mâchoires ouvertes!

J'étais muet d'horreur, incapable de faire un mouvement.

Le vorace animal, d'un vigoureux coup de nageoire, s'élança vers

l'Indien, qui se jeta de côté et évita la morsure du requin, mais non

le battement de sa queue, car cette queue, le frappant à la poitrine,

l'étendit sur le sol.

Cette scène avait duré quelques secondes à peine. Le requin revint,

et, se retournant sur le dos, il s'apprêtait à couper l'Indien en

deux, quand je sentis le capitaine Nemo, posté près de moi, se lever

subitement. Puis, son poignard à la main, il marcha droit au monstre,

prêt à lutter corps à corps avec lui.

Le squale, au moment où il allait happer le malheureux pêcheur, aperçut

son nouvel adversaire, et se replaçant sur le ventre, il se dirigea

rapidement vers lui.

Je vois encore la pose du capitaine Nemo. Replié sur lui-même, il

attendait avec un admirable sang-froid le formidable squale, et lorsque

celui-ci se précipita sur lui, le capitaine, se jetant de côté avec une

prestesse prodigieuse, évita le choc et lui enfonça son poignard dans

le ventre. Mais, tout n'était pas dit. Un combat terrible s'engagea.

Le requin avait rugi, pour ainsi dire. Le sang sortait à flots de ses

blessures. La mer se teignit de rouge, et, à travers ce liquide opaque,

je ne vis plus rien.

Plus rien, jusqu'au moment où, dans une éclaircie, j'aperçus

l'audacieux capitaine, cramponné à l'une des nageoires de l'animal,

luttant corps à corps avec le monstre, labourant de coups de

poignards le ventre de son ennemi, sans pouvoir toutefois porter le

coup définitif, c'est-à-dire l'atteindre en plein cœur. Le squale,

se débattant, agitait la masse des eaux avec furie, et leur remous

menaçait de me renverser.

J'aurais voulu courir au secours du capitaine. Mais, cloué par

l'horreur, je ne pouvais remuer.

Je regardais, l'œil hagard. Je voyais les phases de la lutte se

modifier. Le capitaine tomba sur le sol, renversé par la masse

énorme qui pesait sur lui. Puis, les mâchoires du requin s'ouvrirent

démesurément comme une cisaille d'usine, et c'en était fait du

capitaine si, prompt comme la pensée, son harpon à la main, Ned Land,

se précipitant vers le requin, ne l'eût frappé de sa terrible pointe.

Les flots s'imprégnèrent d'une masse de sang. Ils s'agitèrent sous les

mouvements du squale qui les battait avec une indescriptible fureur.

Ned Land n'avait pas manqué son but. C'était le râle du monstre. Frappé

au cœur, il se débattait dans des spasmes épouvantables, dont le

contre-coup renversa Conseil.

Cependant, Ned Land avait dégagé le capitaine. Celui-ci, relevé sans

blessures, alla droit à l'Indien, coupa vivement la corde qui le liait

à sa pierre, le prit dans ses bras et, d'un vigoureux coup de talon, il

remonta à la surface de la mer.

Nous le suivîmes tous trois, et, en quelques instants, miraculeusement

sauvés, nous atteignions l'embarcation du pêcheur.

Le premier soin du capitaine Nemo fut de rappeler ce malheureux à la

vie. Je ne savais s'il réussirait. Je l'espérais, car l'immersion de ce

pauvre diable n'avait pas été longue. Mais le coup de queue du requin

pouvait l'avoir frappé à mort.

Heureusement, sous les vigoureuses frictions de Conseil et du

capitaine, je vis, peu à peu, le noyé revenir au sentiment. Il ouvrit

les yeux. Quelle dut être sa surprise, son épouvante même, à voir les

quatre grosses têtes de cuivre qui se penchaient sur lui!

Et surtout, que dut-il penser, quand le capitaine Nemo, tirant d'une

poche de son vêtement un sachet de perles, le lui eut mis dans la main?

Cette magnifique aumône de l'homme des eaux au pauvre Indien de Ceyland

fut acceptée par celui-ci d'une main tremblante. Ses yeux effarés

indiquaient du reste qu'il ne savait à quels êtres surhumains il devait

à la fois la fortune et la vie.

Sur un signe du capitaine, nous regagnâmes le banc de pintadines, et,

suivant la route déjà parcourue, après une demi-heure de marche nous

rencontrions l'ancre qui rattachait au sol le canot du _Nautilus_.

Une fois embarqués, chacun de nous, avec l'aide des matelots, se

débarrassa de sa lourde carapace de cuivre.

La première parole du capitaine Nemo fut pour le Canadien.

«Merci, maître Land, lui dit-il.

—C'est une revanche, capitaine, répondit Ned Land. Je vous devais

cela.»

Un pâle sourire glissa sur les lèvres du capitaine, et ce fut tout.

«Au _Nautilus_,» dit-il.

L'embarcation vola sur les flots. Quelques minutes plus tard, nous

rencontrions le cadavre du requin qui flottait.

[Illustration: Un combat terrible s'engagea. (Page 230.)]

A la couleur noire marquant l'extrémité de ses nageoires, je reconnus

le terrible mélanoptère de la mer des Indes, de l'espèce des requins

proprement dits. Sa longueur dépassait vingt-cinq pieds; sa bouche

énorme occupait le tiers de son corps. C'était un adulte, ce qui se

voyait aux six rangées de dents, disposées en triangles isocèles sur la

mâchoire supérieure.

Conseil le regardait avec un intérêt tout scientifique, et je suis sûr

qu'il le rangeait, non sans raison, dans la classe des cartilagineux,

ordre des chondroptérygiens à branchies fixes, famille des sélaciens,

genre des squales.

Pendant que je considérais cette masse inerte, une douzaine de ces

voraces mélanoptères apparut tout d'un coup autour de l'embarcation;

mais, sans se préoccuper de nous, ils se jetèrent sur le cadavre et

s'en disputèrent les lambeaux.

[Illustration: Des pans de rochers recouverts d'une fourrure d'algues.

(Page 237.)]

A huit heures et demie, nous étions de retour à bord du _Nautilus_.

Là, je me pris à réfléchir sur les incidents de notre excursion au

banc de Manaar. Deux observations s'en dégageaient inévitablement.

L'une, portant sur l'audace sans pareille du capitaine Nemo, l'autre

sur son dévouement pour un être humain, l'un des représentants de cette

race qu'il fuyait sous les mers. Quoi qu'il en dît, cet homme étrange

n'était pas parvenu encore à tuer son cœur tout entier.

Lorsque je lui fis cette observation, il me répondit d'un ton

légèrement ému:

«Cet Indien, monsieur le professeur, c'est un habitant du pays des

opprimés, et je suis encore, et, jusqu'à mon dernier souffle, je serai

de ce pays-là!»

CHAPITRE IV

LA MER ROUGE.

Pendant la journée du 29 janvier, l'île de Ceyland disparut sous

l'horizon, et le _Nautilus_, avec une vitesse de vingt milles à

l'heure, se glissa dans ce labyrinthe de canaux qui séparent les

Maledives des Laquedives. Il rangea même l'île Kittan, terre d'origine

madréporique, découverte par Vasco de Gama en 1499, et l'une des

dix-neuf principales îles de cet archipel des Laquedives, situé entre

10° et 14°30′ de latitude nord, et 69° et 50° 72′ de longitude est.

Nous avions fait alors seize mille deux cent vingt milles, ou sept

mille cinq cents lieues depuis notre point de départ dans les mers du

Japon.

Le lendemain,—30 janvier,—lorsque le _Nautilus_ remonta à la surface

de l'Océan, il n'avait plus aucune terre en vue. Il faisait route au

nord-nord-ouest, et se dirigeait vers cette mer d'Oman, creusée entre

l'Arabie et la péninsule indienne, qui sert de débouché au golfe

Persique.

C'était évidemment une impasse, sans issue possible. Où nous conduisait

donc le capitaine Nemo? Je n'aurais pu le dire. Ce qui ne satisfit pas

le Canadien, qui, ce jour-là, me demanda où nous allions.

«Nous allons, maître Ned, où nous conduit la fantaisie du capitaine.

—Cette fantaisie, répondit le Canadien, ne peut nous mener loin. Le

golfe Persique n'a pas d'issue, et si nous y entrons, nous ne tarderons

guère à revenir sur nos pas.

—Eh bien! nous reviendrons, maître Land, et si après le golfe

Persique, le _Nautilus_ veut visiter la mer Rouge, le détroit de

Babel-Mandeb est toujours là pour lui livrer passage.

—Je ne vous apprendrai pas, monsieur, répondit Ned Land, que la mer

Rouge est non moins fermée que le golfe, puisque l'isthme de Suez n'est

pas encore percé, et, le fût-il, un bateau mystérieux comme le nôtre ne

se hasarderait pas dans ses canaux coupés d'écluses. Donc, la mer Rouge

n'est pas encore le chemin qui nous ramènera en Europe.

—Aussi, n'ai-je pas dit que nous reviendrions en Europe.

—Que supposez-vous donc?

—Je suppose qu'après avoir visité ces curieux parages de l'Arabie et

de l'Égypte, le _Nautilus_ redescendra l'Océan indien, peut-être à

travers le canal de Mozambique, peut-être au large des Mascareignes, de

manière à gagner le cap de Bonne-Espérance.

—Et une fois au cap de Bonne-Espérance? demanda le Canadien avec une

insistance toute particulière.

—Eh bien, nous pénétrerons dans cet Atlantique que nous ne connaissons

pas encore. Ah çà! ami Ned, vous vous fatiguez donc de ce voyage sous

les mers? Vous vous blasez donc sur le spectacle incessamment varié des

merveilles sous-marines? Pour mon compte, je verrai avec un extrême

dépit finir ce voyage qu'il aura été donné à si peu d'hommes de faire.

—Mais savez-vous, monsieur Aronnax, répondit le Canadien, que voilà

bientôt trois mois que nous sommes emprisonnés à bord de ce _Nautilus_?

—Non, Ned, je ne le sais pas, je ne veux pas le savoir, et je ne

compte ni les jours, ni les heures.

—Mais la conclusion?

—La conclusion viendra en son temps. D'ailleurs, nous n'y pouvons

rien, et nous discutons inutilement. Si vous veniez me dire, mon brave

Ned: «Une chance d'évasion nous est offerte,» je la discuterais avec

vous. Mais tel n'est pas le cas et, à vous parler franchement, je

ne crois pas que le capitaine Nemo s'aventure jamais dans les mers

européennes.»

Par ce court dialogue, on verra que, fanatique du _Nautilus_, j'étais

incarné dans la peau de son commandant.

Quant à Ned Land, il termina la conversation par ces mots, en forme de

monologue: «Tout cela est bel et bon, mais, à mon avis, où il y a de la

gêne, il n'y a plus de plaisir.»

Pendant quatre jours, jusqu'au 3 février, le _Nautilus_ visita la mer

d'Oman, sous diverses vitesses et à diverses profondeurs. Il semblait

marcher au hasard, comme s'il eût hésité sur la route à suivre, mais il

ne dépassa jamais le tropique du Cancer.

En quittant cette mer, nous eûmes un instant connaissance de Mascate,

la plus importante ville du pays d'Oman. J'admirai son aspect étrange,

au milieu des noirs rochers qui l'entourent et sur lesquels se

détachent en blanc ses maisons et ses forts. J'aperçus le dôme arrondi

de ses mosquées, la pointe élégante de ses minarets, ses fraîches et

verdoyantes terrasses. Mais ce ne fut qu'une vision, et le _Nautilus_

s'enfonça bientôt sous les flots sombres de ces parages.

Puis, il prolongea à une distance de six milles les côtes arabiques du

Mahrah et de l'Hadramant, et sa ligne ondulée de montagnes, relevée

de quelques ruines anciennes. Le 5 février, nous donnions enfin dans

le golfe d'Aden, véritable entonnoir introduit dans ce goulot de

Babel-Mandeb, qui entonne les eaux indiennes dans la mer Rouge.

Le 6 février, le _Nautilus_ flottait en vue d'Aden, perché sur un

promontoire qu'un isthme étroit réunit au continent, sorte de Gibraltar

inaccessible, dont les Anglais ont refait les fortifications, après

s'en être emparés en 1839. J'entrevis les minarets octogones de cette

ville qui fut autrefois l'entrepôt le plus riche et le plus commerçant

de la côte, au dire de l'historien Edrisi.

Je croyais bien que le capitaine Nemo, parvenu à ce point, allait

revenir en arrière; mais je me trompais, et, à ma grande surprise, il

n'en fut rien.

Le lendemain, 7 février, nous embouquions le détroit de Babel-Mandeb,

dont le nom veut dire en langue arabe: «la porte des Larmes.» Sur vingt

milles de large, il ne compte que cinquante-deux kilomètres de long,

et pour le _Nautilus_ lancé à toute vitesse, le franchir fut l'affaire

d'une heure à peine. Mais je ne vis rien, pas même cette île de Périm,

dont le gouvernement britannique a fortifié la position d'Aden. Trop de

steamers anglais ou français des lignes de Suez à Bombay, à Calcutta, à

Melbourne, à Bourbon, à Maurice, sillonnaient cet étroit passage, pour

que le _Nautilus_ tentât de s'y montrer. Aussi se tint-il prudemment

entre deux eaux.

Enfin, à midi, nous sillonnions les flots de la mer Rouge.

La mer Rouge, lac célèbre des traditions bibliques, que les pluies

ne rafraîchissent guère, qu'aucun fleuve important n'arrose, qu'une

excessive évaporation pompe incessamment et qui perd chaque année une

tranche liquide haute d'un mètre et demi! Singulier golfe, qui, fermé

et dans les conditions d'un lac, serait peut-être entièrement desséché;

inférieur en ceci à ses voisines la Caspienne ou l'Asphaltite, dont

le niveau a seulement baissé jusqu'au point où leur évaporation a

précisément égalé la somme des eaux reçues dans leur sein.

Cette mer Rouge a deux mille six cents kilomètres de longueur sur une

largeur moyenne de deux cent quarante. Au temps des Ptolémées et des

empereurs romains, elle fut la grande artère commerciale du monde, et

le percement de l'isthme lui rendra cette antique importance que les

railways de Suez ont déjà ramenée en partie.

Je ne voulus même pas chercher à comprendre ce caprice du capitaine

Nemo qui pouvait le décider à nous entraîner dans ce golfe. Mais

j'approuvai sans réserve le _Nautilus_ d'y être entré. Il prit une

allure moyenne, tantôt se tenant à la surface, tantôt plongeant pour

éviter quelque navire, et je pus observer ainsi le dedans et le dessus

de cette mer si curieuse.

Le 8 février, dès les premières heures du jour, Moka nous apparut,

ville maintenant ruinée, dont les murailles tombent au seul bruit du

canon, et qu'abritent çà et là quelques dattiers verdoyants. Cité

importante, autrefois, qui renfermait six marchés publics, vingt-six

mosquées, et à laquelle ses murs, défendus par quatorze forts,

faisaient une ceinture de trois kilomètres.

Puis, le _Nautilus_ se rapprocha des rivages africains où la profondeur

de la mer est plus considérable. Là, entre deux eaux d'une limpidité

de cristal, par les panneaux ouverts, il nous permit de contempler

d'admirables buissons de coraux éclatants, et de vastes pans de rochers

revêtus d'une splendide fourrure verte d'algues et de fucus. Quel

indescriptible spectacle, et quelle variété de sites et de paysages à

l'arasement de ces écueils et de ces îlots volcaniques qui confinent à

la côte lybienne! Mais où ces arborisations apparurent dans toute leur

beauté, ce fut vers les rives orientales que le _Nautilus_ ne tarda

pas à rallier. Ce fut sur les côtes du Téhama, car alors non-seulement

ces étalages de zoophytes fleurissaient au-dessous du niveau de la

mer, mais ils formaient aussi des entrelacements pittoresques qui se

déroulaient à dix brasses au-dessus; ceux-ci plus capricieux, mais

moins colorés que ceux-là dont l'humide vitalité des eaux entretenait

la fraîcheur.

Que d'heures charmantes je passai ainsi à la vitre du salon! Que

d'échantillons nouveaux de la flore et de la faune sous-marine

j'admirai sous l'éclat de notre fanal électrique! Des fongies

agariciformes, des actinies de couleur ardoisée, entre autres le

_thalassianthus aster_, des tubipores disposés comme des flûtes et

n'attendant que le souffle du dieu Pan, des coquilles particulières à

cette mer, qui s'établissent dans les excavations madréporiques et dont

la base est contournée en courte spirale, et enfin mille spécimens d'un

polypier que je n'avais pas observé encore, la vulgaire éponge.

Vingt mille lieues sous les mers · 第 19 / 37 段