On vous inviterait à chasser l'ours dans les montagnes de la Suisse,
que vous diriez: «Très-bien! demain nous irons chasser l'ours.» On
vous inviterait à chasser le lion dans les plaines de l'Atlas, ou le
tigre dans les jungles de l'Inde, que vous diriez: «Ah! ah! il paraît
que nous allons chasser le tigre ou le lion!» Mais on vous inviterait
à chasser le requin dans son élément naturel, que vous demanderiez
peut-être à réfléchir avant d'accepter cette invitation.
Pour moi, je passai ma main sur mon front où perlaient quelques gouttes
de sueur froide.
«Réfléchissons, me dis-je, et prenons notre temps. Chasser des loutres
dans les forêts sous-marines, comme nous l'avons fait dans les
forêts de l'île Crespo, passe encore. Mais courir le fond des mers,
quand on est à peu près certain d'y rencontrer des squales, c'est
autre chose! Je sais bien que dans certains pays, aux îles Andamènes
particulièrement, les nègres n'hésitent pas à attaquer le requin, un
poignard dans une main et un lacet dans l'autre, mais je sais aussi que
beaucoup de ceux qui affrontent ces formidables animaux ne reviennent
pas vivants! D'ailleurs, je ne suis pas un nègre, et quand je serais un
nègre, je crois que, dans ce cas, une légère hésitation de ma part ne
serait pas déplacée.»
Et me voilà rêvant de requins, songeant à ces vastes mâchoires armées
de multiples rangées de dents, et capables de couper un homme en deux.
Je me sentais déjà une certaine douleur autour des reins. Puis, je
ne pouvais digérer le sans-façon avec lequel le capitaine avait fait
cette déplorable invitation! N'eût-on pas dit qu'il s'agissait d'aller
traquer sous bois quelque renard inoffensif?
«Bon! pensai-je, jamais Conseil ne voudra venir, et cela me dispensera
d'accompagner le capitaine.»
Quant à Ned Land, j'avoue que je ne me sentais pas aussi sûr de sa
sagesse. Un péril, si grand qu'il fût, avait toujours un attrait pour
sa nature batailleuse.
Je repris ma lecture du livre de Sirr, mais je le feuilletai
machinalement. Je voyais, entre les lignes, des mâchoires
formidablement ouvertes.
En ce moment, Conseil et le Canadien entrèrent, l'air tranquille et
même joyeux. Ils ne savaient pas ce qui les attendait.
«Ma foi, monsieur, me dit Ned Land, votre capitaine Nemo,—que le
diable emporte!—vient de nous faire une très-aimable proposition.
—Ah! dis-je, vous savez...
—N'en déplaise à monsieur, répondit Conseil, le commandant du
_Nautilus_ nous a invités à visiter demain, en compagnie de monsieur,
les magnifiques pêcheries de Ceyland. Il l'a fait en termes excellents
et s'est conduit en véritable gentleman.
—Il ne vous a rien dit de plus?
—Rien, monsieur, répondit le Canadien, si ce n'est qu'il vous avait
parlé de cette petite promenade.
—En effet, dis-je. Et il ne vous a donné aucun détail sur...
—Aucun, monsieur le naturaliste. Vous nous accompagnerez, n'est-il pas
vrai?
—Moi... sans doute! Je vois que vous y prenez goût, maître Land.
—Oui! c'est curieux, très-curieux.
—Dangereux peut-être! ajoutai-je d'un ton insinuant.
—Dangereux, répondit Ned Land, une simple excursion sur un banc
d'huîtres!»
Décidément le capitaine Nemo avait jugé inutile d'éveiller l'idée de
requins dans l'esprit de mes compagnons. Moi, je les regardais d'un œil
troublé, et comme s'il leur manquait déjà quelque membre. Devais-je les
prévenir? Oui, sans doute, mais je ne savais trop comment m'y prendre.
«Monsieur, me dit Conseil, monsieur voudra-t-il nous donner des détails
sur la pêche des perles?
—Sur la pêche elle-même, demandai-je, ou sur les incidents qui...
—Sur la pêche, répondit le Canadien. Avant de s'engager sur le
terrain, il est bon de le connaître.
—Eh bien! asseyez-vous, mes amis, et je vais vous apprendre tout ce
que l'anglais Sirr vient de m'apprendre à moi-même.»
Ned et Conseil prirent place sur un divan, et tout d'abord le Canadien
me dit:
«Monsieur, qu'est-ce que c'est qu'une perle?
—Mon brave Ned, répondis-je, pour le poëte, la perle est une larme
de la mer; pour les Orientaux, c'est une goutte de rosée solidifiée;
pour les dames, c'est un bijou de forme oblongue, d'un éclat hyalin,
d'une matière nacrée, qu'elles portent au doigt, au cou ou à l'oreille;
pour le chimiste, c'est un mélange de phosphate et de carbonate de
chaux avec un peu de gélatine, et enfin, pour les naturalistes, c'est
une simple sécrétion maladive de l'organe qui produit la nacre chez
certains bivalves.
[Illustration: Des cadavres flottaient. (Page 210.)]
—Embranchement des mollusques, dit Conseil, classe des acéphales,
ordre des testacés.
—Précisément, savant Conseil. Or, parmi ces testacés, l'oreille-de-mer
iris, les turbots, les tridacnes, les pinnes-marines, en un mot tous
ceux qui sécrètent la nacre, c'est-à-dire cette substance bleue,
bleuâtre, violette ou blanche, qui tapisse l'intérieur de leurs
valves, sont susceptibles de produire des perles.
[Illustration: Nous prîmes place à l'arrière du canot. (Page 222.)]
—Les moules aussi? demanda le Canadien.
—Oui! les moules de certains cours d'eau de l'Écosse, du pays de
Galles, de l'Irlande, de la Saxe, de la Bohême, de la France.
—Bon! on y fera attention, désormais, répondit le Canadien.
—Mais, repris-je, le mollusque par excellence qui distille la perle,
c'est l'huître perlière, la _méléagrina Margaritifera_, la précieuse
pintadine. La perle n'est qu'une concrétion nacrée qui se dispose sous
une forme globuleuse. Ou elle adhère à la coquille de l'huître, ou
elle s'incruste dans les plis de l'animal. Sur les valves, la perle
est adhérente; sur les chairs, elle est libre. Mais elle a toujours
pour noyau un petit corps dur, soit un ovule stérile, soit un grain de
sable, autour duquel la matière nacrée se dépose en plusieurs années,
successivement et par couches minces et concentriques.
—Trouve-t-on plusieurs perles dans une même huître? demanda Conseil.
—Oui, mon garçon. Il y a de certaines pintadines qui forment un
véritable écrin. On a même cité une huître, mais je me permets d'en
douter, qui ne contenait pas moins de cent cinquante requins.
—Cent cinquante requins! s'écria Ned Land.
—Ai-je dit requins? m'écriai-je vivement. Je veux dire cent cinquante
perles. Requins n'aurait aucun sens.
—En effet, dit Conseil. Mais monsieur nous apprendra-t-il maintenant
par quels moyens on extrait ces perles?
—On procède de plusieurs façons, et souvent même, quand les perles
adhèrent aux valves, les pêcheurs les arrachent avec des pinces. Mais,
le plus communément, les pintadines sont étendues sur des nattes de
sparterie qui couvrent le rivage. Elles meurent ainsi à l'air libre,
et, au bout de dix jours, elles se trouvent dans un état satisfaisant
de putréfaction. On les plonge alors dans de vastes réservoirs d'eau de
mer, puis on les ouvre et on les lave. C'est à ce moment que commence
le double travail des rogueurs. D'abord, ils séparent les plaques de
nacre connues dans le commerce sous le nom de _franche argentée_, de
_bâtarde blanche_ et de _bâtarde noire_, qui sont livrées par caisses
de cent vingt-cinq à cent cinquante kilogrammes. Puis, ils enlèvent le
parenchyme de l'huître, ils le font bouillir, et ils le tamisent afin
d'en extraire jusqu'aux plus petites perles.
—Le prix de ces perles varie suivant leur grosseur? demanda Conseil.
—Non-seulement selon leur grosseur, répondis-je, mais aussi selon
leur forme, selon leur _eau_, c'est-à-dire leur couleur, et selon leur
_orient_, c'est-à-dire cet éclat chatoyant et diapré qui les rend
si charmantes à l'œil. Les plus belles perles sont appelées perles
vierges ou paragons; elles se forment isolément dans le tissu du
mollusque; elles sont blanches, souvent opaques, mais quelquefois d'une
transparence opaline, et le plus communément sphériques ou piriformes.
Sphériques, elles forment les bracelets; piriformes, des pendeloques,
et, étant les plus précieuses, elles se vendent à la pièce. Les autres
perles adhèrent à la coquille de l'huître, et, plus irrégulières, elles
se vendent au poids. Enfin, dans un ordre inférieur se classent les
petites perles, connues sous le nom de semences; elles se vendent à la
mesure et servent plus particulièrement à exécuter des broderies sur
les ornements d'église.
—Mais ce travail, qui consiste à séparer les perles selon leur
grosseur, doit être long et difficile, dit le Canadien.
—Non, mon ami. Ce travail se fait au moyen de onze tamis ou cribles
percés d'un nombre variable de trous. Les perles qui restent dans les
tamis, qui comptent de vingt à quatre-vingts trous, sont de premier
ordre. Celles qui ne s'échappent pas des cribles percés de cent à huit
cents trous sont de second ordre. Enfin, les perles pour lesquelles
l'on emploie les tamis percés de neuf cents à mille trous forment la
semence.
—C'est ingénieux, dit Conseil, et je vois que la division, le
classement des perles, s'opère mécaniquement. Et monsieur pourra-t-il
nous dire ce que rapporte l'exploitation des bancs d'huîtres perlières?
—A s'en tenir au livre de Sirr, répondis-je, les pêcheries de Ceyland
sont affermées annuellement pour la somme de trois millions de squales.
—De francs! reprit Conseil.
—Oui, de francs! Trois millions de francs, repris-je. Mais je
crois que ces pêcheries ne rapportent plus ce qu'elles rapportaient
autrefois. Il en est de même des pêcheries américaines, qui, sous
le règne de Charles-Quint, produisaient quatre millions de francs,
présentement réduits aux deux tiers. En somme, on peut évaluer à neuf
millions de francs le rendement général de l'exploitation des perles.
—Mais, demanda Conseil, est-ce que l'on ne cite pas quelques perles
célèbres qui ont été cotées à un très-haut prix?
—Oui, mon garçon. On dit que César offrit à Servillia une perle
estimée cent vingt mille francs de notre monnaie.
—J'ai même entendu raconter, dit le Canadien, qu'une certaine dame
antique buvait des perles dans son vinaigre.
—Cléopâtre, riposta Conseil.
—Ça devait être mauvais, ajouta Ned Land.
—Détestable, ami Ned, répondit Conseil; mais un petit verre de
vinaigre qui coûte quinze cents mille francs, c'est d'un joli prix.
—Je regrette de ne pas avoir épousé cette dame, dit le Canadien en
manœuvrant son bras d'un air peu rassurant.
—Ned Land l'époux de Cléopâtre! s'écria Conseil.
—Mais j'ai dû me marier, Conseil, répondit sérieusement le Canadien,
et ce n'est pas ma faute si l'affaire n'a pas réussi. J'avais même
acheté un collier de perles à Kat Tender, ma fiancée, qui, d'ailleurs,
en a épousé un autre. Eh bien, ce collier ne m'avait pas coûté plus
d'un dollar et demi, et cependant,—monsieur le professeur voudra bien
me croire,—les perles qui le composaient n'auraient pas passé par le
tamis de vingt trous.
—Mon brave Ned, répondis-je en riant, c'étaient des perles
artificielles, de simples globules de verre enduits à l'intérieur
d'essence d'Orient.
—Eh! cette essence d'Orient, répondit le Canadien, cela doit coûter
cher.
—Si peu que rien! Ce n'est autre chose que la substance argentée
de l'écaille de l'ablette, recueillie dans l'eau et conservée dans
l'ammoniaque. Elle n'a aucune valeur.
—C'est peut-être pour cela que Kat Tender en a épousé un autre,
répondit philosophiquement maître Land.
—Mais, dis-je, pour en revenir aux perles de haute valeur, je ne crois
pas que jamais souverain en ait possédé une supérieure à celle du
capitaine Nemo.
—Celle-ci, dit Conseil, en montrant le magnifique bijou enfermé sous
sa vitrine.
—Certainement, je ne me trompe pas en lui assignant une valeur de deux
millions de...
—Francs! dit vivement Conseil.
—Oui, dis-je, deux millions de francs, et, sans doute, elle n'aura
coûté au capitaine que la peine de la ramasser.
—Eh! s'écria Ned Land, qui dit que demain, pendant notre promenade,
nous ne rencontrerons pas sa pareille!
—Bah! fit Conseil.
—Et pourquoi pas?
—A quoi des millions nous serviraient-ils à bord du _Nautilus_?
—A bord, non, dit Ned Land, mais... ailleurs.
—Oh! ailleurs! fit Conseil en secouant la tête.
—Au fait, dis-je, maître Land a raison. Et si nous rapportons jamais
en Europe ou en Amérique une perle de quelques millions, voilà du moins
qui donnera une grande authenticité, et, en même temps, un grand prix
au récit de nos aventures.
—Je le crois, dit le Canadien.
—Mais, dit Conseil, qui revenait toujours au côté instructif des
choses, est-ce que cette pêche des perles est dangereuse?
—Non, répondis-je vivement, surtout si l'on prend certaines
précautions.
—Que risque-t-on dans ce métier? dit Ned Land: d'avaler quelques
gorgées d'eau de mer!
—Comme vous dites, Ned. A propos, dis-je, en essayant de prendre le
ton dégagé du capitaine Nemo, est-ce que vous avez peur des requins,
brave Ned?
—Moi, répondit le Canadien, un harponneur de profession! C'est mon
métier de me moquer d'eux!
—Il ne s'agit pas, dis-je, de les pêcher avec un émerillon, de les
hisser sur le pont d'un navire, de leur couper la queue à coups de
hache, de leur ouvrir le ventre, de leur arracher le cœur et de le
jeter à la mer!
—Alors, il s'agit de...?
—Oui, précisément.
—Dans l'eau?
—Dans l'eau.
—Ma foi, avec un bon harpon! Vous savez, monsieur, ces requins, ce
sont des bêtes assez mal façonnées. Il faut qu'elles se retournent sur
le ventre pour vous happer, et, pendant ce temps...»
Ned Land avait une manière de prononcer le mot «happer» qui donnait
froid dans le dos.
«Eh bien, et toi, Conseil, que penses-tu de ces squales?
—Moi, dit Conseil, je serai franc avec monsieur.
—A la bonne heure, pensai-je.
—Si monsieur affronte les requins, dit Conseil, je ne vois pas
pourquoi son fidèle domestique ne les affronterait pas avec lui!»
CHAPITRE III
UNE PERLE DE DIX MILLIONS.
La nuit arriva. Je me couchai. Je dormis assez mal. Les squales
jouèrent un rôle important dans mes rêves, et je trouvai très-juste et
très-injuste à la fois cette étymologie qui fait venir le mot requin du
mot «requiem.»
Le lendemain, à quatre heures du matin, je fus réveillé par le stewart
que le capitaine Nemo avait spécialement mis à mon service. Je me levai
rapidement, je m'habillai et je passai dans le salon.
Le capitaine Nemo m'y attendait.
«Monsieur Aronnax, me dit-il, êtes-vous prêt à partir?
—Je suis prêt.
—Veuillez me suivre.
—Et mes compagnons, capitaine?
—Ils sont prévenus et nous attendent.
—N'allons-nous pas revêtir nos scaphandres? demandai-je.
—Pas encore. Je n'ai pas laissé le _Nautilus_ approcher de trop près
cette côte, et nous sommes assez au large du banc de Manaar; mais j'ai
fait parer le canot qui nous conduira au point précis de débarquement
et nous épargnera un assez long trajet. Il emporte nos appareils
de plongeurs, que nous revêtirons au moment où commencera cette
exploration sous-marine.»
Le capitaine Nemo me conduisit vers l'escalier central, dont les
marches aboutissaient à la plate-forme. Ned et Conseil se trouvaient
là, enchantés de «la partie de plaisir» qui se préparait. Cinq matelots
du _Nautilus_, les avirons armés, nous attendaient dans le canot qui
avait été bossé contre le bord.
La nuit était encore obscure. Des plaques de nuages couvraient le ciel
et ne laissaient apercevoir que de rares étoiles. Je portai mes yeux du
côté de la terre, mais je ne vis qu'une ligne trouble qui fermait les
trois quarts de l'horizon du sud-ouest au nord-ouest. Le _Nautilus_,
ayant remonté pendant la nuit la côte occidentale de Ceylan, se
trouvait à l'ouest de la baie, ou plutôt de ce golfe formé par cette
terre et l'île de Manaar. Là, sous les sombres eaux, s'étendait le banc
de pintadines, inépuisable champ de perles dont la longueur dépasse
vingt milles.
Le capitaine Nemo, Conseil, Ned Land et moi, nous prîmes place à
l'arrière du canot. Le patron de l'embarcation se mit à la barre; ses
quatre compagnons appuyèrent sur leurs avirons; la bosse fut larguée et
nous débordâmes.
Le canot se dirigea vers le sud. Ses nageurs ne se pressaient pas.
J'observai que leurs coups d'aviron, vigoureusement engagés sous
l'eau, ne se succédaient que de dix secondes en dix secondes, suivant
la méthode généralement usitée dans les marines de guerre. Tandis
que l'embarcation courait sur son erre, les gouttelettes liquides
frappaient en crépitant le fond noir des flots comme des bavures de
plomb fondu. Une petite houle, venue du large, imprimait au canot un
léger roulis, et quelques crêtes de lames clapotaient à son avant.
Nous étions silencieux. A quoi songeait le capitaine Nemo? Peut-être à
cette terre dont il s'approchait, et qu'il trouvait trop près de lui,
contrairement à l'opinion du Canadien, auquel elle semblait encore trop
éloignée. Quant à Conseil, il était là en simple curieux.
Vers cinq heures et demie, les premières teintes de l'horizon
accusèrent plus nettement la ligne supérieure de la côte. Assez
plate dans l'est, elle se renflait un peu vers le sud. Cinq milles
la séparaient encore, et son rivage se confondait avec les eaux
brumeuses. Entre elle et nous, la mer était déserte. Pas un bateau, pas
un plongeur. Solitude profonde sur ce lieu de rendez-vous des pêcheurs
de perles. Ainsi que le capitaine Nemo me l'avait fait observer, nous
arrivions un mois trop tôt dans ces parages.
A six heures, le jour se fit subitement, avec cette rapidité
particulière aux régions tropicales, qui ne connaissent ni l'aurore
ni le crépuscule. Les rayons solaires percèrent le rideau de nuages
amoncelés sur l'horizon oriental, et l'astre radieux s'éleva rapidement.
Je vis distinctement la terre, avec quelques arbres épars çà et là.
Le canot s'avança vers l'île de Manaar, qui s'arrondissait dans le sud.
Le capitaine Nemo s'était levé de son banc et observait la mer.
Sur un signe de lui, l'ancre fut mouillée, et la chaîne courut à peine,
car le fond n'était pas à plus d'un mètre, et il formait en cet endroit
l'un des plus hauts points du banc de pintadines. Le canot évita
aussitôt sous la poussée du jusant qui portait au large.
«Nous voici arrivés, monsieur Aronnax, dit alors le capitaine Nemo.
Vous voyez cette baie resserrée. C'est ici même que dans un mois se
réuniront les nombreux bateaux de pêche des exploitants, et ce sont
ces eaux que leurs plongeurs iront audacieusement fouiller. Cette baie
est heureusement disposée pour ce genre de pêche. Elle est abritée
des vents les plus forts, et la mer n'y est jamais très-houleuse,
circonstance très-favorable au travail des plongeurs. Nous allons
maintenant revêtir nos scaphandres, et nous commencerons notre
promenade.»
Je ne répondis rien, et tout en regardant ces flots suspects, aidé des
matelots de l'embarcation, je commençai à revêtir mon lourd vêtement
de mer. Le capitaine Nemo et mes deux compagnons s'habillaient aussi.
Aucun des hommes du _Nautilus_ ne devait nous accompagner dans cette
nouvelle excursion.
Bientôt nous fûmes emprisonnés jusqu'au cou dans le vêtement de
caoutchouc, et des bretelles fixèrent sur notre dos les appareils à
air. Quant aux appareils Ruhmkorff, il n'en était pas question. Avant
d'introduire ma tête dans sa capsule de cuivre, j'en fis l'observation
au capitaine.
«Ces appareils nous seraient inutiles, me répondit le capitaine. Nous
n'irons pas à de grandes profondeurs, et les rayons solaires suffiront
à éclairer notre marche. D'ailleurs, il n'est pas prudent d'emporter
sous ces eaux une lanterne électrique. Son éclat pourrait attirer
inopinément quelque dangereux habitant de ces parages.»
Pendant que le capitaine Nemo prononçait ces paroles, je me retournai
vers Conseil et Ned Land. Mais ces deux amis avaient déjà emboîté leur
tête dans la calotte métallique, et ils ne pouvaient ni entendre ni
répondre.
[Illustration: Ned Land brandissait son énorme harpon. (Page 224.)]
Une dernière question me restait à adresser au capitaine Nemo:
«Et nos armes, lui demandai-je, nos fusils?
—Des fusils! à quoi bon? Vos montagnards n'attaquent-ils pas l'ours
un poignard à la main, et l'acier n'est-il pas plus sûr que le plomb?
Voici une lame solide. Passez-la à votre ceinture et partons.»
Je regardai mes compagnons. Ils étaient armés comme nous, et, de plus,
Ned Land brandissait un énorme harpon qu'il avait déposé dans le canot
avant de quitter le _Nautilus_.
Puis, suivant l'exemple du capitaine, je me laissai coiffer de la
pesante sphère de cuivre, et nos réservoirs à air furent immédiatement
mis en activité.
[Illustration: Je m'approchai de ce mollusque phénoménal. (Page 228.)]
Un instant après, les matelots de l'embarcation nous débarquaient les
uns après les autres, et, par un mètre et demi d'eau, nous prenions
pied sur un sable uni. Le capitaine Nemo nous fit un signe de la main.
Nous le suivîmes, et par une pente douce nous disparûmes sous les flots.
Là, les idées qui obsédaient mon cerveau m'abandonnèrent. Je redevins
étonnamment calme. La facilité de mes mouvements accrut ma confiance,
et l'étrangeté du spectacle captiva mon imagination.
Le soleil envoyait déjà sous les eaux une clarté suffisante. Les
moindres objets restaient perceptibles. Après dix minutes de marche,
nous étions par cinq mètres d'eau, et le terrain devenait à peu près
plat.
Sur nos pas, comme des compagnies de bécassines dans un marais, se
levaient des volées de poissons curieux du genre des monoptères, dont
les sujets n'ont d'autre nageoire que celle de la queue. Je reconnus
le javanais, véritable serpent long de huit décimètres, au ventre
livide, que l'on confondrait facilement avec le congre sans les lignes
d'or de ses flancs. Dans le genre des stromatées, dont le corps est
très-comprimé et ovale, j'observai des parus aux couleurs éclatantes
portant comme une faux leur nageoire dorsale, poissons comestibles
qui, séchés et marinés, forment un mets excellent connu sous le
nom de _karawade_; puis des tranquebars, appartenant au genre des
apsiphoroïdes, dont le corps est recouvert d'une cuirasse écailleuse à
huit pans longitudinaux.
Cependant l'élévation progressive du soleil éclairait de plus en
plus la masse des eaux. Le sol changeait peu à peu. Au sable fin
succédait une véritable chaussée de rochers arrondis, revêtus d'un
tapis de mollusques et de zoophytes. Parmi les échantillons de ces
deux embranchements, je remarquai des placènes à valves minces et
inégales, sorte d'ostracées particulières à la mer Rouge et à l'océan
Indien, des lucines orangées à coquille orbiculaire, des tarières
subulées, quelques-unes de ces pourpres persiques qui fournissaient au
_Nautilus_ une teinture admirable, des rochers cornus, longs de quinze
centimètres, qui se dressaient sous les flots comme des mains prêtes à
vous saisir, des turbinelles cornigères, toutes hérissées d'épines, des
lingules hyantes, des anatines, coquillages comestibles qui alimentent
les marchés de l'Hindoustan, des pélagies panopyres, légèrement
lumineuses, et enfin d'admirables oculines flabelliformes, magnifiques
éventails qui forment l'une des plus riches arborisations de ces mers.
Au milieu de ces plantes vivantes et sous les berceaux d'hydrophytes
couraient de gauches légions d'articulés, particulièrement des ranines
dentées, dont la carapace représente un triangle un peu arrondi, des
birgues spéciales à ces parages, des parthenopes horribles, dont
l'aspect répugnait aux regards. Un animal non moins hideux que je
rencontrai plusieurs fois, ce fut ce crabe énorme observé par M.
Darwin, auquel la nature a donné l'instinct et la force nécessaire
pour se nourrir de noix de cocos; il grimpe aux arbres du rivage, il
fait tomber la noix qui se fend dans sa chute, et il l'ouvre avec ses
puissantes pinces. Ici, sous ces flots clairs, ce crabe courait avec
une agilité sans pareille, tandis que des chélonées franches, de cette
espèce qui fréquente les côtes du Malabar, se déplaçaient lentement
entre les roches ébranlées.