_Nautilus_. Au milieu de leurs jeux, de leurs bonds, tandis qu'ils
rivalisaient de beauté, d'éclat et de vitesse, je distinguai le labre
vert, le mulle barberin, marqué d'une double raie noire, le gobie
éléotre, à caudale arrondie, blanc de couleur et tacheté de violet
sur le dos, le scombre japonais, admirable maquereau de ces mers, au
corps bleu et à la tête argentée, de brillants azurors dont le nom seul
emporte toute description, des spares rayés, aux nageoires variées de
bleu et de jaune, des spares fascés, relevés d'une bande noire sur
leur caudale, des spares zonéphores élégamment corsetés dans leurs six
ceintures, des aulostones, véritables bouches en flûte ou bécasses de
mer, dont quelques échantillons atteignaient une longueur d'un mètre,
des salamandres du Japon, des murènes échidnées, longs serpents de six
pieds, aux yeux vifs et petits, et à la vaste bouche hérissée de dents,
etc.
Notre admiration se maintenait toujours au plus haut point. Nos
interjections ne tarissaient pas. Ned nommait les poissons, Conseil les
classait, moi, je m'extasiais devant la vivacité de leurs allures et la
beauté de leurs formes. Jamais il ne m'avait été donné de surprendre
ces animaux vivants, et libres dans leur élément naturel.
Je ne citerai pas toutes les variétés qui passèrent ainsi devant nos
yeux éblouis, toute cette collection des mers du Japon et de la Chine.
Ces poissons accouraient, plus nombreux que les oiseaux dans l'air,
attirés sans doute par l'éclatant foyer de lumière électrique.
Subitement, le jour se fit dans le salon. Les panneaux de tôle se
refermèrent. L'enchanteresse vision disparut. Mais longtemps, je rêvai
encore, Jusqu'au moment où mes regards se fixèrent sur les instruments
suspendus aux parois. La boussole montrait toujours la direction au
nord-nord-est, le manomètre indiquait une pression de cinq atmosphères
correspondant à une profondeur de cinquante mètres, et le loch
électrique donnait une marche de quinze milles à l'heure.
J'attendais le capitaine Nemo. Mais il ne parut pas. L'horloge marquait
cinq heures.
Ned Land et Conseil retournèrent à leur cabine. Moi, je regagnai ma
chambre. Mon dîner s'y trouvait préparé. Il se composait d'une soupe
à la tortue faite des carets les plus délicats, d'un surmulet à chair
blanche, un peu feuilletée, dont le foie préparé à part fit un manger
délicieux, et de filets de cette viande de l'holocante-empereur, dont
la saveur me parut supérieure à celle du saumon.
Je passai la soirée à lire, à écrire, à penser. Puis, le sommeil me
gagnant, je m'étendis sur ma couche de zostère, et je m'endormis
profondément, pendant que le _Nautilus_ se glissait à travers le rapide
courant du Fleuve-Noir.
CHAPITRE XV
UNE INVITATION PAR LETTRE.
Le lendemain, 9 novembre, je ne me réveillai qu'après un long sommeil
de douze heures. Conseil vint, suivant son habitude, savoir «comment
monsieur avait passé la nuit,» et lui offrir ses services. Il avait
laissé son ami le Canadien dormant comme un homme qui n'aurait fait que
cela toute sa vie.
Je laissai le brave garçon babiller à sa fantaisie, sans trop lui
répondre. J'étais préoccupé de l'absence du capitaine Nemo pendant
notre séance de la veille, et j'espérais le revoir aujourd'hui.
Bientôt j'eus revêtu mes vêtements de byssus. Leur nature provoqua plus
d'une fois les réflexions de Conseil. Je lui appris qu'ils étaient
fabriqués avec les filaments lustrés et soyeux qui rattachent aux
rochers les «jambonneaux,» sortes de coquilles très-abondantes sur
les rivages de la Méditerranée. Autrefois, on en faisait de belles
étoffes, des bas, des gants, car ils étaient à la fois très-moelleux
et très-chauds. L'équipage du _Nautilus_ pouvait donc se vêtir à bon
compte, sans rien demander ni aux cotonniers, ni aux moutons, ni aux
vers à soie de la terre.
Lorsque je fus habillé, je me rendis au grand salon. Il était désert.
Je me plongeai dans l'étude de ces trésors de conchyliologie, entassés
sous les vitrines. Je fouillai aussi de vastes herbiers, emplis
des plantes marines les plus rares, et qui, quoique desséchées,
conservaient leurs admirables couleurs. Parmi ces précieuses
hydrophytes, je remarquai des cladostèphes verticillées, des
padines-paon, des caulerpes à feuilles de vigne, des callithamnes
granifères, de délicates céramies à teintes écarlates, des agares
disposées en éventails, des acétabules, semblables à des chapeaux de
champignons très-déprimés, et qui furent longtemps classées parmi les
zoophytes, enfin toute une série de varechs.
La journée entière se passa, sans que je fusse honoré de la visite du
capitaine Nemo. Les panneaux du salon ne s'ouvrirent pas. Peut-être ne
voulait-on pas nous blaser sur ces belles choses.
La direction du _Nautilus_ se maintint à l'est-nord-est, sa vitesse à
douze milles, sa profondeur entre cinquante et soixante mètres.
Le lendemain, 10 novembre, même abandon, même solitude. Je ne vis
personne de l'équipage. Ned et Conseil passèrent la plus grande partie
de la journée avec moi. Ils s'étonnèrent de l'inexplicable absence du
capitaine. Cet homme singulier était-il malade? Voulait-il modifier ses
projets à notre égard?
Après tout, suivant la remarque de Conseil, nous jouissions d'une
entière liberté, nous étions délicatement et abondamment nourris. Notre
hôte se tenait dans les termes de son traité. Nous ne pouvions nous
plaindre, et d'ailleurs, la singularité même de notre destinée nous
réservait de si belles compensations, que nous n'avions pas encore le
droit de l'accuser.
Ce jour-là, je commençai le journal de ces aventures, ce qui m'a
permis de les raconter avec la plus scrupuleuse exactitude, et, détail
curieux, je l'écrivis sur un papier fabriqué avec la zostère marine.
Le 11 novembre, de grand matin, l'air frais répandu à l'intérieur du
_Nautilus_ m'apprit que nous étions revenus à la surface de l'Océan,
afin de renouveler les provisions d'oxygène. Je me dirigeai vers
l'escalier central, et je montai sur la plate-forme.
Il était six heures. Je trouvai le temps couvert, la mer grise, mais
calme. A peine de houle. Le capitaine Nemo, que j'espérais rencontrer
là, viendrait-il? Je n'aperçus que le timonier, emprisonné dans sa
cage de verre. Assis sur la saillie produite par la coque du canot,
j'aspirai avec délices les émanations salines.
Peu à peu, la brume se dissipa sous l'action des rayons solaires.
L'astre radieux débordait de l'horizon oriental. La mer s'enflamma sous
son regard comme une traînée de poudre. Les nuages, éparpillés dans
les hauteurs, se colorèrent de tons vifs admirablement nuancés, et
de nombreuses «langues de chat»[7] annoncèrent du vent pour toute la
journée.
[7] Petits nuages blancs légers, dentelés sur leurs bords.
Mais que faisait le vent à ce _Nautilus_ que les tempêtes ne pouvaient
effrayer!
J'admirais donc ce joyeux lever de soleil, si gai, si vivifiant,
lorsque j'entendis quelqu'un monter vers la plate-forme.
Je me préparais à saluer le capitaine Nemo, mais ce fut son
second,—que j'avais déjà vu pendant la première visite du
capitaine,—qui apparut. Il s'avança sur la plate-forme, et ne sembla
pas s'apercevoir de ma présence. Sa puissante lunette aux yeux, il
scruta tous les points de l'horizon avec une attention extrême. Puis,
cet examen fait, il s'approcha du panneau, et prononça une phrase dont
voici exactement les termes. Je l'ai retenue, car, chaque matin, elle
se reproduisit dans des conditions identiques. Elle était ainsi conçue:
[Illustration: La mer s'enflamma à son regard. (Page 111.)]
«Nautron respoc lorni virch.»
Ce qu'elle signifiait, je ne saurais le dire.
Ces mots prononcés, le second redescendit. Je pensai que le _Nautilus_
allait reprendre sa navigation sous-marine. Je regagnai donc le
panneau, et par les coursives je revins à ma chambre.
Cinq jours s'écoulèrent ainsi, sans que la situation se modifiât.
Chaque matin, je montais sur la plate-forme. La même phrase était
prononcée par le même individu. Le capitaine Nemo ne paraissait pas.
J'avais pris mon parti de ne plus le voir, quand, le 16 novembre,
rentré dans ma chambre avec Ned et Conseil, je trouvai sur la table un
billet à mon adresse.
[Illustration: Je fis honneur au repas. (Page 115.)]
Je l'ouvris d'une main impatiente. Il était écrit d'une écriture
franche et nette, mais un peu gothique et qui rappelait les types
allemands.
Ce billet était libellé en ces termes:
«Monsieur le professeur Aronnax, à bord du _Nautilus_.
«16 novembre 1867.
»Le capitaine Nemo invite monsieur le professeur Aronnax à une
partie de chasse qui aura lieu demain matin dans ses forêts
de l'île Crespo. Il espère que rien n'empêchera monsieur le
professeur d'y assister, et il verra avec plaisir que ses
compagnons se joignent à lui.
«Le commandant du _Nautilus_,
«Capitaine NEMO.»
«Une chasse! s'écria Ned.
—Et dans ses forêts de l'île Crespo! ajouta Conseil.
—Mais il va donc à terre, ce particulier-là? reprit Ned Land.
—Cela me paraît clairement indiqué, dis-je en relisant la lettre.
—Eh bien! il faut accepter, répliqua le Canadien. Une fois sur la
terre ferme, nous aviserons à prendre un parti. D'ailleurs, je ne serai
pas fâché de manger quelques morceaux de venaison fraîche.»
Sans chercher à concilier ce qu'il y avait de contradictoire entre
l'horreur manifeste du capitaine Nemo pour les continents et les îles,
et son invitation de chasser en forêt, je me contentai de répondre:
«Voyons d'abord ce que c'est que l'île Crespo.»
Je consultai le planisphère, et, par 32° 40′ de latitude nord et 167°
50′ de longitude ouest, je trouvai un îlot qui fut reconnu en 1801 par
le capitaine Crespo, et que les anciennes cartes espagnoles nommaient
Rocca de la Plata, c'est-à-dire «Roche d'Argent.» Nous étions donc à
dix-huit cents milles environ de notre point de départ, et la direction
un peu modifiée du _Nautilus_ le ramenait vers le sud-est.
Je montrai à mes compagnons ce petit roc perdu au milieu du Pacifique
nord.
«Si le capitaine Nemo va quelquefois à terre, leur dis-je, il choisit
du moins des îles absolument désertes!»
Ned Land hocha la tête sans répondre, puis Conseil et lui me
quittèrent. Après un souper qui me fut servi par le stewart muet et
impassible, je m'endormis, non sans quelque préoccupation.
Le lendemain, 17 novembre, à mon réveil, je sentis que le _Nautilus_
était absolument immobile. Je m'habillai lestement, et j'entrai dans le
grand salon.
Le capitaine Nemo était là. Il m'attendait, se leva, salua, et me
demanda s'il me convenait de l'accompagner.
Comme il ne fit aucune allusion à son absence pendant ces huit jours,
je m'abstins de lui en parler, et je répondis simplement que mes
compagnons et moi nous étions prêts à le suivre.
«Seulement, monsieur, ajoutai-je, je me permettrai de vous adresser une
question.
—Adressez, monsieur Aronnax, et, si je puis y répondre, j'y répondrai.
—Eh bien, capitaine, comment se fait-il que vous, qui avez rompu toute
relation avec la terre, vous possédiez des forêts dans l'île Crespo?
—Monsieur le professeur, me répondit le capitaine, les forêts que je
possède ne demandent au soleil ni sa lumière ni sa chaleur. Ni les
lions, ni les tigres, ni les panthères, ni aucun quadrupède ne les
fréquentent. Elles ne sont connues que de moi seul. Elles ne poussent
que pour moi seul. Ce ne sont point des forêts terrestres, mais bien
des forêts sous-marines.
—Des forêts sous-marines! m'écriai-je.
—Oui, monsieur le professeur.
—Et vous m'offrez de m'y conduire?
—Précisément.
—A pied?
—Et même à pied sec.
—En chassant?
—En chassant.
—Le fusil à la main?
—Le fusil à la main.»
Je regardai le commandant du _Nautilus_ d'un air qui n'avait rien de
flatteur pour sa personne.
«Décidément, il a le cerveau malade, pensai-je. Il a eu un accès qui a
duré huit jours, et même qui dure encore. C'est dommage! Je l'aimais
mieux étrange que fou!»
Cette pensée se lisait clairement sur mon visage, mais le capitaine
Nemo se contenta de m'inviter à le suivre, et je le suivis en homme
résigné à tout.
Nous arrivâmes dans la salle à manger, où le déjeuner se trouvait servi.
«Monsieur Aronnax, me dit le capitaine, je vous prierai de partager
mon déjeuner sans façon. Nous causerons en mangeant. Mais, si je vous
ai promis une promenade en forêt, je ne me suis point engagé à vous y
faire rencontrer un restaurant. Déjeunez donc en homme qui ne dînera
probablement que fort tard.»
Je fis honneur au repas. Il se composait de divers poissons et
de tranches d'holoturies, excellents zoophytes, relevé d'algues
très-apéritives, telles que la _Porphyria laciniata_ et la _Laurentia
primafetida_. La boisson se composait d'eau limpide à laquelle, à
l'exemple du capitaine, j'ajoutai quelques gouttes d'une liqueur
fermentée, extraite, suivant la mode kamchatkienne, de l'algue connue
sous le nom de «Rhodoménie palmée.»
Le capitaine Nemo mangea, d'abord, sans prononcer une seule parole.
Puis, il me dit:
«Monsieur le professeur, quand je vous ai proposé de venir chasser dans
mes forêts de Crespo, vous m'avez cru en contradiction avec moi-même.
Quand je vous ai appris qu'il s'agissait de forêts sous-marines, vous
m'avez cru fou. Monsieur le professeur, il ne faut jamais juger les
hommes à la légère.
—Mais, capitaine, croyez que...
—Veuillez m'écouter, et vous verrez si vous devez m'accuser de folie
ou de contradiction.
—Je vous écoute.
—Monsieur le professeur, vous le savez aussi bien que moi, l'homme
peut vivre sous l'eau à la condition d'emporter avec lui sa provision
d'air respirable. Dans les travaux sous-marins, l'ouvrier, revêtu
d'un vêtement imperméable et la tête emprisonnée dans une capsule de
métal, reçoit l'air de l'extérieur au moyen de pompes foulantes et de
régulateurs d'écoulement.
—C'est l'appareil des scaphandres, dis-je.
—En effet, mais dans ces conditions, l'homme n'est pas libre. Il est
rattaché à la pompe qui lui envoie l'air par un tuyau de caoutchouc,
véritable chaîne qui le rive à la terre, et si nous devions être ainsi
retenus au _Nautilus_, nous ne pourrions aller loin.
—Et le moyen d'être libre? demandai-je.
—C'est d'employer l'appareil Rouquayrol-Denayrouze, imaginé par
deux de vos compatriotes, mais que j'ai perfectionné pour mon usage,
et qui vous permettra de vous risquer dans ces nouvelles conditions
physiologiques, sans que vos organes en souffrent aucunement. Il se
compose d'un réservoir en tôle épaisse, dans lequel j'emmagasine l'air
sous une pression de cinquante atmosphères. Ce réservoir se fixe sur le
dos au moyen de bretelles, comme un sac de soldat. Sa partie supérieure
forme une boîte d'où l'air, maintenu par un mécanisme à soufflet, ne
peut s'échapper qu'à sa tension normale. Dans l'appareil Rouquayrol,
tel qu'il est employé, deux tuyaux en caoutchouc, partant de cette
boîte, viennent aboutir à une sorte de pavillon qui emprisonne le
nez et la bouche de l'opérateur; l'un sert à l'introduction de l'air
inspiré, l'autre à l'issue de l'air expiré, et la langue ferme celui-ci
ou celui-là, suivant les besoins de la respiration. Mais, moi qui
affronte des pressions considérables au fond des mers, j'ai dû enfermer
ma tête, comme celle des scaphandres, dans une sphère de cuivre, et
c'est à cette sphère qu'aboutissent les deux tuyaux inspirateurs et
expirateurs.
—Parfaitement, capitaine Nemo, mais l'air que vous emportez doit
s'user vite, et dès qu'il ne contient plus que quinze pour cent
d'oxygène, il devient irrespirable.
—Sans doute, mais je vous l'ai dit, monsieur Aronnax, les pompes
du _Nautilus_ me permettent de l'emmagasiner sous une pression
considérable, et, dans ces conditions, le réservoir de l'appareil peut
fournir de l'air respirable pendant neuf ou dix heures.
—Je n'ai plus d'objection à faire, répondis-je. Je vous demanderai
seulement, capitaine, comment vous pouvez éclairer votre route au fond
de l'Océan?
—Avec l'appareil Ruhmkorff, monsieur Aronnax. Si le premier se porte
sur le dos, le second s'attache à la ceinture. Il se compose d'une pile
de Bunzen que je mets en activité, non avec du bichromate de potasse,
mais avec du sodium. Une bobine d'induction recueille l'électricité
produite, et la dirige vers une lanterne d'une disposition
particulière. Dans cette lanterne se trouve un serpentin de verre
qui contient seulement un résidu de gaz carbonique. Quand l'appareil
fonctionne, ce gaz devient lumineux, en donnant une lumière blanchâtre
et continue. Ainsi pourvu, je respire et je vois.
—Capitaine Nemo, à toutes mes objections vous faites de si écrasantes
réponses que je n'ose plus douter. Cependant, si je suis bien forcé
d'admettre les appareils Rouquayrol et Ruhmkorff, je demande à faire
des réserves pour le fusil dont vous voulez m'armer.
—Mais ce n'est point un fusil à poudre, répondit le capitaine.
—C'est donc un fusil à vent?
—Sans doute. Comment voulez-vous que je fabrique de la poudre à mon
bord, n'ayant ni salpêtre, ni soufre, ni charbon?
—D'ailleurs, dis-je, pour tirer sous l'eau, dans un milieu huit cent
cinquante-cinq fois plus dense que l'air il faudrait vaincre une
résistance considérable.
—Ce ne serait pas une raison. Il existe certains canons, perfectionnés
après Fulton par les anglais Philippe Coles et Burley, par le français
Furcy, par l'italien Landi, qui sont munis d'un système particulier de
fermeture, et qui peuvent tirer dans ces conditions. Mais je vous le
répète, n'ayant pas de poudre, je l'ai remplacée par de l'air à haute
pression, que les pompes du _Nautilus_ me fournissent abondamment.
—Mais cet air doit rapidement s'user.
—Eh bien, n'ai-je pas mon réservoir Rouquayrol, qui peut, au besoin,
m'en fournir. Il suffit pour cela d'un robinet _ad hoc_. D'ailleurs,
monsieur Aronnax, vous verrez par vous-même que, pendant ces chasses
sous-marines, on ne fait pas grande dépense d'air ni de balles.
—Cependant, il me semble que dans cette demi-obscurité, et au milieu
de ce liquide très-dense par rapport à l'atmosphère, les coups ne
peuvent porter loin et sont difficilement mortels?
—Monsieur, avec ce fusil tous les coups sont mortels, au contraire,
et dès qu'un animal est touché, si légèrement que ce soit, il tombe
foudroyé.
—Pourquoi?
—Parce que ce ne sont pas des balles ordinaires que ce fusil lance,
mais de petites capsules de verre,—inventées par le chimiste
autrichien Leniebroek,—et dont j'ai un approvisionnement considérable.
Ces capsules de verre, recouvertes d'une armature d'acier, et alourdies
par un culot de plomb, sont de véritables petites bouteilles de Leyde,
dans lesquelles l'électricité est forcée à une très-haute tension. Au
plus léger choc, elles se déchargent, et l'animal, si puissant qu'il
soit, tombe mort. J'ajouterai que ces capsules ne sont pas plus grosses
que du numéro quatre, et que la charge d'un fusil ordinaire pourrait en
contenir dix.
—Je ne discute plus, répondis-je en me levant de table, et je n'ai
plus qu'à prendre mon fusil. D'ailleurs, où vous irez, j'irai.»
Le capitaine Nemo me conduisit vers l'arrière du _Nautilus_, et, en
passant devant la cabine de Ned et de Conseil, j'appelai mes deux
compagnons qui nous suivirent aussitôt.
Puis, nous arrivâmes à une cellule située en abord, près de la chambre
des machines, et dans laquelle nous devions revêtir nos vêtements de
promenade.
CHAPITRE XVI
PROMENADE EN PLAINE.
Cette cellule était, à proprement parler, l'arsenal et le vestiaire du
_Nautilus_. Une douzaine d'appareils de scaphandres, suspendus à la
paroi, attendaient les promeneurs.
Ned Land, en les voyant, manifesta une répugnance évidente à s'en
revêtir.
«Mais, mon brave Ned, lui dis-je, les forêts de l'île de Crespo ne sont
que des forêts sous-marines!
—Bon! fit le harponneur désappointé, qui voyait s'évanouir ses
rêves de viande fraîche. Et vous, monsieur Aronnax, vous allez vous
introduire dans ces habits-là?
—Il le faut bien, maître Ned.
—Libre à vous, monsieur, répondit le harponneur, haussant les épaules,
mais quant à moi, à moins qu'on ne m'y force, je n'entrerai jamais
là-dedans.
—On ne vous forcera pas, maître Ned, dit le capitaine Nemo.
—Et Conseil va se risquer? demanda Ned.
—Je suis monsieur partout où va monsieur,» répondit Conseil.
Sur un appel du capitaine, deux hommes de l'équipage vinrent nous
aider à revêtir ces lourds vêtements imperméables, faits en caoutchouc
sans couture, et préparés de manière à supporter des pressions
considérables. On eût dit une armure à la fois souple et résistante.
Ces vêtements formaient pantalon et veste. Le pantalon se terminait par
d'épaisses chaussures, garnies de lourdes semelles de plomb. Le tissu
de la veste était maintenu par des lamelles de cuivre qui cuirassaient
la poitrine, la défendaient contre la poussée des eaux, et laissaient
les poumons fonctionner librement; ses manches finissaient en forme de
gants assouplis, qui ne contrariaient aucunement les mouvements de la
main.
Il y avait loin, on le voit, de ces scaphandres perfectionnés aux
vêtements informes, tels que les cuirasses de liége, les soubrevestes,
les habits de mer, les coffres, etc., qui furent inventés et prônés
dans le XVIIIe siècle.
Le capitaine Nemo, un de ses compagnons,—sorte d'Hercule, qui devait
être d'une force prodigieuse,—Conseil et moi, nous eûmes bientôt
revêtu ces habits de scaphandres. Il ne s'agissait plus que d'emboîter
notre tête dans sa sphère métallique. Mais, avant de procéder à cette
opération, je demandai au capitaine la permission d'examiner les fusils
qui nous étaient destinés.
L'un des hommes du _Nautilus_ me présenta un fusil simple dont la
crosse, faite en tôle d'acier et creuse à l'intérieur, était d'assez
grande dimension. Elle servait de réservoir à l'air comprimé, qu'une
soupape, manœuvrée par une gâchette, laissait échapper dans le tube de
métal. Une boîte à projectiles, évidée dans l'épaisseur de la crosse,
renfermait une vingtaine de balles électriques, qui, au moyen d'un
ressort, se plaçaient automatiquement dans le canon du fusil. Dès qu'un
coup était tiré, l'autre était prêt à partir.
«Capitaine Nemo, dis-je, cette arme est parfaite et d'un maniement
facile. Je ne demande plus qu'à l'essayer. Mais comment allons-nous
gagner le fond de la mer?
—En ce moment, monsieur le professeur, le _Nautilus_ est échoué par
dix mètres d'eau, et nous n'avons plus qu'à partir.
—Mais comment sortirons-nous?
—Vous l'allez voir.»
Le capitaine Nemo introduisit sa tête dans la calotte sphérique.
Conseil et moi, nous en fîmes autant, non sans avoir entendu le
Canadien nous lancer un «bonne chasse» ironique. Le haut de notre
vêtement était terminé par un collet de cuivre taraudé, sur lequel se
vissait ce casque de métal. Trois trous, protégés par des verres épais,
permettaient de voir suivant toutes les directions, rien qu'en tournant
la tête à l'intérieur de cette sphère. Dès qu'elle fut en place, les
appareils Rouquayrol, placés sur notre dos, commencèrent à fonctionner,
et, pour mon compte, je respirai à l'aise.
[Illustration: J'étais prêt à partir. (Page 120.)]
La lampe Ruhmkorff suspendue à ma ceinture, le fusil à la main, j'étais
prêt à partir. Mais, pour être franc, emprisonné dans ces lourds
vêtements et cloué au tillac par mes semelles de plomb, il m'eût été
impossible de faire un pas.
Mais ce cas était prévu, car je sentis que l'on me poussait dans une
petite chambre contiguë au vestiaire. Mes compagnons, également
remorqués, me suivaient. J'entendis une porte, munie d'obturateurs, se
refermer sur nous, et une profonde obscurité nous enveloppa.
[Illustration: Paysage sous-marin de l'île Crespo.]
Après quelques minutes, un vif sifflement parvint à mon oreille.
Je sentis une certaine impression de froid monter de mes pieds à
ma poitrine. Évidemment, de l'intérieur du bateau on avait, par un
robinet, donné entrée à l'eau extérieure qui nous envahissait, et dont
cette chambre fut bientôt remplie. Une seconde porte, percée dans le
flanc du _Nautilus_, s'ouvrit alors. Un demi-jour nous éclaira. Un
instant après, nos pieds foulaient le fond de la mer.