le capitaine Nemo, et je l'aime comme la chair de ma chair! Si tout
est danger sur un de vos navires soumis aux hasards de l'Océan, si
sur cette mer, la première impression est le sentiment de l'abîme,
comme l'a si bien dit le Hollandais Jansen, au-dessous et à bord
du _Nautilus_, le cœur de l'homme n'a plus rien à redouter. Pas de
déformation à craindre, car la double coque de ce bateau a la rigidité
du fer; pas de gréement que le roulis ou le tangage fatiguent; pas de
voiles que le vent emporte; pas de chaudières que la vapeur déchire;
pas d'incendie à redouter, puisque cet appareil est fait de tôle et
non de bois; pas de charbon qui s'épuise, puisque l'électricité est
son agent mécanique; pas de rencontre à redouter, puisqu'il est seul à
naviguer dans les eaux profondes; pas de tempête à braver, puisqu'il
trouve à quelques mètres au-dessous des eaux l'absolue tranquillité!
Voilà, monsieur. Voilà le navire par excellence! Et s'il est vrai que
l'ingénieur ait plus de confiance dans le bâtiment que le constructeur,
et le constructeur plus que le capitaine lui-même, comprenez donc avec
quel abandon je me fie à mon _Nautilus_, puisque j'en suis tout à la
fois le capitaine, le constructeur et l'ingénieur!»
Le capitaine Nemo parlait avec une éloquence entraînante. Le feu de son
regard, la passion de son geste, le transfiguraient. Oui! il aimait son
navire comme un père aime son enfant!
Mais une question, indiscrète peut-être, se posait naturellement, et je
ne pus me retenir de la lui faire.
«Vous êtes donc ingénieur, capitaine Nemo?
—Oui, monsieur le professeur, me répondit-il, j'ai étudié à Londres, à
Paris, à New-York, du temps que j'étais un habitant des continents de
la terre.
—Mais comment avez-vous pu construire, en secret, cet admirable
_Nautilus_?
—Chacun de ses morceaux, monsieur Aronnax, m'est arrivé d'un point
différent du globe, et sous une destination déguisée. Sa quille a été
forgée au Creusot, son arbre d'hélice chez Pen et Co, de Londres, les
plaques de tôle de sa coque chez Leard, de Liverpool, son hélice chez
Scott, de Glasgow. Ses réservoirs ont été fabriqués par Cail et Co, de
Paris, sa machine par Krüpp, en Prusse, son éperon dans les ateliers
de Motala, en Suède, ses instruments de précision chez Hart frères, de
New-York, etc., et chacun de ces fournisseurs a reçu mes plans sous des
noms divers.
—Mais, repris-je, ces morceaux ainsi fabriqués, il a fallu les monter,
les ajuster?
—Monsieur le professeur, j'avais établi mes ateliers sur un îlot
désert, en plein Océan. Là, mes ouvriers, c'est-à-dire mes braves
compagnons que j'ai instruits et formés, et moi, nous avons achevé
notre _Nautilus_. Puis, l'opération terminée, le feu a détruit toute
trace de notre passage sur cet îlot que j'aurais fais sauter, si je
l'avais pu.
[Illustration: Le feu a détruit toute trace de notre passage.
(Page 95.)]
—Alors il m'est permis de croire que le prix de revient de ce bâtiment
est excessif?
—Monsieur Aronnax, un navire en fer coûte onze cent vingt-cinq francs
par tonneau. Or, le _Nautilus_ en jauge quinze cents. Il revient donc à
seize cent quatre-vingt-sept mille francs, soit deux millions y compris
son aménagement, soit quatre ou cinq millions avec les œuvres d'art et
les collections qu'il renferme.
—Une dernière question, capitaine Nemo.
—Faites, monsieur le professeur.
—Vous êtes donc riche?
—Riche à l'infini, monsieur, et je pourrais, sans me gêner, payer les
dix milliards de dettes de la France!»
Je regardai fixement le bizarre personnage qui me parlait ainsi.
Abusait-il de ma crédulité? L'avenir devait me l'apprendre.
[Illustration: Le capitaine Nemo prit la hauteur du soleil. (Page 99.)]
CHAPITRE XIV
LE FLEUVE NOIR.
La portion du globe terrestre occupée par les eaux est évaluée à
trois millions huit cent trente-deux milles cinq cent cinquante-huit
myriamètres carrés, soit plus de trente-huit millions d'hectares. Cette
masse liquide comprend deux milliards deux cent cinquante millions
de milles cubes, et formerait une sphère d'un diamètre de soixante
lieues dont le poids serait de trois quintillions de tonneaux. Et,
pour comprendre ce nombre, il faut se dire que le quintillion est au
milliard ce que le milliard est à l'unité, c'est-à-dire qu'il y a
autant de milliards dans un quintillion que d'unités dans un milliard.
Or, cette masse liquide, c'est à peu près la quantité d'eau que
verseraient tous les fleuves de la terre pendant quarante mille ans.
Durant les époques géologiques, à la période du feu succéda la période
de l'eau. L'Océan fut d'abord universel. Puis, peu à peu, dans les
temps siluriens, des sommets de montagnes apparurent, des îles
émergèrent, disparurent sous des déluges partiels, se montrèrent à
nouveau, se soudèrent, formèrent des continents, et enfin les terres se
fixèrent géographiquement telles que nous les voyons. Le solide avait
conquis sur le liquide trente-sept millions six cent cinquante-sept
milles carrés, soit douze mille neuf cent seize millions d'hectares.
La configuration des continents permet de diviser les eaux en cinq
grandes parties: l'Océan glacial arctique, l'Océan glacial antarctique,
l'Océan indien, l'Océan atlantique, l'Océan pacifique.
L'Océan pacifique s'étend du nord au sud entre les deux cercles
polaires, et de l'ouest à l'est entre l'Asie et l'Amérique sur une
étendue de cent quarante-cinq degrés en longitude. C'est la plus
tranquille des mers; ses courants sont larges et lents, ses marées
médiocres, ses pluies abondantes. Tel était l'Océan que ma destinée
m'appelait d'abord à parcourir dans les plus étranges conditions.
«Monsieur le professeur, me dit le capitaine Nemo, nous allons, si vous
le voulez bien, relever exactement notre position, et fixer le point de
départ de ce voyage. Il est midi moins le quart. Je vais remonter à la
surface des eaux.»
Le capitaine pressa trois fois un timbre électrique. Les pompes
commencèrent à chasser l'eau des réservoirs; l'aiguille du manomètre
marqua par les différentes pressions le mouvement ascensionnel du
_Nautilus_, puis elle s'arrêta.
«Nous sommes arrivés,» dit le capitaine.
Je me rendis à l'escalier central qui aboutissait à la plate-forme. Je
gravis les marches de métal, et, par les panneaux ouverts, j'arrivai
sur la partie supérieure du _Nautilus_.
La plate-forme émergeait de quatre-vingts centimètres seulement.
L'avant et l'arrière du _Nautilus_ présentaient cette disposition
fusiforme qui le faisait justement comparer à un long cigare.
Je remarquai que ses plaques de tôles, imbriquées légèrement,
ressemblaient aux écailles qui revêtent le corps des grands reptiles
terrestres. Je m'expliquai donc très-naturellement que, malgré les
meilleures lunettes, ce bateau eût toujours été pris pour un animal
marin.
Vers le milieu de la plate-forme, le canot, à demi-engagé dans la coque
du navire, formait une légère extumescence. En avant et en arrière
s'élevaient deux cages de hauteur médiocre, à parois inclinées, et en
partie fermées par d'épais verres lenticulaires: l'une destinée au
timonier qui dirigeait le _Nautilus_, l'autre où brillait le puissant
fanal électrique qui éclairait sa route.
La mer était magnifique, le ciel pur. A peine si le long véhicule
ressentait les larges ondulations de l'Océan. Une légère brise de l'est
ridait la surface des eaux. L'horizon, dégagé de brumes, se prêtait aux
meilleures observations.
Nous n'avions rien en vue. Pas un écueil, pas un îlot. Plus
d'_Abraham-Lincoln_. L'immensité déserte.
Le capitaine Nemo, muni de son sextant, prit la hauteur du soleil, qui
devait lui donner sa latitude. Il attendit pendant quelques minutes que
l'astre vînt affleurer le bord de l'horizon. Tandis qu'il observait,
pas un de ses muscles ne tressaillait, et l'instrument n'eût pas été
plus immobile dans une main de marbre.
«Midi, dit-il. Monsieur le professeur, quand vous voudrez?...»
Je jetai un dernier regard sur cette mer un peu jaunâtre des attérages
japonais, et je redescendis au grand salon.
Là, le capitaine fit son point et calcula chronométriquement sa
longitude, qu'il contrôla par de précédentes observations d'angles
horaires. Puis il me dit:
«Monsieur Aronnax, nous sommes par cent trente-sept degrés et quinze
minutes de longitude à l'ouest...
—De quel méridien? demandai-je vivement, espérant que la réponse du
capitaine m'indiquerait peut-être sa nationalité.
—Monsieur, me répondit-il, j'ai divers chronomètres réglés sur les
méridiens de Paris, de Greenwich et de Washington. Mais, en votre
honneur je me servirai de celui de Paris.»
Cette réponse ne m'apprenait rien. Je m'inclinai, et le commandant
reprit:
«Trente-sept degrés et quinze minutes de longitude à l'ouest du
méridien de Paris, et par trente degrés et sept minutes de latitude
nord, c'est-à-dire à trois cents milles environ des côtes du Japon.
C'est aujourd'hui 8 novembre, à midi, que commence notre voyage
d'exploration sous les eaux.
—Dieu nous garde! répondis-je.
—Et maintenant, monsieur le professeur, ajouta le capitaine, je vous
laisse à vos études. J'ai donné la route à l'est-nord-est par cinquante
mètres de profondeur. Voici des cartes à grands points, où vous pourrez
la suivre. Le salon est à votre disposition, et je vous demande la
permission de me retirer.»
Le capitaine Nemo me salua. Je restai seul, absorbé dans mes pensées.
Toutes se portaient sur ce commandant du _Nautilus_. Saurais-je
jamais à quelle nation appartenait cet homme étrange qui se vantait
de n'appartenir à aucune? Cette haine qu'il avait vouée à l'humanité,
cette haine qui cherchait peut-être des vengeances terribles, qui
l'avait provoquée? Était-il un de ces savants méconnus, un de ces
génies «auxquels on a fait du chagrin,» suivant l'expression de
Conseil, un Galilée moderne, ou bien un de ces hommes de science comme
l'américain Maury, dont la carrière a été brisée par des révolutions
politiques? Je ne pouvais encore le dire. Moi que le hasard venait
de jeter à son bord, moi dont il tenait la vie entre les mains, il
m'accueillait froidement, mais hospitalièrement. Seulement, il n'avait
jamais pris la main que je lui tendais. Il ne m'avait jamais tendu la
sienne.
Une heure entière, je demeurai plongé dans ces réflexions, cherchant à
percer ce mystère si intéressant pour moi. Puis mes regards se fixèrent
sur le vaste planisphère étalé sur la table, et je plaçai le doigt sur
le point même où se croisaient la longitude et la latitude observées.
La mer a ses fleuves comme les continents. Ce sont des courants
spéciaux, reconnaissables à leur température, à leur couleur, et dont
le plus remarquable est connu sous le nom de courant du Gulf-Stream.
La science a déterminé, sur le globe, la direction de cinq courants
principaux: un dans l'Atlantique nord, un second dans l'Atlantique sud,
un troisième dans le Pacifique nord, un quatrième dans le Pacifique
sud, et un cinquième dans l'Océan indien sud. Il est même probable
qu'un sixième courant existait autrefois dans l'Océan indien nord,
lorsque les mers Caspienne et d'Aral, réunies aux grands lacs de
l'Asie, ne formaient qu'une seule et même étendue d'eau.
[Illustration: VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS
1ère Carte
PAR
JULES VERNE]
Or, au point indiqué sur le planisphère, se déroulait l'un de ces
courants, le Kuro-Scivo des Japonais, le Fleuve-Noir, qui, sorti
du golfe du Bengale où le chauffent les rayons perpendiculaires du
soleil des Tropiques, traverse le détroit de Malacca, prolonge la côte
d'Asie, s'arrondit dans le Pacifique nord jusqu'aux îles Aléoutiennes,
charriant des troncs de camphriers et autres produits indigènes, et
tranchant par le pur indigo de ses eaux chaudes avec les flots de
l'Océan. C'est ce courant que le _Nautilus_ allait parcourir. Je
le suivais du regard, je le voyais se perdre dans l'immensité du
Pacifique, et je me sentais entraîner avec lui, quand Ned Land et
Conseil apparurent à la porte du salon.
Mes deux braves compagnons restèrent pétrifiés à la vue des merveilles
entassées devant leurs yeux.
«Où sommes-nous? où sommes-nous? s'écria le Canadien. Au muséum de
Québec?
—S'il plaît à monsieur, répliqua Conseil, ce serait plutôt à l'hôtel
du Sommerard!
—Mes amis, répondis-je en leur faisant signe d'entrer, vous n'êtes ni
au Canada ni en France, mais bien à bord du _Nautilus_, et à cinquante
mètres au-dessous du niveau de la mer.
—Il faut croire monsieur, puisque monsieur l'affirme, répliqua
Conseil; mais franchement, ce salon est fait pour étonner même un
Flamand comme moi.
—Étonne-toi, mon ami, et regarde, car, pour un classificateur de ta
force, il y a de quoi travailler ici.»
Je n'avais pas besoin d'encourager Conseil. Le brave garçon, penché sur
les vitrines, murmurait déjà des mots de la langue des naturalistes:
classe des Gastéropodes, famille des Buccinoïdes, genre des
Porcelaines, espèces des _Cypræa Madagascariensis_, etc.
Pendant ce temps, Ned Land, assez peu conchyliologue, m'interrogeait
sur mon entrevue avec le capitaine Nemo. Avais-je découvert qui il
était, d'où il venait, où il allait, vers quelles profondeurs il nous
entraînait? enfin mille questions auxquelles je n'avais pas le temps de
répondre.
Je lui appris tout ce que je savais, ou plutôt, tout ce que je ne
savais pas, et je lui demandai ce qu'il avait entendu ou vu de son côté.
«Rien vu, rien entendu, répondit le Canadien! Je n'ai pas même aperçu
l'équipage de ce bateau. Est-ce que, par hasard, il serait électrique
aussi, lui?
—Électrique!
—Par ma foi! on serait tenté de le croire. Mais vous, monsieur
Aronnax, demanda Ned Land, qui avait toujours son idée, vous ne pouvez
me dire combien d'hommes il y a à bord? Dix, vingt, cinquante, cent?
—Je ne saurais vous répondre, maître Land. D'ailleurs, croyez-moi,
abandonnez, pour le moment, cette idée de vous emparer du _Nautilus_ ou
de le fuir. Ce bateau est un des chefs-d'œuvre de l'industrie moderne,
et je regretterais de ne pas l'avoir vu! Bien des gens accepteraient la
situation qui nous est faite, ne fût-ce que pour se promener à travers
ces merveilles. Ainsi, tenez-vous tranquille, et tâchons de voir ce qui
se passe autour de nous.
—Voir! s'écria le harponneur! mais on ne voit rien, on ne verra rien
de cette prison de tôle! Nous marchons, nous naviguons en aveugles...»
Ned Land prononçait ces derniers mots, quand l'obscurité se fit
subitement, mais une obscurité absolue. Le plafond lumineux s'éteignit,
et si rapidement, que mes yeux en éprouvèrent une impression
douloureuse, analogue à celle que produit le passage contraire des
profondes ténèbres à la plus éclatante lumière.
Nous étions restés muets, ne remuant pas, ne sachant quelle surprise,
agréable ou désagréable, nous attendait. Mais un glissement se fit
entendre. On eût dit que des panneaux se manœuvraient sur les flancs du
_Nautilus_.
«C'est la fin de la fin! dit Ned Land.
—Ordre des Hydroméduses!» murmura Conseil.
Soudain, le jour se fit de chaque côté du salon, à travers deux
ouvertures oblongues. Les masses liquides apparurent vivement éclairées
par les effluences électriques. Deux plaques de cristal nous séparaient
de la mer. Je frémis, d'abord, à la pensée que cette fragile paroi
pouvait se briser; mais de fortes armatures de cuivre la maintenaient
et lui donnaient une résistance presque infinie.
La mer était distinctement visible dans un rayon d'un mille autour
du _Nautilus_. Quel spectacle! Quelle plume le pourrait décrire!
Qui saurait peindre les effets de la lumière à travers ces nappes
transparentes, et la douceur de ses dégradations successives jusqu'aux
couches inférieures et supérieures de l'Océan!
On connaît la diaphanéité de la mer. On sait que sa limpidité l'emporte
sur celle de l'eau de roche. Les substances minérales et organiques,
qu'elle tient en suspension, accroissent même sa transparence. Dans
certaines parties de l'Océan, aux Antilles, cent quarante-cinq mètres
d'eau laissent apercevoir le lit de sable avec une surprenante netteté,
et la force de pénétration des rayons solaires ne paraît s'arrêter
qu'à une profondeur de trois cents mètres. Mais, dans ce milieu fluide
que parcourait le _Nautilus_, l'éclat électrique se produisait au sein
même des ondes. Ce n'était plus de l'eau lumineuse, mais de la lumière
liquide.
Si l'on admet l'hypothèse d'Erhemberg, qui croit à une illumination
phosphorescente des fonds sous-marins, la nature a certainement réservé
pour les habitants de la mer l'un de ses plus prodigieux spectacles,
et j'en pouvais juger ici par les mille jeux de cette lumière. De
chaque côté, j'avais une fenêtre ouverte sur ces abîmes inexplorés.
L'obscurité du salon faisait valoir la clarté extérieure, et nous
regardions comme si ce pur cristal eût été la vitre d'un immense
aquarium.
[Illustration: Une fenêtre ouverte sur ces abîmes inexplorés.
(Page 103.)]
Le _Nautilus_ ne semblait pas bouger. C'est que les points de repère
manquaient. Parfois, cependant, les lignes d'eau, divisées par son
éperon, filaient devant nos regards avec une vitesse excessive.
Émerveillés, nous étions accoudés devant ces vitrines, et nul de nous
n'avait encore rompu ce silence de stupéfaction, quand Conseil dit:
«Vous vouliez voir, ami Ned, eh bien, vous voyez!
—Curieux! curieux! faisait le Canadien,—qui, oubliant ses colères et
ses projets d'évasion, subissait une attraction irrésistible,—et l'on
viendrait de plus loin pour admirer ce spectacle!
—Ah! m'écriai-je, je comprends la vie de cet homme! Il s'est fait un
monde à part qui lui réserve ses plus étonnantes merveilles!
[Illustration]
—Mais les poissons? fit observer le Canadien. Je ne vois pas de
poissons!
—Que vous importe, ami Ned, répondit Conseil, puisque vous ne les
connaissez pas.
—Moi! un pêcheur!» s'écria Ned Land.
Et sur ce sujet, une discussion s'éleva entre les deux amis, car ils
connaissaient les poissons, mais chacun d'une façon très-différente.
Tout le monde sait que les poissons forment la quatrième et dernière
classe de l'embranchement des vertébrés. On les a très-justement
définis: «des vertébrés à circulation double et à sang froid, respirant
par des branchies et destinés à vivre dans l'eau.» Ils composent deux
séries distinctes: la série des poissons osseux, c'est-à-dire ceux
dont l'épine dorsale est faite de vertèbres osseuses, et les poissons
cartilagineux, c'est-à-dire ceux dont l'épine dorsale est faite de
vertèbres cartilagineuses.
Le Canadien connaissait peut-être cette distinction, mais Conseil en
savait bien davantage, et, maintenant, lié d'amitié avec Ned, il ne
pouvait admettre qu'il fût moins instruit que lui. Aussi lui dit-il:
«Ami Ned, vous êtes un tueur de poissons, un très-habile pêcheur. Vous
avez pris un grand nombre de ces intéressants animaux. Mais je gagerais
que vous ne savez pas comment on les classe.
—Si, répondit sérieusement le harponneur. On les classe en poissons
qui se mangent et en poissons qui ne se mangent pas!
—Voilà une distinction de gourmand, répondit Conseil. Mais dites-moi
si vous connaissez la différence qui existe entre les poissons osseux
et les poissons cartilagineux?
—Peut-être bien, Conseil.
—Et la subdivision de ces deux grandes classes?
—Je ne m'en doute pas, répondit le Canadien.
—Eh bien, ami Ned, écoutez et retenez! Les poissons osseux se
subdivisent en six ordres: Primo, les acanthoptérygiens, dont la
mâchoire supérieure est complète, mobile, et dont les branchies
affectent la forme d'un peigne. Cet ordre comprend quinze familles,
c'est-à-dire les trois quarts des poissons connus. Type: la perche
commune.
—Assez bonne à manger, répondit Ned Land.
—Secundo, reprit Conseil, les abdominaux, qui ont les nageoires
ventrales suspendues sous l'abdomen et en arrière des pectorales,
sans être attachées aux os de l'épaule,—ordre qui se divise en cinq
familles, et qui comprend la plus grande partie des poissons d'eau
douce. Type: la carpe, le brochet.
—Peuh! fit le Canadien avec un certain mépris, des poissons d'eau
douce!
—Tertio, dit Conseil, les subrachiens, dont les ventrales sont
attachées sous les pectorales et immédiatement suspendues aux os de
l'épaule. Cet ordre contient quatre familles. Type: plies, limandes,
turbots, barbues, soles, etc.
—Excellent! excellent! s'écriait le harponneur, qui ne voulait
considérer les poissons qu'au point de vue comestible.
—Quarto, reprit Conseil, sans se démonter, les apodes, au corps
allongé, dépourvus de nageoires ventrales, et revêtus d'une peau
épaisse et souvent gluante,—ordre qui ne comprend qu'une famille.
Type: l'anguille, le gymnote.
—Médiocre! médiocre! répondit Ned Land.
—Quinto, dit Conseil, les lophobranches, qui ont les mâchoires
complètes et libres, mais dont les branchies sont formées de petites
houppes, disposées par paires le long des arcs branchiaux. Cet ordre ne
compte qu'une famille. Type: les hippocampes, les pégases dragons.
—Mauvais! mauvais! répliqua le harponneur.
—Sexto, enfin, dit Conseil, les plectognathes, dont l'os maxillaire
est attaché fixement sur le côté de l'intermaxillaire qui forme la
mâchoire, et dont l'arcade palatine s'engrène par suture avec le crâne,
ce qui la rend immobile,—ordre qui manque de vraies ventrales, et qui
se compose de deux familles. Types: les tétrodons, les poissons-lune.
—Bons à déshonorer une chaudière! s'écria le Canadien.
—Avez-vous compris, ami Ned? demanda le savant Conseil.
—Pas le moins du monde, ami Conseil, répondit le harponneur. Mais
allez toujours, car vous êtes très-intéressant.
—Quant aux poissons cartilagineux, reprit imperturbablement Conseil,
ils ne comprennent que trois ordres.
—Tant mieux, fit Ned.
—Primo, les cyclostomes, dont les mâchoires sont soudées en un anneau
mobile, et dont les branchies s'ouvrent par des trous nombreux, ordre
ne comprenant qu'une seule famille. Type: la lamproie.
—Faut l'aimer, répondit Ned Land.
—Secundo, les sélaciens, avec branchies semblables à celles des
cyclostomes, mais dont la mâchoire inférieure est mobile. Cet ordre,
qui est le plus important de la classe, comprend deux familles. Types:
la raie et les squales.
—Quoi! s'écria Ned, des raies et des requins dans le même ordre! Eh
bien, ami Conseil, dans l'intérêt des raies, je ne vous conseille pas
de les mettre ensemble dans le même bocal!
—Tertio, répondit Conseil, les sturioniens, dont les branchies sont
ouvertes, comme à l'ordinaire, par une seule fente garnie d'un
opercule,—ordre qui comprend quatre genres. Type: l'esturgeon.
—Ah! ami Conseil, vous avez gardé le meilleur pour la fin,—à mon
avis, du moins. Et c'est tout?
—Oui, mon brave Ned, répondit Conseil, et remarquez que quand on
sait cela, on ne sait rien encore, car les familles se subdivisent en
genres, en sous-genres, en espèces, en variétés...
—Eh bien, ami Conseil, dit le harponneur, se penchant sur la vitre du
panneau, voici des variétés qui passent!
—Oui! des poissons, s'écria Conseil. On se croirait devant un aquarium!
—Non, répondis-je, car l'aquarium n'est qu'une cage, et ces
poissons-là sont libres comme l'oiseau dans l'air.
—Eh bien, ami Conseil, nommez-les donc, nommez-les donc! disait Ned
Land.
—Moi, répondit Conseil, je n'en suis pas capable! Cela regarde mon
maître!»
Et en effet, le digne garçon, classificateur enragé, n'était point un
naturaliste, et je ne sais pas s'il aurait distingué un thon d'une
bonite. En un mot, le contraire du Canadien, qui nommait tous ces
poissons sans hésiter.
«Un baliste, avais-je dit.
—Et un baliste chinois! répondait Ned Land.
—Genre des balistes, famille des sclérodermes, ordre des
plectognathes,» murmurait Conseil.
Décidément, à eux deux, Ned et Conseil auraient fait un naturaliste
distingué.
Le Canadien ne s'était pas trompé. Une troupe de balistes, à corps
comprimé, à peau grenue, armés d'un aiguillon sur leur dorsale,
se jouaient autour du _Nautilus_, et agitaient les quatre rangées
de piquants qui hérissent chaque côté de leur queue. Rien de plus
admirable que leur enveloppe, grise par dessus, blanche par dessous,
dont les taches d'or scintillaient dans le sombre remous des lames.
Entre eux ondulaient des raies, comme une nappe abandonnée aux vents,
et parmi elles, j'aperçus, à ma grande joie, cette raie chinoise,
jaunâtre à sa partie supérieure, rose tendre sous le ventre, et munie
de trois aiguillons en arrière de son œil; espèce rare, et même
douteuse au temps de Lacépède, qui ne l'avait jamais vue que dans un
recueil de dessins japonais.