—Oui, Ned, je vous le répète avec une conviction qui s'appuie sur la

logique des faits. Je crois à l'existence d'un mammifère, puissamment

organisé, appartenant à l'embranchement des vertébrés, comme les

baleines, les cachalots ou les dauphins, et muni d'une défense cornée

dont la force de pénétration est extrême.

—Hum! fit le harponneur, en secouant la tête de l'air d'un homme qui

ne veut pas se laisser convaincre.

—Remarquez, mon digne Canadien, repris-je, que si un tel animal

existe, s'il habite les profondeurs de l'Océan, s'il fréquente les

couches liquides situées à quelques milles au-dessous de la surface

des eaux, il possède nécessairement un organisme dont la solidité défie

toute comparaison.

—Et pourquoi cet organisme si puissant? demanda Ned.

—Parce qu'il faut une force incalculable pour se maintenir dans les

couches profondes et résister à leur pression.

—Vraiment? dit Ned qui me regardait en clignant de l'œil.

—Vraiment, et quelques chiffres vous le prouveront sans peine.

—Oh! les chiffres! répliqua Ned. On fait ce qu'on veut avec les

chiffres!

—En affaires, Ned, mais non en mathématiques. Écoutez-moi. Admettons

que la pression d'une atmosphère soit représentée par la pression

d'une colonne d'eau haute de trente-deux pieds. En réalité, la colonne

d'eau serait d'une moindre hauteur, puisqu'il s'agit de l'eau de mer

dont la densité est supérieure à celle de l'eau douce. Eh bien, quand

vous plongez, Ned, autant de fois trente-deux pieds d'eau au-dessus de

vous, autant de fois votre corps supporte une pression égale à celle de

l'atmosphère, c'est-à-dire de kilogrammes par chaque centimètre carré

de sa surface. Il suit de là qu'à trois cent vingt pieds cette pression

est de dix atmosphères, de cent atmosphères à trois mille deux cents

pieds, et de mille atmosphères à trente-deux mille pieds, soit deux

lieues et demie environ. Ce qui équivaut à dire que si vous pouviez

atteindre cette profondeur dans l'Océan, chaque centimètre carré de la

surface de votre corps subirait une pression de mille kilogrammes. Or,

mon brave Ned, savez-vous ce que vous avez de centimètres carrés en

surface?

—Je ne m'en doute pas, monsieur Aronnax.

—Environ dix-sept mille.

—Tant que cela?

—Et comme en réalité la pression atmosphérique est un peu supérieure

au poids d'un kilogramme par centimètre carré, vos dix-sept mille

centimètres carrés supportent en ce moment une pression de dix-sept

mille cinq cent soixante-huit kilogrammes.

—Sans que je m'en aperçoive?

—Sans que vous vous en aperceviez. Et si vous n'êtes pas écrasé par

une telle pression, c'est que l'air pénètre à l'intérieur de votre

corps avec une pression égale. De là un équilibre parfait entre la

poussée intérieure et la poussée extérieure, qui se neutralisent, ce

qui vous permet de les supporter sans peine. Mais dans l'eau, c'est

autre chose.

—Oui, je comprends, répondit Ned, devenu plus attentif, parce que

l'eau m'entoure et ne me pénètre pas.

—Précisément, Ned. Ainsi donc, à trente-deux pieds au-dessous de la

surface de la mer, vous subiriez une pression de dix-sept mille cinq

cent soixante-huit kilogrammes; à trois cent vingt pieds, dix fois

cette pression, soit cent soixante-quinze mille six cent quatre-vingt

kilogrammes; à trois mille deux cents pieds, cent fois cette pression,

soit dix-sept cent cinquante-six mille huit cent kilogrammes; à

trente-deux mille pieds, enfin, mille fois cette pression, soit

dix-sept millions cinq cent soixante-huit mille kilogrammes;

c'est-à-dire que vous seriez aplati comme si l'on vous retirait des

plateaux d'une machine hydraulique!

[Illustration: Ned Land avait environ quarante ans. (Page 20.)]

—Diable! fit Ned.

—Eh bien, mon digne harponneur, si des vertébrés, longs de plusieurs

centaines de mètres et gros à proportion, se maintiennent à de

pareilles profondeurs, eux dont la surface est représentée par des

millions de centimètres carrés, c'est par milliards de kilogrammes

qu'il faut estimer la poussée qu'ils subissent. Calculez alors quelle

doit être la résistance de leur charpente osseuse et la puissance de

leur organisme pour résister à de telles pressions!

[Illustration: Tantôt appuyé à la lisse de l'arrière (Page 27).]

—Il faut, répondit Ned Land, qu'ils soient fabriqués en plaques de

tôle de huit pouces, comme les frégates cuirassées.

—Comme vous dites, Ned, et songez alors aux ravages que peut produire

une pareille masse lancée avec la vitesse d'un express contre la coque

d'un navire.

—Oui... en effet... peut-être, répondit le Canadien, ébranlé par ces

chiffres, mais qui ne voulait pas se rendre.

—Eh bien, vous ai-je convaincu?

—Vous m'avez convaincu d'une chose, monsieur le naturaliste, c'est que

si de tels animaux existent au fond des mers, il faut nécessairement

qu'ils soient aussi forts que vous le dites.

—Mais s'ils n'existent pas, entêté harponneur, comment expliquez-vous

l'accident arrivé au _Scotia_?

—C'est peut-être..., dit Ned hésitant.

—Allez donc!

—Parce que... ça n'est pas vrai!» répondit le Canadien, en

reproduisant sans le savoir une célèbre réponse d'Arago.

Mais cette réponse prouvait l'obstination du harponneur et pas autre

chose. Ce jour-là, je ne le poussai pas davantage. L'accident du

_Scotia_ n'était pas niable. Le trou existait si bien qu'il avait fallu

le boucher, et je ne pense pas que l'existence d'un trou puisse se

démontrer plus catégoriquement. Or, ce trou ne s'était pas fait tout

seul, et puisqu'il n'avait pas été produit par des roches sous-marines

ou des engins sous-marins, il était nécessairement dû à l'outil

perforant d'un animal.

Or, suivant moi, et pour toutes les raisons précédemment déduites, cet

animal appartenait à l'embranchement des vertébrés, à la classe des

mammifères, au groupe des pisciformes, et finalement à l'ordre des

cétacés. Quant à la famille dans laquelle il prenait rang, baleine,

cachalot ou dauphin, quant au genre dont il faisait partie, quant à

l'espèce dans laquelle il convenait de le ranger, c'était une question

à élucider ultérieurement. Pour la résoudre, il fallait disséquer ce

monstre inconnu, pour le disséquer le prendre, pour le prendre le

harponner,—ce qui était l'affaire de Ned Land,—pour le harponner

le voir,—ce qui était l'affaire de l'équipage,—et pour le voir le

rencontrer,—ce qui était l'affaire du hasard.

CHAPITRE V

A L'AVENTURE!

Le voyage de l'_Abraham-Lincoln_, pendant quelque temps, ne fut marqué

par aucun incident. Cependant une circonstance se présenta, qui mit en

relief la merveilleuse habileté de Ned Land, et montra quelle confiance

on devait avoir en lui.

Au large des Malouines, le 30 juin, la frégate communiqua avec des

baleiniers américains, et nous apprîmes qu'ils n'avaient eu aucune

connaissance du narwal. Mais l'un deux, le capitaine du _Monroe_,

sachant que Ned Land était embarqué à bord de l'_Abraham-Lincoln_,

demanda son aide pour chasser une baleine qui était en vue. Le

commandant Farragut, désireux de voir Ned Land à l'œuvre, l'autorisa

à se rendre à bord du _Monroe_. Et le hasard servit si bien notre

Canadien, qu'au lieu d'une baleine, il en harponna deux d'un coup

double, frappant l'une droit au cœur, et s'emparant de l'autre après

une poursuite de quelques minutes!

Décidément, si le monstre a jamais affaire au harpon de Ned Land, je ne

parierai pas pour le monstre.

La frégate prolongea la côte sud-est de l'Amérique avec une rapidité

prodigieuse. Le 3 juillet, nous étions à l'ouvert du détroit de

Magellan, à la hauteur du cap des Vierges. Mais le commandant Farragut

ne voulut pas prendre ce sinueux passage, et manœuvra de manière à

doubler le cap Horn.

L'équipage lui donna raison à l'unanimité. Et en effet, était-il

probable que l'on pût rencontrer le narwal dans ce détroit resserré?

Bon nombre de matelots affirmaient que le monstre n'y pouvait passer,

«qu'il était trop gros pour cela!»

Le 6 juillet, vers trois heures du soir, l'_Abraham-Lincoln_, à

quinze milles dans le sud, doubla cet îlot solitaire, ce roc perdu

à l'extrémité du continent américain, auquel des marins hollandais

imposèrent le nom de leur ville natale, le cap Horn. La route fut

donnée vers le nord-ouest, et le lendemain, l'hélice de la frégate

battit enfin les eaux du Pacifique.

«Ouvre l'œil! ouvre l'œil!» répétaient les matelots de

l'_Abraham-Lincoln_.

Et ils l'ouvraient démesurément. Les yeux et les lunettes, un peu

éblouis, il est vrai, par la perspective des deux mille dollars, ne

restèrent pas un instant au repos. Jour et nuit, on observait la

surface de l'Océan, et les nyctalopes, dont la faculté de voir dans

l'obscurité accroissait les chances de cinquante pour cent, avaient

beau jeu pour gagner la prime.

Moi, que l'appât de l'argent n'attirait guère, je n'étais pourtant pas

le moins attentif du bord. Ne donnant que quelques minutes au repas,

quelques heures au sommeil, indifférent au soleil ou à la pluie, je ne

quittais plus le pont du navire. Tantôt penché sur les bastingages du

gaillard d'avant, tantôt appuyé à la lisse de l'arrière, je dévorais

d'un œil avide le cotonneux sillage qui blanchissait la mer jusqu'à

perte de vue! Et que de fois j'ai partagé l'émotion de l'état-major,

de l'équipage, lorsque quelque capricieuse baleine élevait son dos

noirâtre au-dessus des flots. Le pont de la frégate se peuplait en un

instant. Les capots vomissaient un torrent de matelots et d'officiers.

Chacun, la poitrine haletante, l'œil trouble, observait la marche du

cétacé. Je regardais, je regardais à en user ma rétine, à en devenir

aveugle, tandis que Conseil, toujours phlegmatique, me répétait d'un

ton calme:

«Si monsieur voulait avoir la bonté de moins écarquiller ses yeux,

monsieur verrait bien davantage!»

Mais, vaine émotion! L'_Abraham-Lincoln_ modifiait sa route, courait

sur l'animal signalé, simple baleine ou cachalot vulgaire, qui

disparaissait bientôt au milieu d'un concert d'imprécations!

Cependant, le temps restait favorable. Le voyage s'accomplissait dans

les meilleures conditions. C'était alors la mauvaise saison australe,

car le juillet de cette zone correspond à notre janvier d'Europe; mais

la mer se maintenait belle, et se laissait facilement observer dans un

vaste périmètre.

Ned Land montrait toujours la plus tenace incrédulité; il affectait

même de ne point examiner la surface des flots en dehors de son temps

de bordée,—du moins quand aucune baleine n'était en vue. Et pourtant

sa merveilleuse puissance de vision aurait rendu de grands services.

Mais, huit heures sur douze, cet entêté Canadien lisait ou dormait dans

sa cabine. Cent fois, je lui reprochai son indifférence.

«Bah! répondait-il, il n'y a rien, monsieur Aronnax, et, y eût-il

quelque animal, quelle chance avons-nous de l'apercevoir? Est-ce

que nous ne courons pas à l'aventure? On a revu, dit-on, cette bête

introuvable dans les hautes mers du Pacifique, je veux bien l'admettre;

mais deux mois déjà se sont écoulés depuis cette rencontre, et à s'en

rapporter au tempérament de votre narwal, il n'aime point à moisir

longtemps dans les mêmes parages! Il est doué d'une prodigieuse

facilité de déplacement. Or, vous le savez mieux que moi, monsieur le

professeur, la nature ne fait rien à contre-sens, et elle ne donnerait

pas à un animal lent de sa nature la faculté de se mouvoir rapidement,

s'il n'avait pas besoin de s'en servir. Donc, si la bête existe, elle

est déjà loin!»

A cela, je ne savais que répondre. Évidemment, nous marchions en

aveugles. Mais le moyen de procéder autrement? Aussi, nos chances

étaient-elles fort limitées. Cependant, personne ne doutait encore

du succès, et pas un matelot du bord n'eût parié contre le narwal et

contre sa prochaine apparition.

Le 20 juillet, le tropique du Capricorne fut coupé par 105° de

longitude, et le 27 du même mois, nous franchissions l'équateur sur

le cent dixième méridien. Ce relèvement fait, la frégate prit une

direction plus décidée vers l'ouest, et s'engagea dans les mers

centrales du Pacifique. Le commandant Farragut pensait, avec raison,

qu'il valait mieux fréquenter les eaux profondes, et s'éloigner des

continents ou des îles dont l'animal avait toujours paru éviter

l'approche, «sans doute parce qu'il n'y avait pas assez d'eau pour

lui!» disait le maître d'équipage. La frégate passa donc au large des

Pomotou, des Marquises, des Sandwich, coupa le tropique du Cancer par

132° de longitude, et se dirigea vers les mers de Chine.

Nous étions enfin sur le théâtre des derniers ébats du monstre! Et,

pour tout dire, on ne vivait plus à bord. Les cœurs palpitaient

effroyablement, et se préparaient pour l'avenir d'incurables

anévrismes. L'équipage entier subissait une surexcitation nerveuse,

dont je ne saurais donner l'idée. On ne mangeait pas, on ne dormait

plus. Vingt fois par jour, une erreur d'appréciation, une illusion

d'optique de quelque matelot perché sur les barres, causaient

d'intolérables souleurs, et ces émotions, vingt fois répétées, nous

maintenaient dans un état d'éréthisme trop violent pour ne pas amener

une réaction prochaine.

Et en effet, la réaction ne tarda pas à se produire. Pendant trois

mois, trois mois dont chaque jour durait un siècle! l'_Abraham-Lincoln_

sillonna toutes les mers septentrionales du Pacifique, courant aux

baleines signalées, faisant de brusques écarts de route, virant

subitement d'un bord sur l'autre, s'arrêtant soudain, forçant ou

renversant sa vapeur, coup sur coup, au risque de déniveler sa machine,

et il ne laissa pas un point inexploré des rivages du Japon à la côte

américaine. Et rien! rien que l'immensité des flots déserts! rien qui

ressemblât à un narwal gigantesque, ni à un îlot sous-marin, ni à une

épave de naufrage, ni à un écueil fuyant, ni à quoi que ce fût de

surnaturel!

La réaction se fit donc. Le découragement s'empara d'abord des esprits,

et ouvrit une brèche à l'incrédulité. Un nouveau sentiment se produisit

à bord, qui se composait de trois dixièmes de honte contre sept

dixièmes de fureur. On était «tout bête» de s'être laissé prendre à une

chimère, mais encore plus furieux! Les montagnes d'arguments entassés

depuis un an s'écroulèrent à la fois, et chacun ne songea plus qu'à se

rattraper aux heures de repas ou de sommeil du temps qu'il avait si

sottement sacrifié.

Avec la mobilité naturelle à l'esprit humain, d'un excès on se jeta

dans un autre. Les plus chauds partisans de l'entreprise devinrent

fatalement ses plus ardents détracteurs. La réaction monta des fonds

du navire, du poste des soutiers jusqu'au carré de l'état-major,

et certainement, sans un entêtement très-particulier du commandant

Farragut, la frégate eût définitivement remis le cap au sud.

Cependant, cette recherche inutile ne pouvait se prolonger plus

longtemps. L'_Abraham-Lincoln_ n'avait rien à se reprocher, ayant

tout fait pour réussir. Jamais équipage d'un bâtiment de la marine

américaine ne montra plus de patience et plus de zèle; son insuccès ne

saurait lui être imputé; il ne restait plus qu'à revenir.

Une représentation dans ce sens fut faite au commandant. Le commandant

tint bon. Les matelots ne cachèrent point leur mécontentement, et

le service en souffrit. Je ne veux pas dire qu'il y eut révolte à

bord, mais après une raisonnable période d'obstination, le commandant

Farragut, comme autrefois Colomb, demanda trois jours de patience. Si

dans le délai de trois jours, le monstre n'avait pas paru, l'homme de

barre donnerait trois tours de roue, et l'_Abraham-Lincoln_ ferait

route vers les mers européennes.

Cette promesse fut faite le 2 novembre. Elle eut tout d'abord pour

résultat de ranimer les défaillances de l'équipage. L'Océan fut observé

avec une nouvelle attention. Chacun voulait lui jeter ce dernier

coup d'œil dans lequel se résume tout le souvenir. Les lunettes

fonctionnèrent avec une activité fiévreuse. C'était un suprême défi

porté au narwal géant, et celui-ci ne pouvait raisonnablement se

dispenser de répondre à cette sommation «à comparaître!»

Deux jours se passèrent. L'_Abraham-Lincoln_ se tenait sous petite

vapeur. On employait mille moyens pour éveiller l'attention ou stimuler

l'apathie de l'animal, au cas où il se fût rencontré dans ces parages.

D'énormes quartiers de lard furent mis à la traîne,—pour la plus

grande satisfaction des requins, je dois le dire. Les embarcations

rayonnèrent dans toutes les directions autour de l'_Abraham-Lincoln_,

pendant qu'il mettait en panne, et ne laissèrent pas un point de mer

inexploré. Mais le soir du 4 novembre arriva sans que se fût dévoilé ce

mystère sous-marin.

Le lendemain, 5 novembre, à midi, expirait le délai de rigueur.

Après le point, le commandant Farragut, fidèle à sa promesse, devait

donner la route au sud-est, et abandonner définitivement les régions

septentrionales du Pacifique.

La frégate se trouvait alors par 31° 15′ de latitude nord et par 136°

42′ de longitude est. Les terres du Japon nous restaient à moins de

deux cents milles sous le vent. La nuit approchait. On venait de piquer

huit heures. De gros nuages voilaient le disque de la lune, alors dans

son premier quartier. La mer ondulait paisiblement sous l'étrave de la

frégate.

En ce moment, j'étais appuyé à l'avant, sur le bastingage de tribord.

Conseil, posté près de moi, regardait devant lui. L'équipage,

juché dans les haubans, examinait l'horizon qui se rétrécissait et

s'obscurcissait peu à peu. Les officiers, armés de leur lorgnette

de nuit, fouillaient l'obscurité croissante. Parfois le sombre Océan

étincelait sous un rayon que la lune dardait entre la frange de deux

nuages. Puis, toute trace lumineuse s'évanouissait dans les ténèbres.

En observant Conseil, je constatai que ce brave garçon subissait tant

soit peu l'influence générale. Du moins, je le crus ainsi. Peut-être,

et pour la première fois, ses nerfs vibraient-ils sous l'action d'un

sentiment de curiosité.

«Allons, Conseil, lui dis-je, voilà une dernière occasion d'empocher

deux mille dollars.

—Que monsieur me permette de le lui dire, répondit Conseil, je n'ai

jamais compté sur cette prime, et le gouvernement de l'Union pouvait

promettre cent mille dollars, il n'en aurait pas été plus pauvre.

—Tu as raison, Conseil. C'est une sotte affaire, après tout, et dans

laquelle nous nous sommes lancés trop légèrement. Que de temps perdu,

que d'émotions inutiles! Depuis six mois déjà, nous serions rentrés en

France...

—Dans le petit appartement de monsieur, répliqua Conseil, dans le

Muséum de monsieur! Et j'aurais déjà classé les fossiles de monsieur!

Et le babiroussa de monsieur serait installé dans sa cage du Jardin des

Plantes, et il attirerait tous les curieux de la capitale!

—Comme tu dis, Conseil, et sans compter, j'imagine, que l'on se

moquera de nous!

—Effectivement, répondit tranquillement Conseil, je pense que l'on se

moquera de monsieur. Et, faut-il le dire...?

—Il faut le dire, Conseil.

—Eh bien, monsieur n'aura que ce qu'il mérite!

—Vraiment!

—Quand on a l'honneur d'être un savant comme monsieur, on ne s'expose

pas...»

Conseil ne put achever son compliment. Au milieu du silence général,

une voix venait de se faire entendre. C'était la voix de Ned Land, et

Ned Land s'écriait:

«Ohé! la chose en question, sous le vent, par le travers à nous!»

[Illustration: Les embarcations rayonnèrent autour de la frégate.

(Page 30.)]

CHAPITRE VI

A TOUTE VAPEUR.

A ce cri, l'équipage entier se précipita vers le harponneur,

commandant, officiers, maîtres, matelots, mousses, jusqu'aux ingénieurs

qui quittèrent leur machine, jusqu'aux chauffeurs qui abandonnèrent

leurs fourneaux. L'ordre de stopper avait été donné, et la frégate ne

courait plus que sur son erre.

[Illustration: Le monstre immergé à quelques toises. (Page 33.)]

L'obscurité était profonde alors, et quelque bons que fussent les yeux

du Canadien, je me demandais comment il avait vu et ce qu'il avait pu

voir. Mon cœur battait à se rompre.

Mais Ned Land ne s'était pas trompé, et tous, nous aperçûmes l'objet

qu'il indiquait de la main.

A deux encâblures de l'_Abraham-Lincoln_ et de sa hanche de tribord,

la mer semblait être illuminée par dessous. Ce n'était point un simple

phénomène de phosphorescence, et l'on ne pouvait s'y tromper. Le

monstre, immergé à quelques toises de la surface des eaux, projetait

cet éclat très-intense, mais inexplicable, que mentionnaient les

rapports de plusieurs capitaines. Cette magnifique irradiation devait

être produite par un agent d'une grande puissance éclairante. La partie

lumineuse décrivait sur la mer un immense ovale très-allongé, au

centre duquel se condensait un foyer ardent dont l'insoutenable éclat

s'éteignait par dégradations successives.

«Ce n'est qu'une agglomération de molécules phosphorescentes, s'écria

l'un des officiers.

—Non, monsieur, répliquai-je avec conviction. Jamais les pholades ou

les salpes ne produisent une si puissante lumière. Cet éclat est de

nature essentiellement électrique... D'ailleurs, voyez, voyez! il se

déplace! il se meut en avant, en arrière! il s'élance sur nous!»

Un cri général s'éleva de la frégate.

«Silence! dit le commandant Farragut. La barre au vent, toute! Machine

en arrière!»

Les matelots se précipitèrent à la barre, les ingénieurs à leur

machine. La vapeur fut immédiatement renversée, et l'_Abraham-Lincoln_,

abattant sur bâbord, décrivit un demi-cercle.

«La barre droite! Machine en avant!» cria le commandant Farragut.

Ces ordres furent exécutés, et la frégate s'éloigna rapidement du foyer

lumineux.

Je me trompe. Elle voulut s'éloigner, mais le surnaturel animal se

rapprocha avec une vitesse double de la sienne.

Nous étions haletants. La stupéfaction, bien plus que la crainte, nous

tenait muets et immobiles. L'animal nous gagnait en se jouant. Il fit

le tour de la frégate qui filait alors quatorze nœuds, et l'enveloppa

de ses nappes électriques comme d'une poussière lumineuse. Puis il

s'éloigna de deux ou trois milles, laissant une traînée phosphorescente

comparable aux tourbillons de vapeur que jette en arrière la locomotive

d'un express. Tout d'un coup, des obscures limites de l'horizon,

où il alla prendre son élan, le monstre fonça subitement vers

l'_Abraham-Lincoln_ avec une effrayante rapidité, s'arrêta brusquement

à vingt pieds de ses précintes, s'éteignit,—non pas en s'abîmant

sous les eaux, puisque son éclat ne subit aucune dégradation,—mais

soudainement et comme si la source de cette brillante effluve se fût

subitement tarie! Puis, il reparut de l'autre côté du navire, soit

qu'il l'eut tourné, soit qu'il eut glissé sous sa coque. A chaque

instant, une collision pouvait se produire, qui nous eût été fatale.

Cependant, je m'étonnais des manœuvres de la frégate. Elle fuyait et

n'attaquait pas. Elle était poursuivie, elle qui devait poursuivre, et

j'en fis l'observation au commandant Farragut. Sa figure, d'ordinaire

si impassible, était empreinte d'un indéfinissable étonnement.

«Monsieur Aronnax, me répondit-il, je ne sais à quel être formidable

j'ai affaire, et je ne veux pas risquer imprudemment ma frégate au

milieu de cette obscurité. D'ailleurs comment attaquer l'inconnu,

comment s'en défendre? Attendons le jour et les rôles changeront.

—Vous n'avez plus de doute, commandant, sur la nature de l'animal?

—Non, monsieur, c'est évidemment un narwal gigantesque, mais aussi un

narwal électrique.

—Peut-être, ajoutai-je, ne peut-on pas plus l'approcher qu'une gymnote

ou une torpille!

—En effet, répondit le commandant, et s'il possède en lui une

puissance foudroyante, c'est à coup sûr le plus terrible animal qui

soit jamais sorti de la main du Créateur. C'est pourquoi, monsieur, je

me tiendrai sur mes gardes.»

Tout l'équipage resta sur pied pendant la nuit. Personne ne songea à

dormir. L'_Abraham-Lincoln_, ne pouvant lutter de vitesse, avait modéré

sa marche et se tenait sous petite vapeur. De son côté, le narwal,

imitant la frégate, se laissait bercer au gré des lames, et semblait

décidé à ne point abandonner le théâtre de la lutte.

Vingt mille lieues sous les mers · 第 2 / 37 段