Mon article fut chaudement discuté, ce qui lui valut un gran

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VINGT MILLE LIEUES

SOUS

LES MERS

—LES VOYAGES EXTRAORDINAIRES—

[Illustration]

—J. HETZEL, ÉDITEUR—

_Ouvrage couronné par l'Académie française._

JULES VERNE

VINGT MILLE LIEUES

SOUS

LES MERS

ILLUSTRÉ DE

111 DESSINS PAR DE NEUVILLE ET RIOU

GRAVÉS PAR HILDIBRAND.

[Illustration]

BIBLIOTHÈQUE

_D'ÉDUCATION ET DE RÉCRÉATION_

J. HETZEL ET Cie, 18, RUE JACOB

PARIS

Tous droits de traduction et de reproduction réservés.

[Illustration: VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS

TOUR DU MONDE SOUS MARIN]

CHAPITRE PREMIER

UN ÉCUEIL FUYANT.

L'année 1866 fut marquée par un événement bizarre, un phénomène

inexpliqué et inexplicable que personne n'a sans doute oublié.

Sans parler des rumeurs qui agitaient les populations des ports et

surexcitaient l'esprit public à l'intérieur des continents, les gens de

mer furent particulièrement émus. Les négociants, armateurs, capitaines

de navires, skippers et masters de l'Europe et de l'Amérique, officiers

des marines militaires de tous pays, et, après eux, les gouvernements

des divers États des deux continents, se préoccupèrent de ce fait au

plus haut point.

En effet, depuis quelque temps, plusieurs navires s'étaient rencontrés

sur mer avec «une chose énorme,» un objet long, fusiforme, parfois

phosphorescent, infiniment plus vaste et plus rapide qu'une baleine.

Les faits relatifs à cette apparition, consignés aux divers livres

de bord, s'accordaient assez exactement sur la structure de l'objet

ou de l'être en question, la vitesse inouïe de ses mouvements, la

puissance surprenante de sa locomotion, la vie particulière dont il

semblait doué. Si c'était un cétacé, il surpassait en volume tous ceux

que la science avait classés jusqu'alors. Ni Cuvier, ni Lacépède, ni

M. Dumeril, ni M. de Quatrefages n'eussent admis l'existence d'un tel

monstre,—à moins de l'avoir vu, ce qui s'appelle vu de leurs propres

yeux de savants.

A prendre la moyenne des observations faites à diverses reprises,—en

rejetant les évaluations timides qui assignaient à cet objet

une longueur de deux cents pieds, et en repoussant les opinions

exagérées qui le disaient large d'un mille et long de trois,—on

pouvait affirmer, cependant, que cet être phénoménal dépassait de

beaucoup toutes les dimensions admises jusqu'à ce jour par les

ichthyologistes,—s'il existait toutefois.

Or, il existait, le fait en lui-même n'était plus niable, et, avec ce

penchant qui pousse au merveilleux la cervelle humaine, on comprendra

l'émotion produite dans le monde entier par cette surnaturelle

apparition. Quant à la rejeter au rang des fables, il fallait y

renoncer.

En effet, le 20 juillet 1866, le steamer _Governor-Higginson_, de

_Calcutta and Burnach steam navigation Company_, avait rencontré cette

masse mouvante à cinq milles dans l'est des côtes de l'Australie. Le

capitaine Baker se crut, tout d'abord, en présence d'un écueil inconnu;

il se disposait même à en déterminer la situation exacte, quand deux

colonnes d'eau, projetées par l'inexplicable objet, s'élancèrent en

sifflant à cent cinquante pieds dans l'air. Donc, à moins que cet

écueil ne fût soumis aux expansions intermittentes d'un geyser, le

_Governor-Higginson_ avait affaire bel et bien à quelque mammifère

aquatique, inconnu jusque-là, qui rejetait par ses évents des colonnes

d'eau, mélangées d'air et de vapeur.

Pareil fait fut également observé le 23 juillet de la même année,

dans les mers du Pacifique, par le _Cristobal-Colon_, de _West

India and Pacific steam navigation Company_. Donc, ce cétacé

extraordinaire pouvait se transporter d'un endroit à un autre avec

une vélocité surprenante, puisque à trois jours d'intervalle, le

_Governor-Higginson_ et le _Cristobal-Colon_ l'avaient observé en deux

points de la carte séparés par une distance de plus de sept cents

lieues marines.

Quinze jours plus tard, à deux mille lieues de là, l'_Helvetia_, de

la _Compagnie Nationale_, et le _Shannon_, du _Royal-Mail_, marchant

à contrebord dans cette portion de l'Atlantique comprise entre les

États-Unis et l'Europe, se signalèrent respectivement le monstre

par 42° 15′ de latitude nord, et 60° 35′ de longitude à l'ouest du

méridien de Greenwich. Dans cette observation simultanée, on crut

pouvoir évaluer la longueur minimum du mammifère à plus de trois cent

cinquante pieds anglais[1], puisque le _Shannon_ et l'_Helvetia_

étaient de dimension inférieure à lui, bien qu'ils mesurassent cent

mètres de l'étrave à l'étambot. Or, les plus vastes baleines, celles

qui fréquentent les parages des îles Aléoutiennes, le Kulammak et

l'Umgullick, n'ont jamais dépassé la longueur de cinquante-six

mètres,—si même elles l'atteignent.

[1] Environ 106 mètres. Le pied anglais n'est que de 30,40

centimètres.

Ces rapports arrivés coup sur coup, de nouvelles observations faites à

bord du transatlantique _le Pereire_, un abordage entre _l'Etna_, de la

ligne Inman, et le monstre, un procès-verbal dressé par les officiers

de la frégate française _la Normandie_, un très-sérieux relèvement

obtenu par l'état-major du commodore Fitz-James à bord du _Lord-Clyde_,

émurent profondément l'opinion publique. Dans les pays d'humeur

légère, on plaisanta le phénomène, mais les pays graves et pratiques,

l'Angleterre, l'Amérique, l'Allemagne, s'en préoccupèrent vivement.

Partout dans les grands centres, le monstre devint à la mode; on le

chanta dans les cafés, on le bafoua dans les journaux, on le joua sur

les théâtres. Les canards eurent là une belle occasion de pondre des

œufs de toute couleur. On vit réapparaître dans les journaux—à court

de copie—tous les êtres imaginaires et gigantesques, depuis la baleine

blanche, le terrible «Moby Dick» des régions hyperboréennes, jusqu'au

Kraken démesuré, dont les tentacules peuvent enlacer un bâtiment de

cinq cents tonneaux et l'entraîner dans les abîmes de l'Océan. On

reproduisit même les procès-verbaux des temps anciens, les opinions

d'Aristote et de Pline, qui admettaient l'existence de ces monstres,

puis les récits norwégiens de l'évêque Pontoppidan, les relations de

Paul Heggede, et enfin les rapports de M. Harrington, dont la bonne foi

ne peut être soupçonnée, quand il affirme avoir vu, étant à bord du

_Castillan_, en 1857, cet énorme serpent qui n'avait jamais fréquenté

jusqu'alors que les mers de l'ancien _Constitutionnel_.

Alors éclata l'interminable polémique des crédules et des incrédules

dans les sociétés savantes et les journaux scientifiques. La «question

du monstre» enflamma les esprits. Les journalistes, qui font profession

de science en lutte avec ceux qui font profession d'esprit, versèrent

des flots d'encre pendant cette mémorable campagne; quelques-uns même,

deux ou trois gouttes de sang, car du serpent de mer, ils en vinrent

aux personnalités les plus offensantes.

Six mois durant, la guerre se poursuivit avec des chances diverses. Aux

articles de fond de l'Institut géographique du Brésil, de l'Académie

royale des sciences de Berlin, de l'Association Britannique, de

l'Institution Smithsonnienne de Washington, aux discussions du _The

Indian Archipelago_, du _Cosmos_ de l'abbé Moigno, des _Mittheilungen_

de Petermann, aux chroniques scientifiques des grands journaux de la

France et de l'étranger, la petite presse ripostait avec une verve

intarissable. Ses spirituels écrivains parodiant un mot de Linnée, cité

par les adversaires du monstre, soutinrent en effet que «la nature ne

faisait pas de sots,» et ils adjurèrent leurs contemporains de ne point

donner un démenti à la nature, en admettant l'existence des Krakens,

des serpents de mer, des «Moby Dick,» et autres élucubrations de marins

en délire. Enfin, dans un article d'un journal satirique très-redouté,

le plus aimé de ses rédacteurs, brochant sur le tout, poussa au

monstre, comme Hippolyte, lui porta un dernier coup et l'acheva au

milieu d'un éclat de rire universel. L'esprit avait vaincu la science.

Pendant les premiers mois de l'année 1867, la question parut être

enterrée, et elle ne semblait pas devoir renaître, quand de nouveaux

faits furent portés à la connaissance du public. Il ne s'agit

plus alors d'un problème scientifique à résoudre, mais bien d'un

danger réel, sérieux à éviter. La question prit une toute autre

face. Le monstre redevint îlot, rocher, écueil, mais écueil fuyant,

indéterminable, insaisissable.

Le 5 mars 1867, le _Moravian_, de _Montréal Océan Company_, se trouvant

pendant la nuit par 27° 30′ de latitude et 72° 15′ de longitude,

heurta de sa hanche de tribord un roc qu'aucune carte ne marquait dans

ces parages. Sous l'effort combiné du vent et de ses quatre cents

chevaux-vapeur, il marchait à la vitesse de treize nœuds. Nul doute

que sans la qualité supérieure de sa coque, le _Moravian_, ouvert au

choc, ne se fût englouti avec les deux cent trente-sept passagers qu'il

ramenait du Canada.

L'accident était arrivé vers cinq heures du matin, lorsque le jour

commençait à poindre. Les officiers de quart se précipitèrent à

l'arrière du bâtiment. Ils examinèrent l'Océan avec la plus scrupuleuse

attention. Ils ne virent rien, si ce n'est un fort remous qui brisait à

trois encâblures, comme si les nappes liquides eussent été violemment

battues. Le relèvement du lieu fut exactement pris, et le _Moravian_

continua sa route sans avaries apparentes. Avait-il heurté une roche

sous-marine, ou quelque énorme épave d'un naufrage? on ne put le

savoir; mais, examen fait de sa carène dans les bassins de radoub, il

fut reconnu qu'une partie de la quille avait été brisée.

Ce fait, extrêmement grave en lui-même, eût peut-être été oublié comme

tant d'autres, si, trois semaines après, il ne se fût reproduit dans

des conditions identiques. Seulement, grâce à la nationalité du navire

victime de ce nouvel abordage, grâce à la réputation de la Compagnie

à laquelle ce navire appartenait, l'événement eut un retentissement

immense.

Personne n'ignore le nom du célèbre armateur anglais Cunard. Cet

intelligent industriel fonda, en 1840, un service postal entre

Liverpool et Halifax, avec trois navires en bois et à roues d'une force

de quatre cents chevaux, et d'une jauge de onze cent soixante-deux

tonneaux. Huit ans après, le matériel de la Compagnie s'accroissait de

quatre navires de six cent cinquante chevaux et de dix-huit cent vingt

tonnes, et, deux ans plus tard, de deux autres bâtiments supérieurs

en puissance et en tonnage. En 1853, la compagnie Cunard, dont le

privilége pour le transport des dépêches venait d'être renouvelé,

ajouta successivement à son matériel _l'Arabia_, _le Persia_, _le

China_, _le Scotia_, _le Java_, _le Russia_, tous navires de première

marche, et les plus vastes qui, après le _Great-Eastern_, eussent

jamais sillonné les mers. Ainsi donc, en 1867, la Compagnie possédait

douze navires, dont huit à roues et quatre à hélices.

Si je donne ces détails très-succincts, c'est afin que chacun sache

bien quelle est l'importance de cette compagnie de transports

maritimes, connue du monde entier pour son intelligente gestion.

Nulle entreprise de navigation transocéanienne n'a été conduite avec

plus d'habileté; nulle affaire n'a été couronnée de plus de succès.

Depuis vingt-six ans, les navires Cunard ont traversé deux mille fois

l'Atlantique, et jamais un voyage n'a été manqué, jamais un retard

n'a eu lieu, jamais ni une lettre, ni un homme, ni un bâtiment n'ont

été perdus. Aussi, les passagers choisissent-ils encore, malgré la

concurrence puissante que lui fait la France, la ligne Cunard de

préférence à toute autre, ainsi qu'il appert d'un relevé fait sur

les documents officiels des dernières années. Ceci dit, personne ne

s'étonnera du retentissement que provoqua l'accident arrivé à l'un de

ses plus beaux steamers.

Le 13 avril 1867, la mer étant belle, la brise maniable, le _Scotia_ se

trouvait par 15° 12′ de longitude et 45° 37′ de latitude. Il marchait

avec une vitesse de treize nœuds quarante-trois centièmes sous la

poussée de ses mille chevaux-vapeur. Ses roues battaient la mer avec

une régularité parfaite. Son tirant d'eau était alors de six mètres

soixante-dix centimètres, et son déplacement de six mille six cent

vingt-quatre mètres cubes.

A quatre heures dix-sept minutes du soir, pendant le lunch des

passagers réunis dans le grand salon, un choc, peu sensible, en somme,

se produisit sur la coque du _Scotia_, par sa hanche et un peu en

arrière de la roue de bâbord.

Le _Scotia_ n'avait pas heurté, il avait été heurté, et plutôt par un

instrument tranchant ou perforant que contondant. L'abordage avait

semblé si léger que personne ne s'en fût inquiété à bord, sans le cri

des caliers qui remontèrent sur le pont en s'écriant:

«Nous coulons! nous coulons!»

Tout d'abord, les passagers furent très-effrayés; mais le capitaine

Anderson se hâta de les rassurer. En effet, le danger ne pouvait être

imminent. Le _Scotia_, divisé en sept compartiments par des cloisons

étanches, devait braver impunément une voie d'eau.

Le capitaine Anderson se rendit immédiatement dans la cale. Il

reconnut que le cinquième compartiment avait été envahi par la mer,

et la rapidité de l'envahissement prouvait que la voie d'eau était

considérable. Fort heureusement, ce compartiment ne renfermait pas les

chaudières, car les feux se fussent subitement éteints.

Le capitaine Anderson fit stopper immédiatement, et l'un des matelots

plongea pour reconnaître l'avarie. Quelques instants après, on

constatait l'existence d'un trou large de deux mètres dans la carène du

steamer. Une telle voie d'eau ne pouvait être aveuglée, et le _Scotia_,

ses roues à demi noyées, dut continuer ainsi son voyage. Il se trouvait

alors à trois cent milles du cap Clear, et après trois jours d'un

retard qui inquiéta vivement Liverpool, il entra dans les bassins de la

Compagnie.

Les ingénieurs procédèrent alors à la visite du _Scotia_, qui fut mis

en cale sèche. Ils ne purent en croire leurs yeux. A deux mètres et

demi au-dessous de la flottaison s'ouvrait une déchirure régulière,

en forme de triangle isocèle. La cassure de la tôle était d'une

netteté parfaite, et elle n'eût pas été frappée plus sûrement à

l'emporte-pièce. Il fallait donc que l'outil perforant qui l'avait

produite fût d'une trempe peu commune,—et après avoir été lancé

avec une force prodigieuse, ayant ainsi percé une tôle de quatre

centimètres, il avait dû se retirer de lui-même par un mouvement

rétrograde et vraiment inexplicable.

Tel était ce dernier fait, qui eut pour résultat de passionner à

nouveau l'opinion publique. Depuis ce moment, en effet, les sinistres

maritimes qui n'avaient pas de cause déterminée furent mis sur le

compte du monstre. Ce fantastique animal endossa la responsabilité de

tous ces naufrages, dont le nombre est malheureusement considérable;

car sur trois mille navires dont la perte est annuellement relevée au

_Bureau-Veritas_, le chiffre des navires à vapeur ou à voiles, supposés

perdus corps et biens par suite d'absence de nouvelles, ne s'élève pas

à moins de deux cents!

Or, ce fut le «monstre» qui, justement ou injustement, fut accusé de

leur disparition, et, grâce à lui, les communications entre les divers

continents devenant de plus en plus dangereuses, le public se déclara

et demanda catégoriquement que les mers fussent enfin débarrassées et à

tout prix de ce formidable cétacé.

[Illustration: Les ingénieurs procédèrent à la visite du _Scotia_.

(Page 6.)]

CHAPITRE II

LE POUR ET LE CONTRE.

A l'époque où ces événements se produisirent, je revenais d'une

exploration scientifique entreprise dans les mauvaises terres du

Nébraska, aux États-Unis. En ma qualité de professeur-suppléant au

Muséum d'histoire naturelle de Paris, le gouvernement français m'avait

joint à cette expédition. Après six mois passés dans le Nébraska,

chargé de précieuses collections, j'arrivai à New-York vers la fin de

mars. Mon départ pour France était fixé aux premiers jours de mai. Je

m'occupais donc, en attendant, de classer mes richesses minéralogiques,

botaniques et zoologiques, quand arriva l'incident du _Scotia_.

J'étais parfaitement au courant de la question à l'ordre du jour, et

comment ne l'aurais-je pas été? J'avais lu et relu tous les journaux

américains et européens sans être plus avancé. Ce mystère m'intriguait.

Dans l'impossibilité de me former une opinion, je flottais d'un extrême

à l'autre. Qu'il y eût quelque chose, cela ne pouvait être douteux,

et les incrédules étaient invités à mettre le doigt sur la plaie du

_Scotia_.

A mon arrivée à New-York, la question brûlait. L'hypothèse de l'îlot

flottant, de l'écueil insaisissable, soutenue par quelques esprits peu

compétents, était absolument abandonnée. Et, en effet, à moins que cet

écueil n'eût une machine dans le ventre, comment pouvait-il se déplacer

avec une rapidité si prodigieuse?

De même fut repoussée l'existence d'une coque flottante, d'une énorme

épave, et toujours à cause de la rapidité du déplacement.

Restaient donc deux solutions possibles de la question, qui créaient

deux clans très-distincts de partisans: d'un côté, ceux qui tenaient

pour un monstre d'une force colossale; de l'autre, ceux qui tenaient

pour un bateau «sous-marin» d'une extrême puissance motrice.

Or, cette dernière hypothèse, admissible après tout, ne put résister

aux enquêtes qui furent poursuivies dans les deux mondes. Qu'un simple

particulier eût à sa disposition un tel engin mécanique, c'était peu

probable. Où et quand l'eût-il fait construire, et comment aurait-il

tenu cette construction secrète?

Seul, un gouvernement pouvait posséder une pareille machine

destructive, et, en ces temps désastreux où l'homme s'ingénie à

multiplier la puissance des armes de guerre, il était possible

qu'un État essayât à l'insu des autres ce formidable engin. Après

les chassepots, les torpilles, après les torpilles, les béliers

sous-marins, puis,—la réaction. Du moins, je l'espère.

Mais l'hypothèse d'une machine de guerre tomba encore devant la

déclaration des gouvernements. Comme il s'agissait là d'un intérêt

public, puisque les communications transocéaniennes en souffraient, la

franchise des gouvernements ne pouvait être mise en doute. D'ailleurs,

comment admettre que la construction de ce bateau sous-marin eût

échappé aux yeux du public? Garder le secret dans ces circonstances est

très-difficile pour un particulier, et certainement impossible pour un

État dont tous les actes sont obstinément surveillés par les puissances

rivales.

[Illustration: La frégate l'_Abraham-Lincoln_. (Page 12.)]

Donc, après enquêtes faites en Angleterre, en France, en Russie, en

Prusse, en Espagne, en Italie, en Amérique, voire même en Turquie,

l'hypothèse d'un Monitor sous-marin fut définitivement rejetée.

Le monstre revint donc à flots, en dépit des incessantes plaisanteries

dont le lardait la petite presse et, dans cette voie, les imaginations

se laissèrent bientôt aller aux plus absurdes rêveries d'une

ichthyologie fantastique.

A mon arrivée à New-York, plusieurs personnes m'avaient fait l'honneur

de me consulter sur le phénomène en question. J'avais publié en France

un ouvrage in-quarto en deux volumes intitulé: _les Mystères des

grands fonds sous-marins_. Ce livre, particulièrement goûté du monde

savant, faisait de moi un spécialiste dans cette partie assez obscure

de l'histoire naturelle. Mon avis me fut demandé. Tant que je pus nier

la réalité du fait, je me renfermai dans une absolue négation. Mais

bientôt, collé au mur, je dus m'expliquer catégoriquement. Et même,

«l'honorable Pierre Aronnax, professeur au Muséum de Paris,» fut mis en

demeure par le _New-York-Herald_ de formuler une opinion quelconque.

Je m'exécutai. Je parlai faute de pouvoir me taire. Je discutai la

question sous toutes ses faces, politiquement et scientifiquement, et

je donne ici un extrait d'un article très-nourri que je publiai dans le

numéro du 30 avril.

«Ainsi donc, disais-je, après avoir examiné une à une les diverses

hypothèses, toute autre supposition étant rejetée, il faut

nécessairement admettre l'existence d'un animal marin d'une puissance

excessive.

«Les grandes profondeurs de l'Océan nous sont totalement inconnues. La

sonde n'a su les atteindre. Que se passe-t-il dans ces abîmes reculés?

Quels êtres habitent et peuvent habiter à douze ou quinze milles

au-dessous de la surface des eaux? Quel est l'organisme de ces animaux?

On saurait à peine le conjecturer.

«Cependant, la solution du problème qui m'est soumis peut affecter la

forme du dilemme.

«Ou nous connaissons toutes les variétés d'êtres qui peuplent notre

planète, ou nous ne les connaissons pas.

«Si nous ne les connaissons pas toutes, si la nature a encore des

secrets pour nous en ichthyologie, rien de plus acceptable que

d'admettre l'existence de poissons ou de cétacés, d'espèces ou même

de genres nouveaux, d'une organisation essentiellement «fondrière»,

qui habitent les couches inaccessibles à la sonde, et qu'un événement

quelconque, une fantaisie, un caprice, si l'on veut, ramène à de longs

intervalles vers le niveau supérieur de l'Océan.

«Si, au contraire, nous connaissons toutes les espèces vivantes, il

faut nécessairement chercher l'animal en question parmi les êtres

marins déjà catalogués, et dans ce cas, je serais disposé à admettre

l'existence d'un _Narwal géant_.

«Le narwal vulgaire ou licorne de mer atteint souvent une longueur de

soixante pieds. Quintuplez, décuplez même cette dimension, donnez à

ce cétacé une force proportionnelle à sa taille, accroissez ses armes

offensives, et vous obtenez l'animal voulu. Il aura les proportions

déterminées par les officiers du _Shannon_, l'instrument exigé par la

perforation du _Scotia_, et la puissance nécessaire pour entamer la

coque d'un steamer.

«En effet, le narwal est armé d'une sorte d'épée d'ivoire, d'une

hallebarde, suivant l'expression de certains naturalistes. C'est une

dent principale qui a la dureté de l'acier. On a trouvé quelques-unes

de ces dents implantées dans le corps des baleines que le narwal

attaque toujours avec succès. D'autres ont été arrachées, non sans

peine, de carènes de vaisseaux qu'elles avaient percées d'outre en

outre, comme un foret perce un tonneau. Le musée de la Faculté de

médecine de Paris possède une de ces défenses longue de deux mètres

vingt-cinq centimètres, et large de quarante-huit centimètres à sa base!

«Eh bien! supposez l'arme dix fois plus forte, et l'animal dix fois

plus puissant, lancez-le avec une rapidité de vingt milles à l'heure,

multipliez sa masse par sa vitesse, et vous obtenez un choc capable de

produire la catastrophe demandée.

«Donc, jusqu'à plus amples informations, j'opinerais pour une licorne

de mer, de dimensions colossales, armée, non plus d'une hallebarde,

mais d'un véritable éperon comme les frégates cuirassées ou les «rams»

de guerre, dont elle aurait à la fois la masse et la puissance motrice.

«Ainsi s'expliquerait ce phénomène inexplicable,—à moins qu'il n'y ait

rien, en dépit de ce qu'on a entrevu, vu, senti et ressenti,—ce qui

est encore possible!»

Ces derniers mots étaient une lâcheté de ma part; mais je voulais

jusqu'à un certain point couvrir ma dignité de professeur, et ne pas

trop prêter à rire aux Américains, qui rient bien, quand ils rient.

Je me réservais une échappatoire. Au fond, j'admettais l'existence du

«monstre».

Mon article fut chaudement discuté, ce qui lui valut un grand

retentissement. Il rallia un certain nombre de partisans. La solution

qu'il proposait, d'ailleurs, laissait libre carrière à l'imagination.

L'esprit humain se plaît à ces conceptions grandioses d'êtres

surnaturels. Or la mer est précisément leur meilleur véhicule, le seul

milieu où ces géants,—près desquels les animaux terrestres, éléphants

ou rhinocéros, ne sont que des nains,—puissent se produire et se

développer. Les masses liquides transportent les plus grandes espèces

connues de mammifères, et peut-être recèlent-elles des mollusques d'une

incomparable taille, des crustacés effrayants à contempler, tels que

seraient des homards de cent mètres ou des crabes pesant deux cents

tonnes! Pourquoi non? Autrefois, les animaux terrestres, contemporains

des époques géologiques, les quadrupèdes, les quadrumanes, les

reptiles, les oiseaux étaient construits sur des gabarits gigantesques.

Le Créateur les avait jetés dans un moule colossal que le temps a

réduit peu à peu. Pourquoi la mer, dans ses profondeurs ignorées,

n'aurait-elle pas gardé ces vastes échantillons de la vie d'un autre

âge, elle qui ne se modifie jamais, alors que le noyau terrestre

change presque incessamment? Pourquoi ne cacherait-elle pas dans son

sein les dernières variétés de ces espèces titanesques, dont les années

sont des siècles, et les siècles des millénaires?

Mais je me laisse entraîner à des rêveries qu'il ne m'appartient plus

d'entretenir! Trêve à ces chimères que le temps a changées pour moi en

réalités terribles. Je le répète, l'opinion se fit alors sur la nature

du phénomène, et le public admit sans conteste l'existence d'un être

prodigieux qui n'avait rien de commun avec les fabuleux serpents de mer.

Mais si les uns ne virent là qu'un problème purement scientifique

à résoudre, les autres, plus positifs, surtout en Amérique et en

Angleterre, furent d'avis de purger l'Océan de ce redoutable monstre,

afin de rassurer les communications transocéaniennes. Les journaux

industriels et commerciaux traitèrent la question principalement à

ce point de vue. La _Shipping and Mercantile Gazette_, le _Lloyd_,

le _Paquebot_, la _Revue maritime et coloniale_, toutes les feuilles

dévouées aux Compagnies d'assurances qui menaçaient d'élever le taux de

leurs primes, furent unanimes sur ce point.

L'opinion publique s'étant prononcée, les États de l'Union se

déclarèrent les premiers. On fit à New-York les préparatifs d'une

expédition destinée à poursuivre le narwal. Une frégate de grande

marche, l'_Abraham-Lincoln_, se mit en mesure de prendre la mer au plus

tôt. Les arsenaux furent ouverts au commandant Farragut, qui pressa

activement l'armement de sa frégate.

Précisément, et ainsi que cela arrive toujours, du moment que l'on se

fut décidé à poursuivre le monstre, le monstre ne reparut plus. Pendant

deux mois, personne n'en entendit parler. Aucun navire ne le rencontra.

Il semblait que cette Licorne eût connaissance des complots qui se

tramaient contre elle. On en avait tant causé, et même par le câble

transatlantique! Aussi les plaisants prétendaient-ils que cette fine

mouche avait arrêté au passage quelque télégramme dont elle faisait

maintenant son profit.

Donc, la frégate armée pour une campagne lointaine et pourvue de

formidables engins de pêche, on ne savait plus où la diriger. Et

l'impatience allait croissant, quand, le 2 juillet, on apprit qu'un

steamer de la ligne de San-Francisco de Californie à Shangaï avait revu

l'animal, trois semaines auparavant, dans les mers septentrionales du

Pacifique.

L'émotion causée par cette nouvelle fut extrême. On n'accorda pas

vingt-quatre heures de répit au commandant Farragut. Ses vivres

étaient embarqués. Ses soutes regorgeaient de charbon. Pas un homme ne

manquait à son rôle d'équipage. Il n'avait qu'à allumer ses fourneaux,

à chauffer, à démarrer! On ne lui eût pas pardonné une demi-journée de

retard! D'ailleurs, le commandant Farragut ne demandait qu'à partir.

Trois heures avant que l'_Abraham-Lincoln_ ne quittât la pier de

Brooklyn, je reçus une lettre libellée en ces termes:

«Monsieur Aronnax, professeur au Muséum de Paris,

«Fifth Avenue Hotel.

«New-York.

«Monsieur,

«Si vous voulez vous joindre à l'expédition de

l'_Abraham-Lincoln_, le gouvernement de l'Union verra avec

plaisir que la France soit représentée par vous dans cette

entreprise. Le commandant Farragut tient une cabine à votre

disposition.

«Très-cordialement, votre

«J.-B. HOBSON,

«Secrétaire de la marine.»

CHAPITRE III

COMME IL PLAIRA A MONSIEUR.

Trois secondes avant l'arrivée de la lettre de J.-B. Hobson, je ne

songeais pas plus à poursuivre la Licorne qu'à tenter le passage du

Nord-Ouest. Trois secondes après avoir lu la lettre de l'honorable

secrétaire de la marine, je comprenais enfin que ma véritable vocation,

l'unique but de ma vie, était de chasser ce monstre inquiétant et d'en

purger le monde.

Cependant, je revenais d'un pénible voyage, fatigué, avide de repos.

Je n'aspirais plus qu'à revoir mon pays, mes amis, mon petit logement

du Jardin des Plantes, mes chères et précieuses collections! Mais rien

ne put me retenir. J'oubliai tout, fatigues, amis, collections, et

j'acceptai sans plus de réflexions l'offre du gouvernement américain.

«D'ailleurs, pensai-je, tout chemin ramène en Europe, et la Licorne

sera assez aimable pour m'entraîner vers les côtes de France! Ce digne

animal se laissera prendre dans les mers d'Europe,—pour mon agrément

personnel,—et je ne veux pas rapporter moins d'un demi-mètre de sa

hallebarde d'ivoire au Muséum d'histoire naturelle.»

Mais, en attendant, il me fallait chercher ce narwal dans le nord de

l'Océan Pacifique; ce qui, pour revenir en France, était prendre le

chemin des antipodes.

«Conseil!» criai-je d'une voix impatiente.

Conseil était mon domestique. Un garçon dévoué qui m'accompagnait dans

tous mes voyages; un brave flamand que j'aimais et qui me le rendait

bien; un être phlegmatique par nature, régulier par principe, zélé par

habitude, s'étonnant peu des surprises de la vie, très-adroit de ses

mains, apte à tout service, et, en dépit de son nom, ne donnant jamais

de conseils,—même quand on ne lui en demandait pas.

A se frotter aux savants de notre petit monde du Jardin des

Plantes, Conseil en était venu à savoir quelque chose. J'avais en

lui un spécialiste, très-ferré sur la classification en histoire

naturelle, parcourant avec une agilité d'acrobate toute l'échelle des

embranchements, des groupes, des classes, des sous-classes, des ordres,

des familles, des genres, des sous-genres, des espèces et des variétés.

Mais sa science s'arrêtait là. Classer, c'était sa vie, et il n'en

savait pas davantage. Très-versé dans la théorie de la classification,

peu dans la pratique, il n'eût pas distingué, je crois, un cachalot

d'une baleine! Et cependant, quel brave et digne garçon!

Conseil, jusqu'ici et depuis dix ans, m'avait suivi partout où

m'entraînait la science. Jamais une réflexion de lui sur la longueur

ou la fatigue d'un voyage. Nulle objection à boucler sa valise pour un

pays quelconque, Chine ou Congo, si éloigné qu'il fût. Il allait là

comme ici, sans en demander davantage. D'ailleurs d'une belle santé qui

défiait toutes les maladies; des muscles solides, mais pas de nerfs,

pas l'apparence de nerfs,—au moral, s'entend.

Ce garçon avait trente ans, et son âge était à celui de son maître

comme quinze est à vingt. Qu'on m'excuse de dire ainsi que j'avais

quarante ans.

Seulement, Conseil avait un défaut. Formaliste enragé, il ne me parlait

jamais qu'à la troisième personne,—au point d'en être agaçant.

«Conseil!» répétai-je, tout en commençant d'une main fébrile mes

préparatifs de départ.

Certainement, j'étais sûr de ce garçon si dévoué. D'ordinaire, je ne

lui demandais jamais s'il lui convenait ou non de me suivre dans mes

voyages; mais cette fois, il s'agissait d'une expédition qui pouvait

indéfiniment se prolonger, d'une entreprise hasardeuse, à la poursuite

d'un animal capable de couler une frégate comme une coque de noix! Il y

avait là matière à réflexion, même pour l'homme le plus impassible du

monde! Qu'allait dire Conseil?

«Conseil!» criai-je une troisième fois.

Conseil parut.

«Monsieur m'appelle? dit-il en entrant.

—Oui, mon garçon. Prépare-moi, prépare-toi. Nous partons dans deux

heures.

—Comme il plaira à monsieur, répondit tranquillement Conseil.

—Pas un instant à perdre. Serre dans ma malle tous mes ustensiles de

voyage, des habits, des chemises, des chaussettes, sans compter, mais

le plus que tu pourras, et hâte-toi!

—Et les collections de monsieur? fit observer Conseil.

—On s'en occupera plus tard.

—Quoi! les archiotherium, les hyracotherium, les oréodons, les

chéropotamus et autres carcasses de monsieur?

—On les gardera à l'hôtel.

—Et le babiroussa vivant de monsieur?

—On le nourrira pendant notre absence. D'ailleurs, je donnerai l'ordre

de nous expédier en France notre ménagerie.

—Nous ne retournons donc pas à Paris? demanda Conseil.

—Si... certainement... répondis-je évasivement, mais en faisant un

crochet.

—Le crochet qui plaira à monsieur.

—Oh! ce sera peu de chose! Un chemin un peu moins direct, voilà tout.

Nous prenons passage sur l'_Abraham-Lincoln_.

—Comme il conviendra à monsieur, répondit paisiblement Conseil.

—Tu sais, mon ami, il s'agit du monstre... du fameux narwal... Nous

allons en purger les mers!... L'auteur d'un ouvrage in-quarto en

deux volumes sur les _Mystères des grands fonds sous-marins_ ne peut

se dispenser de s'embarquer avec le commandant Farragut. Mission

glorieuse, mais... dangereuse aussi! On ne sait pas où l'on va! Ces

bêtes-là peuvent être très-capricieuses! Mais nous irons quand même!

Nous avons un commandant qui n'a pas froid aux yeux!...

—Comme fera monsieur, je ferai, répondit Conseil.

—Et songes-y bien! car je ne veux rien te cacher. C'est là un de ces

voyages dont on ne revient pas toujours!

—Comme il plaira à monsieur.»

Un quart d'heure après, nos malles étaient prêtes. Conseil avait fait

en un tour de main, et j'étais sûr que rien ne manquait, car ce garçon

classait les chemises et les habits aussi bien que les oiseaux ou les

mammifères.

L'ascenseur de l'hôtel nous déposa au grand vestibule de l'entresol.

Je descendis les quelques marches qui conduisaient au rez-de-chaussée.

Je réglai ma note à ce vaste comptoir toujours assiégé par une foule

considérable. Je donnai l'ordre d'expédier pour Paris (France) mes

ballots d'animaux empaillés et de plantes desséchées. Je fis ouvrir un

crédit suffisant au babiroussa, et, Conseil me suivant, je sautai dans

une voiture.

[Illustration: «Comme il plaira à monsieur.» (Page 15.)]

Le véhicule à vingt francs la course descendit Broadway jusqu'à

Union-square, suivit Fourth-Avenue jusqu'à sa jonction avec

Bowery-street, prit Katrin-street et s'arrêta à la trente-quatrième

pier[2]. Là, le Katrin-ferry-boat nous transporta, hommes, chevaux et

voiture, à Brooklyn, la grande annexe de New-York, située sur la rive

gauche de la rivière de l'Est, et en quelques minutes, nous arrivions

au quai près duquel l'_Abraham-Lincoln_ vomissait par ses deux

cheminées des torrents de fumée noire.

[2] Sorte de quai spécial à chaque bâtiment.

Nos bagages furent immédiatement transbordés sur le pont de la frégate.

Je me précipitai à bord. Je demandai le commandant Farragut. Un des

matelots me conduisit sur la dunette, où je me trouvai en présence d'un

officier de bonne mine qui me tendit la main.

«Monsieur Pierre Aronnax? me dit-il.

—Lui-même, répondis-je. Le commandant Farragut?

—En personne. Soyez le bienvenu, monsieur le professeur. Votre cabine

vous attend.»

Je saluai, et laissant le commandant aux soins de son appareillage, je

me fis conduire à la cabine qui m'était destinée.

[Illustration: Le cortége suivant toujours la frégate. (Page 19.)]

L'_Abraham-Lincoln_ avait été parfaitement choisi et aménagé pour

sa destination nouvelle. C'était une frégate de grande marche,

munie d'appareils surchauffeurs, qui permettaient de porter à

sept atmosphères la tension de sa vapeur. Sous cette pression,

l'_Abraham-Lincoln_ atteignait une vitesse moyenne de dix-huit milles

et trois dixièmes à l'heure, vitesse considérable, mais cependant

insuffisante pour lutter avec le gigantesque cétacé.

Les aménagements intérieurs de la frégate répondaient à ses qualités

nautiques. Je fus très-satisfait de ma cabine, située à l'arrière, qui

s'ouvrait sur le carré des officiers.

«Nous serons bien ici, dis-je à Conseil.

—Aussi bien, n'en déplaise à monsieur, répondit Conseil, qu'un

bernard-l'hermite dans la coquille d'un buccin.»

Je laissai Conseil arrimer convenablement nos malles, et je remontai

sur le pont afin de suivre les préparatifs de l'appareillage.

A ce moment, le commandant Farragut faisait larguer les dernières

amarres qui retenaient l'_Abraham-Lincoln_ à la pier de Brooklyn. Ainsi

donc, un quart d'heure de retard, moins même, et la frégate partait

sans moi, et je manquais cette expédition extraordinaire, surnaturelle,

invraisemblable, dont le récit véridique pourra bien trouver cependant

quelques incrédules.

Mais le commandant Farragut ne voulait perdre ni un jour, ni une heure

pour rallier les mers dans lesquelles l'animal venait d'être signalé.

Il fit venir son ingénieur.

«Sommes-nous en pression? lui demanda-t-il.

—Oui, monsieur, répondit l'ingénieur.

—«Go ahead,» cria le commandant Farragut.

A cet ordre, qui fut transmis à la machine au moyen d'appareils à air

comprimé, les mécaniciens firent agir la roue de la mise en train.

La vapeur siffla en se précipitant dans les tiroirs entr'ouverts.

Les longs pistons horizontaux gémirent et poussèrent les bielles de

l'arbre. Les branches de l'hélice battirent les flots avec une rapidité

croissante, et l'_Abraham-Lincoln_ s'avança majestueusement au milieu

d'une centaine de ferry-boats et de tenders[3] chargés de spectateurs,

qui lui faisaient cortége.

[3] Petits bateaux à vapeur qui font le service des grands

steamers.

Les quais de Brooklyn et toute la partie de New-York qui borde la

rivière de l'Est étaient couverts de curieux. Trois hurrahs, partis

de cinq cent mille poitrines, éclatèrent successivement. Des milliers

de mouchoirs s'agitèrent au-dessus de la masse compacte et saluèrent

l'_Abraham-Lincoln_ jusqu'à son arrivée dans les eaux de l'Hudson, à

la pointe de cette presqu'île allongée qui forme la ville de New-York.

Alors, la frégate, suivant du côté de New-Jersey l'admirable rive

droite du fleuve toute chargée de villas, passa entre les forts qui

la saluèrent de leurs plus gros canons. L'_Abraham-Lincoln_ répondit

en amenant et en hissant trois fois le pavillon américain, dont les

trente-neuf étoiles resplendissaient à sa corne d'artimon; puis,

modifiant sa marche pour prendre le chenal balisé qui s'arrondit dans

la baie intérieure formée par la pointe de Sandy-Hook, il rasa cette

langue sablonneuse où quelques milliers de spectateurs l'acclamèrent

encore une fois.

Le cortége des boats et des tenders suivait toujours la frégate, et il

ne la quitta qu'à la hauteur du light-boat dont les deux feux marquent

l'entrée des passes de New-York.

Trois heures sonnaient alors. Le pilote descendit dans son canot, et

rejoignit la petite goëlette qui l'attendait sous le vent. Les feux

furent poussés; l'hélice battit plus rapidement les flots; la frégate

longea la côte jaune et basse de Long-Island, et, à huit heures du

soir, après avoir perdu dans le nord-ouest les feux de Fire-Island,

elle courut à toute vapeur sur les sombres eaux de l'Atlantique.

CHAPITRE IV

NED LAND.

Le commandant Farragut était un bon marin, digne de la frégate qu'il

commandait. Son navire et lui ne faisaient qu'un. Il en était l'âme.

Sur la question du cétacé, aucun doute ne s'élevait dans son esprit,

et il ne permettait pas que l'existence de l'animal fût discutée

à son bord. Il y croyait comme certaines bonnes femmes croient au

Léviathan,—par foi, non par raison. Le monstre existait, il en

délivrerait les mers, il l'avait juré. C'était une sorte de chevalier

de Rhodes, un Dieudonné de Gozon, marchant à la rencontre du serpent

qui désolait son île. Ou le commandant Farragut tuerait le narwal, ou

le narwal tuerait le commandant Farragut. Pas de milieu.

Les officiers du bord partageaient l'opinion de leur chef. Il fallait

les entendre causer, discuter, disputer, calculer les diverses chances

d'une rencontre, et observer la vaste étendue de l'Océan. Plus d'un

s'imposait un quart volontaire dans les barres de perroquet, qui eût

maudit une telle corvée en toute autre circonstance. Tant que le soleil

décrivait son arc diurne, la mâture était peuplée de matelots auxquels

les planches du pont brûlaient les pieds, et qui n'y pouvaient tenir en

place! Et cependant, l'_Abraham-Lincoln_ ne tranchait pas encore de son

étrave les eaux suspectes du Pacifique.

Quant à l'équipage, il ne demandait qu'à rencontrer la licorne, à la

harponner, à la hisser à bord, à la dépecer. Il surveillait la mer avec

une scrupuleuse attention. D'ailleurs, le commandant Farragut parlait

d'une certaine somme de deux mille dollars, réservée à quiconque,

mousse ou matelot, maître ou officier, signalerait l'animal. Je laisse

à penser si les yeux s'exerçaient à bord de l'_Abraham-Lincoln_.

Pour mon compte, je n'étais pas en reste avec les autres, et je ne

laissais à personne ma part d'observations quotidiennes. La frégate

aurait eu cent fois raison de s'appeler l'_Argus_. Seul entre tous,

Conseil protestait par son indifférence touchant la question qui nous

passionnait, et détonait sur l'enthousiasme général du bord.

J'ai dit que le commandant Farragut avait soigneusement pourvu

son navire d'appareils propres à pêcher le gigantesque cétacé. Un

baleinier n'eût pas été mieux armé. Nous possédions tous les engins

connus, depuis le harpon qui se lance à la main, jusqu'aux flèches

barbelées des espingoles et aux balles explosibles des canardières.

Sur le gaillard d'avant s'allongeait un canon perfectionné, se

chargeant par la culasse, très-épais de parois, très-étroit d'âme, et

dont le modèle doit figurer à l'Exposition universelle de 1867. Ce

précieux instrument, d'origine américaine, envoyait, sans se gêner,

un projectile conique de quatre kilogrammes à une distance moyenne de

seize kilomètres.

Donc, l'_Abraham-Lincoln_ ne manquait d'aucun moyen de destruction.

Mais il avait mieux encore. Il avait Ned Land, le roi des harponneurs.

Ned Land était un Canadien, d'une habileté de main peu commune, et

qui ne connaissait pas d'égal dans son périlleux métier. Adresse et

sang-froid, audace et ruse, il possédait ces qualités à un degré

supérieur, et il fallait être une baleine bien maligne, ou un cachalot

singulièrement astucieux pour échapper à son coup de harpon.

Ned Land avait environ quarante ans. C'était un homme de grande

taille,—plus de six pieds anglais,—vigoureusement bâti, l'air

grave, peu communicatif, violent parfois, et très-rageur quand on

le contrariait. Sa personne provoquait l'attention, et surtout la

puissance de son regard qui accentuait singulièrement sa physionomie.

Je crois que le commandant Farragut avait sagement fait d'engager cet

homme à son bord. Il valait tout l'équipage, à lui seul, pour l'œil et

le bras. Je ne saurais le mieux comparer qu'à un télescope puissant qui

serait en même temps un canon toujours prêt à partir.

Qui dit Canadien, dit Français, et, si peu communicatif que fût Ned

Land, je dois avouer qu'il se prit d'une certaine affection pour moi.

Ma nationalité l'attirait sans doute. C'était une occasion pour lui de

parler, et pour moi d'entendre cette vieille langue de Rabelais qui

est encore en usage dans quelques provinces canadiennes. La famille du

harponneur était originaire de Québec, et formait déjà une tribu de

hardis pêcheurs à l'époque où cette ville appartenait à la France.

Peu à peu, Ned prit goût à causer, et j'aimais à entendre le récit

de ses aventures dans les mers polaires. Il racontait ses pêches et

ses combats avec une grande poésie naturelle. Son récit prenait une

forme épique, et je croyais écouter quelque Homère canadien, chantant

l'Iliade des régions hyperboréennes.

Je dépeins maintenant ce hardi compagnon, tel que je le connais

actuellement. C'est que nous sommes devenus de vieux amis, unis

de cette inaltérable amitié qui naît et se cimente dans les plus

effrayantes conjonctures! Ah! brave Ned! je ne demande qu'à vivre cent

ans encore, pour me souvenir plus longtemps de toi!

Et maintenant, quelle était l'opinion de Ned Land sur la question du

monstre marin? Je dois avouer qu'il ne croyait guère à la licorne,

et que, seul à bord, il ne partageait pas la conviction générale.

Il évitait même de traiter ce sujet, sur lequel je crus devoir

l'entreprendre un jour.

Par une magnifique soirée du 30 juillet, c'est-à-dire trois semaines

après notre départ, la frégate se trouvait à la hauteur du cap Blanc,

à trente milles sous le vent des côtes patagonnes. Nous avions dépassé

le tropique du Capricorne, et le détroit de Magellan s'ouvrait à moins

de sept cent milles dans le sud. Avant huit jours, l'_Abraham-Lincoln_

sillonnerait les flots du Pacifique.

Assis sur la dunette, Ned Land et moi, nous causions de choses et

d'autres, regardant cette mystérieuse mer dont les profondeurs sont

restées jusqu'ici inaccessibles aux regards de l'homme. J'amenai tout

naturellement la conversation sur la licorne géante, et j'examinai les

diverses chances de succès ou d'insuccès de notre expédition. Puis,

voyant que Ned me laissait parler sans trop rien dire, je le poussai

plus directement.

«Comment, Ned, lui demandai-je, comment pouvez-vous ne pas être

convaincu de l'existence du cétacé que nous poursuivons? Avez-vous donc

des raisons particulières de vous montrer si incrédule?»

Le harponneur me regarda pendant quelques instants avant de répondre,

frappa de sa main son large front par un geste qui lui était habituel,

ferma les yeux comme pour se recueillir, et dit enfin:

«Peut-être bien, monsieur Aronnax.

—Cependant, Ned, vous, un baleinier de profession, vous qui êtes

familiarisé avec les grands mammifères marins, vous dont l'imagination

doit aisément accepter l'hypothèse de cétacés énormes, vous devriez

être le dernier à douter en de pareilles circonstances!

—C'est ce qui vous trompe, monsieur le professeur, répondit Ned.

Que le vulgaire croie à des comètes extraordinaires qui traversent

l'espace, ou à l'existence de monstres antédiluviens qui peuplent

l'intérieur du globe, passe encore, mais ni l'astronome, ni le géologue

n'admettent de telles chimères. De même, le baleinier. J'ai poursuivi

beaucoup de cétacés, j'en ai harponné un grand nombre, j'en ai tué

plusieurs, mais si puissants et si bien armés qu'ils fussent, ni leurs

queues, ni leurs défenses n'auraient pu entamer les plaques de tôle

d'un steamer.

—Cependant, Ned, on cite des bâtiments que la dent du narwal a

traversés de part en part.

—Des navires en bois, c'est possible, répondit le Canadien, et encore,

je ne les ai jamais vus. Donc, jusqu'à preuve contraire, je nie que

baleines, cachalots ou licornes puissent produire un pareil effet.

—Écoutez-moi, Ned...

—Non, monsieur le professeur, non. Tout ce que vous voudrez excepté

cela. Un poulpe gigantesque, peut-être?...

—Encore moins, Ned. Le poulpe n'est qu'un mollusque, et ce nom même

indique le peu de consistance de ses chairs. Eût-il cinq cents pieds

de longueur, le poulpe, qui n'appartient point à l'embranchement des

vertébrés, est tout à fait inoffensif pour des navires tels que le

_Scotia_ ou l'_Abraham-Lincoln_. Il faut donc rejeter au rang des

fables les prouesses des Krakens ou autres monstres de cette espèce.

—Alors, monsieur le naturaliste, reprit Ned Land d'un ton assez

narquois, vous persistez à admettre l'existence d'un énorme cétacé...?

Vingt mille lieues sous les mers · 第 1 / 37 段