XLVIII

WENDELINUS PANNISTONSOR, BACHELIER A STRASBOURG ET CHANTRE, DONNE A

MAITRE ORTUINUS GRATIUS DE MULTIPLES SALUTS.

Vous m'encoulpez dans votre dernier message, à cause que l'atrament est,

à mes yeux, dites-vous, tel que du baume, le calame tel que du

cinnamome, le papyrus tel que de l'or. C'est pour cela que je vous écris

parcimonieusement comme je fais. Eh bien! je me propose, dorénavant et

toujours, de vous prodiguer mes lettres, momentanément pour ce que vous

fûtes mon précepteur, dans la cinquième classe à Deventer, pour ce que

vous fûtes le _vittrinus_ mien. De sorte que je suis tenu de vous

écrire. Mais parce que je ne sais la moindre nouvelle, je vous marquerai

tout autre chose. Néanmoins, je conviens que mon historiette n'est

aucunement pour vous éjouir, vous si indulgent pour les côtés faibles

des Prêcheurs.

Dernièrement, nous avons pris place à un _symposium_. Un vint s'asseoir

à table, qui baragouinait latin si admirable que je n'entendais pas la

plupart des termes, mais bien quelques mots de çà de là. Par exemple, il

s'outrecuidait de composer un traité, à paraître pour la foire prochaine

de Francfort, lequel s'intitulera _Catalogue des Prévaricateurs, à

savoir des Prédicateurs_ et de publier toutes les scélératesses qu'ils

ont faites, car ils sont les plus scélérats de tous les Ordres connus.

D'abord comment il advint, à Berne, que le Prieur et les Supérieurs

introduisirent des garces dans le cloître; comment ils firent un nouveau

saint Franciscus; comment la béate Vierge et les autres saintes

apparurent à Nolhardus; de même, en quelle façon les moines voulurent,

par la suite, donner le boucon à ce même Nolhardus dans le corps de

Christus; enfin, comment ces moines, pour tant de noirceurs et de

crimes, furent menés au bûcher.

Il se targuait en outre de narrer comment, une autre fois, dans l'église

de Mayence, devant le maître-autel, certain Prêcheur besogna sa

mérétrice. Quand les autres putes se harpaillaient avec elle, c'étaient

des noms d'amitié: «Paillasse de moine! Vache d'église!» ou «Salope

d'autel!» Des hommes ont ouï ces propos; ils connaissent encore la

putain.

Le quidam se propose de rappeler aussi l'aventure de ce Prêcheur qui

voulut une fois, à Mayence, dans l'auberge de la Couronne, larder la

servante, lorsque les Prêcheurs d'Augsbourg eurent, là-bas, leurs

indulgences et dormirent dans ce bouchon. La servante donc s'apprêtait à

faire un lit. Notre moine la reluque, prend la piste de son derrière et,

la jetant sur le carreau, se met en posture de la cuisser tout net.

Elle, de beugler comme un pourceau qu'on égorge: des hommes opportuns

d'accourir à son aide. Faute d'un tel secours, la péronnelle eût subi

les derniers outrages, sans avoir même le temps de crier merci.

Il pense encore divulguer comment ici, à Strasbourg, dans le cloître des

Prêcheurs, quelques moines ont fait entrer des cataus, les ont dans

leurs cellules introduites par le chemin de halage qui borde le couvent;

puis, ayant tondu les cheveux de ces dames, elles sont allées aux

emplettes, achetant du poisson à leurs cocus, pêcheurs de leur état, si

bien qu'elles ont été reconnues en plein marché. Telles sont

malpropretés que firent les cucupiètres en compagnie de ces salopes.

En voulez-vous d'autres? Un Prêcheur s'en fut, il y a quelque temps,

promener avec une moinesse. Ils prirent par mégarde le chemin des écoles

pour y jouer du serre-cropière. Et voilà qu'une troupe d'étudiants les

aperçoit, entraîne chez eux le couple monacal et se met en devoir de les

fustiger d'importance. Quand ils en furent à retrousser la margot, ils

constatèrent qu'elle portait une vulve entre les jambes, de quoi ils se

gaudirent comme il faut et les renvoyèrent en paix, mais non sans que

l'anecdote s'ébruitât par la ville et devînt le principal de tous les

commérages.

Alors, parbleu! je fus grandement irrité d'ouïr ces mauvais propos:

«Vous avez tort, dis-je au médisant, de proférer ces choses. Étant même

posé le cas de leur bien-fondé, votre devoir serait encore de les passer

sous silence. Car il pourrait bien advenir que tous les Prêcheurs

fussent égorgés en une heure, à l'instar des Templiers, si le public

était informé de ces cochonneries.» A quoi il riposta: «J'en sais encore

tant que je ne les pourrais coucher en écrit sur vingt _arcus_ de grand

papier.»--«Pourquoi, repris-je, imputer à tous les Prêcheurs des actes

que, cependant tous n'ont pas commis? S'il en est à Mayence, à

Augsbourg, à Strasbourg que vous traitez justement de saligauds, on en

peut voir ailleurs d'une éclatante probité.» Mais lui: «Comment, dit-il,

pensez-vous me confondre? Sans doute vous êtes fils de Prêcheurs.

Peut-être que vous-même fûtes Prêcheur aussi: noncupez-moi un seul

cloître où soient des Prêcheurs honnêtes gens?»--«Qu'ont fait ceux de

Francfort?» demandai-je. «L'ignorez-vous? dit-il. Ils ont chez eux un

principal du nom de Wigandus. C'est la tête des iniquités. C'est lui qui

machina cette hérésie à Berne, lui qui fit un libelle sur Wuesalius,

libelle que, par la suite, à Heidelberg, il a cassé, révoqué, annulé et

extirpé; lui enfin qui composa un autre volume, _Die Sturmglock_, mais

qui, n'ayant pas l'audace de le publier sous son nom, délégua Johannes

Pffefferkorn à la signature, lui promettant la moitié des droits

d'auteur. Bonne spéculation et dont, à coup sûr, il a lieu d'être

satisfait! Il n'ignore pas que Johannes Pffefferkorn se fout du tiers

comme du quart et ne se soucie pas davantage de sa réputation, quoiqu'il

soit appâté par l'espoir du lucre, d'après la coutume en vigueur chez

tous les Juifs.»

Quand je me suis aperçu que la galerie était pour mon adversaire et non

pour moi, j'ai fait la retraite, mais dans une ire inexprimable qu'il

n'ait pas été seul, car j'eusse voulu poser le diable à ses côtés.

Portez-vous bien.

_Donné à Strasbourg, la férie quatrième après la fête de Saint

Bernardus, an 1516._

Epitres des hommes obscurs du chevalier Ulric von Hutten traduites par Laurent Tailhade · 第 89 / 96 题