JACOBUS DE ALTAPLATEA, PROFESSEUR TRÈS HUMBLE DES SEPT ARTS INGÉNUS ET
LIBÉRAUX, NON MOINS QUE DE SANCTISSIME THÉOLOGIE; EN OUTRE, DANS
QUELQUES PROVINCES DE GERMANIA, MAITRE DES HÉRÉTIQUES, C'EST-A-DIRE LEUR
CORRECTEUR, A ORTUINUS GRATIUS DE DEVENTER, DOMICILIÉ POUR LA VIE A
COLOGNE, SALUT DANS NOTRE-SEIGNEUR JESUS-CHRISTUS.
Jamais ne fut aux ruricoles tant duisante, après une longue sécheresse,
la très douce pluie, et tant bienvenu le soleil après de longs
brouillards, que l'a été pour moi votre message expédié à Rome où je
l'ai reçu.
D'en avoir fait lecture, une jubilation telle m'a ému que j'eusse pleuré
de grand cœur. Il me semblait que nous étions encore dans votre maison
de Cologne, quand nous buvions de compagnie un ou deux quartauds, soit
de vin, soit de bière, et que nous prenions plaisir au jeu de l'Oye:
aussi ma pensée était en fête.
Mais il vous plaît qu'à mon tour j'imite votre exemple et que je vous
écrive quels sont mes gestes dans cette Rome ici, tant de vous éloignée,
et comment, pour moi, les conjonctures se succèdent? Je le ferai de bien
bon cœur. Apprenez donc que je suis encore sain par l'influx de la
Divinité. Mais, combien que je sois encore sain, je ne goûte pas le
moindre contentement au séjour qu'il me faut faire en cette Rome; car le
procès que j'y plaide est en possession de tourner à ma honte. Je
voudrais ne l'avoir oncques entamé. Ici, tout la monde me prend pour
chouette et m'inflige des vexations. Reuchlin est beaucoup plus notoire
qu'en Allemagne: force cardinaux, et des évêques, et des prélats, et des
courtisans aiment lui. Si je n'avais entrepris cette maudite affaire, je
serais encore dans Cologne, buvant à pleins brocs et me rassasiant du
meilleur, tandis qu'ici j'ai quelquefois à peine un chanteau de pain
sec. Je crois même aussi qu'en Allemagne les choses ne tarderont pas à
se gâter. Cela tient à mon absence: tous, déjà, écrivent sur la
Théologie, au gré de leur humeur. On va jusqu'à prétendre qu'Erasmus de
Rotterdam a composé plusieurs traités sur cette matière. Or, j'opine
qu'il ne saurait le faire en toute rectitude. Lui-même, naguère, dans un
libelle, mécanisa les théologiens, et voici qu'à présent il compose
théologiquement, de quoi je demeure stupéfait. Que je sois de retour en
Allemagne! Je lirai ses codicilles et que je trouve alors un point, un
seul point, un fétu de point que l'erreur coïnquine! Il verra ce que je
veux de lui, agrippé à sa couenne. Le butor écrit en grec, ce qui ne se
doit en aucune manière, car nous sommes latins et nullement grecs. S'il
veut écrire et que nul ne l'entende, pourquoi ne s'exprime-t-il pas en
italien, hongre ou samogitique? Nul, en ce cas, n'y comprendrait goutte.
Qu'il se rende conforme à nous, théologiens, au nom de cent diables!
Qu'il écrive par _utrum_, et _contra_, et _arguitur_, et par
_conclusion_, et par _réplique_ suivant la coutume des théologiens.
Ainsi, nous-mêmes le lirons.
Je ne saurais vous mander toutes choses ni vous dire quelle est, en ce
lieu, ma pauvreté. Quand m'aperçoivent les membres de la Curie romaine,
ils me traitent d'apostat. Ils disent que je me suis encouru de mon
Ordre. Ils en font de même au docteur Petrus Meyer, plébain de
Francfort: car ils vexent le pauvre homme aussi bien que moi, à cause
qu'il m'est favorable. Lui, cependant, reste en meilleure posture, nanti
d'un bon office, étant chapelain sur l'_Ara-Cœli_, poste recommandable,
par les Immortels! encore que ces courtisans le réputent comme le plus
abject emploi qui se puisse occuper dans Rome. Mais cela ne fait rien.
S'ils parlent, c'est envie; or donc, Petrus Meyer tire son pain de la
charge en question. Il se nourrit vaille que vaille, en attendant qu'il
mène à bien son litige avec les Francfortois. Nous déambulons quasi tout
le jour parmi le Champ de Flora, expectant des gueules allemandes, car
nous avons le plus grand plaisir à voir nos braves Teutons. Viennent
alors ces membres de la Curie romaine. Ils nous montrent au doigt, font
sur nous des gorges chaudes: «Vous voyez bien, disent-ils, ces deux
galants qui se promènent? Ce sont eux qui prétendent avaler Reuchlin.
Ils le mangeront, d'abord. Ensuite, ils le merdifieront.» Enfin, nous
sommes tarabustés de telles vexations que les cailloux eux-mêmes
devraient en être émus. Alors, notre pieux curé de dire: «Sainte Maria!
qu'est-ce que cela peut bien nous foutre? Et d'ailleurs, mon frère, nous
le voulons prendre en patience pour l'amour de Dieu, lequel pour nous a
grandement pâti. Nous sommes théologiens. A ce titre, nous devons faire
profession de humilité et le monde nous incaguer abondamment.» Derechef,
il me fait ainsi l'humeur joyeuse et je pourpense: «Les gars disent ce
qu'ils veulent. Eux-mêmes, néanmoins, n'ont pas tout ce qu'ils veulent.»
Si nous étions dans la patrie et qu'un quidam s'avisât de nous berner de
la sorte, nous ne manquerions pas, à notre tour, de lui dire ou de lui
faire quelque notable avanie, à cause que j'arriverais sans peine à
gonfler contre lui la plus minime accusation.
Tout récemment, nous allâmes faire un tour de compagnie. En ce moment,
deux ou trois individus marchaient sur le mail, à quelques pas devant
nous, ce qui fait que nous étions derrière eux. C'est alors que je
trouvai une cédule que, j'en suis convaincu, l'un de ces particuliers
avait perdue à bon escient et pour que nous la ramassassions. Elle
contenait les mètres que voici: