XLVII

JACOBUS DE ALTAPLATEA, PROFESSEUR TRÈS HUMBLE DES SEPT ARTS INGÉNUS ET

LIBÉRAUX, NON MOINS QUE DE SANCTISSIME THÉOLOGIE; EN OUTRE, DANS

QUELQUES PROVINCES DE GERMANIA, MAITRE DES HÉRÉTIQUES, C'EST-A-DIRE LEUR

CORRECTEUR, A ORTUINUS GRATIUS DE DEVENTER, DOMICILIÉ POUR LA VIE A

COLOGNE, SALUT DANS NOTRE-SEIGNEUR JESUS-CHRISTUS.

Jamais ne fut aux ruricoles tant duisante, après une longue sécheresse,

la très douce pluie, et tant bienvenu le soleil après de longs

brouillards, que l'a été pour moi votre message expédié à Rome où je

l'ai reçu.

D'en avoir fait lecture, une jubilation telle m'a ému que j'eusse pleuré

de grand cœur. Il me semblait que nous étions encore dans votre maison

de Cologne, quand nous buvions de compagnie un ou deux quartauds, soit

de vin, soit de bière, et que nous prenions plaisir au jeu de l'Oye:

aussi ma pensée était en fête.

Mais il vous plaît qu'à mon tour j'imite votre exemple et que je vous

écrive quels sont mes gestes dans cette Rome ici, tant de vous éloignée,

et comment, pour moi, les conjonctures se succèdent? Je le ferai de bien

bon cœur. Apprenez donc que je suis encore sain par l'influx de la

Divinité. Mais, combien que je sois encore sain, je ne goûte pas le

moindre contentement au séjour qu'il me faut faire en cette Rome; car le

procès que j'y plaide est en possession de tourner à ma honte. Je

voudrais ne l'avoir oncques entamé. Ici, tout la monde me prend pour

chouette et m'inflige des vexations. Reuchlin est beaucoup plus notoire

qu'en Allemagne: force cardinaux, et des évêques, et des prélats, et des

courtisans aiment lui. Si je n'avais entrepris cette maudite affaire, je

serais encore dans Cologne, buvant à pleins brocs et me rassasiant du

meilleur, tandis qu'ici j'ai quelquefois à peine un chanteau de pain

sec. Je crois même aussi qu'en Allemagne les choses ne tarderont pas à

se gâter. Cela tient à mon absence: tous, déjà, écrivent sur la

Théologie, au gré de leur humeur. On va jusqu'à prétendre qu'Erasmus de

Rotterdam a composé plusieurs traités sur cette matière. Or, j'opine

qu'il ne saurait le faire en toute rectitude. Lui-même, naguère, dans un

libelle, mécanisa les théologiens, et voici qu'à présent il compose

théologiquement, de quoi je demeure stupéfait. Que je sois de retour en

Allemagne! Je lirai ses codicilles et que je trouve alors un point, un

seul point, un fétu de point que l'erreur coïnquine! Il verra ce que je

veux de lui, agrippé à sa couenne. Le butor écrit en grec, ce qui ne se

doit en aucune manière, car nous sommes latins et nullement grecs. S'il

veut écrire et que nul ne l'entende, pourquoi ne s'exprime-t-il pas en

italien, hongre ou samogitique? Nul, en ce cas, n'y comprendrait goutte.

Qu'il se rende conforme à nous, théologiens, au nom de cent diables!

Qu'il écrive par _utrum_, et _contra_, et _arguitur_, et par

_conclusion_, et par _réplique_ suivant la coutume des théologiens.

Ainsi, nous-mêmes le lirons.

Je ne saurais vous mander toutes choses ni vous dire quelle est, en ce

lieu, ma pauvreté. Quand m'aperçoivent les membres de la Curie romaine,

ils me traitent d'apostat. Ils disent que je me suis encouru de mon

Ordre. Ils en font de même au docteur Petrus Meyer, plébain de

Francfort: car ils vexent le pauvre homme aussi bien que moi, à cause

qu'il m'est favorable. Lui, cependant, reste en meilleure posture, nanti

d'un bon office, étant chapelain sur l'_Ara-Cœli_, poste recommandable,

par les Immortels! encore que ces courtisans le réputent comme le plus

abject emploi qui se puisse occuper dans Rome. Mais cela ne fait rien.

S'ils parlent, c'est envie; or donc, Petrus Meyer tire son pain de la

charge en question. Il se nourrit vaille que vaille, en attendant qu'il

mène à bien son litige avec les Francfortois. Nous déambulons quasi tout

le jour parmi le Champ de Flora, expectant des gueules allemandes, car

nous avons le plus grand plaisir à voir nos braves Teutons. Viennent

alors ces membres de la Curie romaine. Ils nous montrent au doigt, font

sur nous des gorges chaudes: «Vous voyez bien, disent-ils, ces deux

galants qui se promènent? Ce sont eux qui prétendent avaler Reuchlin.

Ils le mangeront, d'abord. Ensuite, ils le merdifieront.» Enfin, nous

sommes tarabustés de telles vexations que les cailloux eux-mêmes

devraient en être émus. Alors, notre pieux curé de dire: «Sainte Maria!

qu'est-ce que cela peut bien nous foutre? Et d'ailleurs, mon frère, nous

le voulons prendre en patience pour l'amour de Dieu, lequel pour nous a

grandement pâti. Nous sommes théologiens. A ce titre, nous devons faire

profession de humilité et le monde nous incaguer abondamment.» Derechef,

il me fait ainsi l'humeur joyeuse et je pourpense: «Les gars disent ce

qu'ils veulent. Eux-mêmes, néanmoins, n'ont pas tout ce qu'ils veulent.»

Si nous étions dans la patrie et qu'un quidam s'avisât de nous berner de

la sorte, nous ne manquerions pas, à notre tour, de lui dire ou de lui

faire quelque notable avanie, à cause que j'arriverais sans peine à

gonfler contre lui la plus minime accusation.

Tout récemment, nous allâmes faire un tour de compagnie. En ce moment,

deux ou trois individus marchaient sur le mail, à quelques pas devant

nous, ce qui fait que nous étions derrière eux. C'est alors que je

trouvai une cédule que, j'en suis convaincu, l'un de ces particuliers

avait perdue à bon escient et pour que nous la ramassassions. Elle

contenait les mètres que voici:

Epitres des hommes obscurs du chevalier Ulric von Hutten traduites par Laurent Tailhade · 第 84 / 96 题