ARNOLDUS DE TONGRES, NOTRE MAITRE EN LITTÉRATURE SACRÉE, DONNE LE
BONJOUR A MAITRE ORTUINUS GRATIUS.
Vénérable Dom Maître, je suis vexé au delà de toute vexation. Je
comprends à l'heure qu'il est combien est véridique cet adage des
poètes: _un malheur ne vient jamais seul_, de quoi je vous ai fourni la
preuve. Je suis déjà valétudinaire et sur mon état de maladie se greffe
une angarie qui n'est pas petite. La voici:
Tous les jours, accourent vers moi des hommes. Il en est même d'autres
qui m'écrivent de différentes provinces, car je suis universellement
connu pour le libelle que j'ai publié, comme vous le savez, contre
l'_Apologie_ de Reuchlin. Ces gens-là disent ou écrivent qu'ils sont
ébaubis que nous ayons délégué Johannes Pffefferkorn, juif maquillé de
christianisme, à la défense de notre Foi; qu'il est bizarre de le voir
prendre parti dans cette cause, écrire en notre nom comme au sien propre
et tarabuster Joannes Reuchlin. Il recueille ainsi la notoriété,
cependant que nous rédigeons les actes de cette polémique. Il les publie
en son nom. Or, tout cela est vrai; j'en suis moi-même tombé d'accord,
l'ayant déclaré en confession. On dit même qu'il vient de compiler une
brochure nouvelle qu'il nomme en latin _Défense de Johannes Pffefferkorn
contre Joannes Reuchlin_. Dans ce factum, il débobine toute l'affaire,
depuis A jusqu'à Z; il a, de plus, teutonisé sa diatribe à l'usage du
public. Oyant cela, j'ai répondu tout simplement qu'il n'y a pas un mot
de vrai dans cette histoire, du moment que je n'en suis pas informé. Si
Pffefferkorn était coupable de ce geste, alors, par Dieu! ce serait un
furieux scandale qu'il ne m'en ait pas instruit d'abord et ne m'ait pas
consulté, premier que de le faire. Peut-être ne se recorde-t-il plus de
moi depuis qu'il me sait malade. S'il m'avait questionné, j'eusse
répondu que le geste était bon pour une fois, sachant que nous ne
gagnons pas à la controverse: car Joannes Reuchlin rebiffe toujours,
parce qu'il a le Diable au corps. Néanmoins, si Pffefferkorn s'est avisé
d'écrire, je sollicite diligemment votre intervention pour empêcher que
sa diatribe ne paraisse; vous en êtes le correcteur.
Secondement, j'ai appris, ce dont je ne me saurais douloir d'une
pareille véhémence, que (révérence parler) vous donnâtes à la servante
de l'imprimeur Quentels force coups de votre lardoire, tant que le
ventre lui a levé. La chose est, ce dit-on, absolument incontestable.
Quentels a pardonné, mais il n'a plus voulu souffrir la donzelle chez
soi. Elle est, à présent, dans sa maison et ravaude à neuf les habits
hors d'usage. Je vous demande, au nom de la très grande charité que nous
eûmes toujours l'un pour l'autre, de m'écrire si cela est vrai ou non,
parce que, depuis longtemps, je souhaite besogner la petite. Jusqu'ici,
je m'en étais gardé, à cause que je craignais qu'elle eût encore son
pucelage, mais si, en réalité, vous lui fîtes la chosette et que vous
n'y trouviez pas d'inconvénient, nous pourrons alternativement larder
cette jeunesse, moi aujourd'hui, vous demain, attendu que les plus
qualifiés doivent prendre le pas, que je suis Docteur et vous Maître,
sans que, pour cela, je vous contemne le moins du monde. Nous garderons
le secret et nous la nourrirons avec son produit, à frais communs. Je
suis certain qu'elle acceptera de grand cœur et sera fort satisfaite.
Même si, depuis quelque temps, je l'avais lardée avec assiduité, à coup
sûr je serais plus gaillard. J'espère néanmoins que je vais purger mes
rognons dans son bas-ventre afin de récupérer la santé. Là-dessus,
portez-vous bien. Si je n'avais été mal en point et trop débile pour me
déplacer, j'eusse été vous voir plutôt que de vous écrire. Ce néanmoins,
ne manquez pas de me donner réponse.
_En hâte, dans notre collège du Mont._