A BARTHOLOMEUS COLPIUS, BACHELIER FORMÉ EN THÉOLOGIE DE L'OBÉDIENCE DES
CARMES, WUILLIBRODUS NICETUS, GUILLELMITE, CHARGÉ DE COURS PAR
L'AUTORITÉ DU RÉVÉRENDISSIME GÉNÉRAL DE L'ORDRE, SE RECOMMANDE AVEC UN
SALUT.
Autant que de gouttes dans la mer, autant que de béguines dans la Sainte
Cologne, autant qu'il y a de poil sur le cuir des baudets, vénérable Dom
carme Colpus, tant et plus je vous confère de salutations. Je sais que
vous êtes de la meilleure Obédience, que vous avez force indulgences de
la Chaire Apostolique, que nul ne saurait prévaloir sur votre Ordre, à
cause du pouvoir dont vous êtes investi d'absoudre les cas les plus
scabreux, sous la réserve toutefois que les pénitents soient contrits et
componctueux et qu'ils fassent paraître le désir de communier. C'est
pourquoi je veux proposer à Votre Seigneurie une question théologique.
Vous la déterminerez sans peine, car vous êtes bon artiste; car vous
savez bien prêcher; car vous êtes plein d'un zèle éminent et même
consciencieux; enfin, j'entends dire que votre couvent est fourni d'une
bibliothèque immense contenant de multiples ouvrages sur les _Saintes
Écritures_, sur la philosophie et la logique--et Petrus Hispanus; que
vous possédez, en outre le _Cours magistral_ du collège Saint-Laurentius
de Cologne qui régit présentement notre Maître Tungarus[9], homme
grandement zélé, profond en Théologie et, de plus, illuminé dans la Foi
catholique. Encore que certain Docteur en droit ait cherché à le
houspiller, comme il ne sait point disputer dans les formes et qu'il
n'est peu ou prou qualifié dans les _Libri Sententiarum_, nos Maîtres ne
prennent garde à lui. Je sais particulièrement que, dans votre susdite
librairie où les Bacheliers qui professent un cours de Théologie ont
leur salle d'étude, un livre est attaché par une cadène de fer, livre
insigne nommé _Combibilationes_. Il renferme des autorités en matière de
Théologie avec les premiers éléments de l'Écriture Sainte. Il vous fut
légué à l'article de la mort par notre Maître de Paris, quand il se
confessa et révéla quelques secrets touchant Bonaventure. Il recommanda
qu'on n'en permît la lecture qu'à ceux de votre Obédience. Le pape a
donné pour cela une quarantaine d'indulgences et les chaînes qui gardent
ce trésor. Auprès, gisent Henricus de Hesse, Verneus et tous autres
Docteurs sur les _Libri Sententiarum_. Vous êtes fondé là-dessus. Vous
excellez dans la défense et dans la controverse. Vous discutez les
anciens, les modernes, les scottistes, les albertistes et même ceux qui
appartiennent à la secte du collège de Kneck, dans Cologne, où ces
érudits ont en propre leurs assises et leurs cours particuliers.
[9] Arnold de Tongres.
C'est pourquoi je vous adjure, en tout amour et cordialité, de ne point
vous offusquer de ma prière: mais donnez-moi un bon conseil touchant ma
question et dans la mesure de mes forces.
Veuillez déterminer en ma faveur ce qu'élucident les Docteurs nos
Maîtres, disputativement et péremptoirement. Cette question est ainsi
formulée: _On demande si à Cologne béguines et lollards sont des
personnes mondaines ou spirituelles? Sont-ils tenus de faire procession?
Et peuvent-ils se marier?_ J'ai longtemps étudié dans la Sainte
Écriture, dans le _Discipulus_, dans le _Fasciculus temporum_ et tels
autres livres authentiques et sacrés, mais je n'ai pas trouvé de
solution. De même, un prêtre de Fulde. Il a grandement compulsé les
ouvrages susdits, mais il ne l'a découverte ni dans la Table des
matières, ni dans les textes eux-mêmes.
Le Dom Pasteur de l'endroit et lui sortent du même arbre généalogique.
Le Seigneur est poète, latiniste; il sait écrire des _dictamen_. En ma
qualité de curé attaché au monastère, je vois beaucoup de monde. J'ai
posé la question à plusieurs personnes. Mais notre surintendant affirme
tout net qu'il ne peut mettre, en décidant une telle question, sa
conscience à l'abri, encore qu'il ait disputé avec maints Docteurs de
Paris et de Cologne, parce qu'il a pris ses grades jusqu'à la licence et
répond matériellement et formellement pour le degré complémentaire. Si
donc vous ne pouvez trancher vous-même ce litige, vous plaise consulter
Maître Ortuinus qui vous enseignera toutes choses. Car on le nomme
_gratius_, pour la grâce divine qui est en lui et dont l'influx ne
permet pas qu'il ignore aucun objet.
Sur ledit bouquin, j'ai ravaudé un poème héroïque. Faites-moi le plaisir
de le lire et de le corriger. Marquez les redondances ou les lacunes.
Sachez aussi comment il agrée à Maître Ortuinus. Je le veux donner à
l'imprimeur.
_Je commence comme suit_:
Nul ne doit être assez lunatique
Et dans une telle présomption enseveli
Que de vouloir être fait illuminé dans l'Écriture Sainte
Et formellement déduire les corollaires de Bonaventura
Qui n'a pas étudié par cœur les _Combibilationes_
Que nos Maîtres divulguent par tous pays:
A Paris notamment, qui est la mère de toutes les Universités,
A Cologne où, naguère, il fut magistralement prouvé
Par nos Maîtres, dans une argumentation théologique
Déterminant toute chose par de séraphiques preuves,
Qu'il est préférable de connaître ces _Combibilationes_,
Traitant de plusieurs objets par d'irréfragables raisons,
Que de savoir sur le bout du doigt Hieronymus et Augustinus
Qui néanmoins écrivirent un bon latin:
Parce que les _Combibilationes_ sont une matière opime
(Comme nos Maîtres le soutiennent dans tous les monastères),
Elles concluent par de magistrales conclusions,
Elles sont, dans les choses divines, la définition essentielle.
Elles traitent ainsi du rudiment théologique
Et de plusieurs autres objets tout à fait magistraux.