ANTONIUS RUBENSTADIUS A MAITRE ORTUINUS GRATIUS DONNE AFFECTUEUSEMENT LE
SALUT D'UNE AMITIÉ CORDIALE.
Vénérable Dom Maître, sachez que, pour l'instant, je n'ai pas le loisir
de vous écrire autre chose que de l'indispensable. Néanmoins, veuillez
répondre à la question que je vous pose ainsi: «Un Docteur en Droit
est-il tenu à faire la révérence à un notre Maître quand il n'est pas
vêtu de son habit?» L'habit magistral est, vous ne l'ignorez pas, un
grand capuce avec un lyripipion. Nous avons ici un Docteur promu dans
l'un et l'autre Droit. Il est en bisbille avec notre Maître, le curé
Petrus Meyer. Dernièrement, ils se trouvèrent nez à nez dans la rue,
mais comme notre Maître Petrus n'avait pas son habit, le juriste en
question garda sa révérence. Depuis, on a dit qu'il avait tort, parce
qu'il devait, quand même l'autre serait son ennemi, lui faire la
révérence pour l'honneur de la Théologie sacrée; parce que l'on doit
être l'adversaire de l'homme et non de la science, parce que les Maîtres
occupent la place des Apôtres, desquels fut écrit: _Comme ils sont beaux
les pieds de ceux qui évangélisent le bien et qui prêchent la paix!_
Conséquemment, si leurs pieds sont beaux, combien plus leurs têtes et
leurs mains doivent être belles! C'est justice que tout homme et les
Princes eux-mêmes doivent honneur et déférence aux théologiens nos
Maîtres. Alors, ce juriste répondit. Contradictoirement, il allégua ses
lois et plusieurs textes, parce qu'il est écrit: _Tel je te vois, tel je
t'estime._ Nul n'est tenu de faire la révérence à qui ne porte point le
harnais de son état, quand bien même il serait prince. Quand un
ecclésiastique est pris sur le fait dans un acte indécent, ne portant
pas l'habit sacerdotal mais un costume séculier, tout juge séculier peut
se comporter avec lui comme avec un homme du siècle et le traiter de
même, prononcer contre lui des peines corporelles nonobstant les
privilèges des clercs. Tels sont les arguments de ce juriste. Faites-moi
connaître là-dessus votre pensée. Dans le cas où vous n'auriez pas
d'opinion personnelle, consultez, je vous prie, les casuistes et les
prudents qui sont à Cologne afin que je sache la vérité, parce que Dieu
est vérité, et que celui-là aime Dieu qui aime la vérité. De même,
faites-moi savoir comment vont les choses dans votre action contre le
docteur Reuchlin. J'entends qu'il est fort appauvri par les dépenses
qu'il a dû faire et cela me plaît fort, espérant que les théologiens
emporteront la victoire et vous aussi. Portez-vous bien, au nom du
Seigneur.
_Donné à Francfort._