JOANNES VICKELPHIUS, HUMBLE PROFESSEUR DE THÉOLOGIE SACRÉE, DONNE LE
BONJOUR A MAITRE ORTUINUS GRATIUS, POÈTE, THÉOLOGIEN, ETC.
Puisque vous fûtes jadis mon disciple à Deventer, disciple que j'aimais
par-dessus tous les autres écoliers, tant pour votre bon esprit que pour
l'imperturbable docilité de votre jeunesse, je veux encore vous assister
de mes avis toutes fois et quantes l'occasion s'en présentera. Mais il
faut que vous preniez la chose en bonne part. Ce Dieu qui scrute les
poitrines sait que je vous parle en toute dilection, pour le rachat de
votre âme.
Des gens de Cologne sont venus ici, prétendant que vous avez, à Cologne,
une femelle; que vous êtes communément, elle auprès de vous, et vous
auprès d'elle. Ils certifient que vous égayez son bas-ventre. Grandes
furent ma douleur et mon épouvante lorsque j'appris cela. N'est-ce pas
un scandale horrible si ces gens ont dit vrai? Comment! vous, diplômé,
vous qui monterez, avec le temps, aux faîtes les plus sublimes,
c'est-à-dire aux grades en Théologie sacrée, on peut sur votre compte
propager de tels bruits? Cela donne aux cadets le mauvais exemple; cela
pousse les jeunes hommes à la perversité.
Cependant vous avez bien lu dans l'Ecclésiaste: _Beaucoup par le visage
de la femme périront; en elle arde la concupiscence comme la flamme d'un
brasier._ Vous avez lu encore au même endroit: _Ne porte pas tes yeux
sur la femme atournée, évite les charmes fallacieux de l'étrangère.
Garde-toi de circonspecter une vierge, de crainte que sa beauté ne te
mène à des esclandres sans honneur._ Vous savez que la fornication est
le plus grave des péchés. Avec cela, j'apprends que votre concubine est
en puissance de mari. Une femme légitime! Pour Dieu, ne la gardez pas un
instant de plus! Songez à votre bon renom. Quel éclat, si l'on pouvait
dire qu'un théologien pratique l'adultère! A part cela, vous avez une
assez bonne réputation; tout le monde assure que vous êtes fort estimé,
de quoi je ne doute pas.
Il serait bon que vous fissiez, chaque jour, une dévote recordation du
Chemin de la Croix--préservatif souverain contre les embûches de
l'Ennemi, contre l'aiguillon de la chair--et que vous demandassiez dans
chacune de vos patenôtres que vous garde le Très-Haut des cogitations
luxurieuses.
Je crains que vous n'ayez lu ces obscénités dans les auteurs profanes et
que leur fréquentation ne vous ait corrompu. Je voudrais que vous
donnassiez congé à ces poètes, sachant que Saint Hieronymus fut par un
ange houspillé pour avoir consulté leurs ouvrages. A Deventer, je vous
ai dit souvent qu'il ne fallait devenir ni poète ni juriste, que ces
gens-là sont mal affectionnés dans la Foi et qu'ils ont presque tous des
penchants obscènes quant aux mœurs. C'est d'eux que le Psalmiste a dit:
_Vous haïrez tous les hommes qui observent des choses vaines avec
superfluité._
Je veux encore vous entretenir d'un autre objet. On dit que vous avez
écrit contre Jean Reuchlin pour la cause de la Foi. C'est fort bien.
Vous avez raison de tirer profit du talent que Dieu vous a donné. Mais
on dit aussi que Johannes Pffefferkorn, dont vous avez pris la défense,
est un méchant bougre, qu'il ne s'est pas fait chrétien par amour de la
Foi, mais à cause que les Juifs le voulaient mener au gibet, rapport à
ses canailleries. C'est un voleur, un traître. On l'a baptisé malgré
cela. Tout le monde assure qu'il est au fond mauvais catholique et qu'il
ne se maintiendra pas dans la Foi. Voyez donc ce qu'il vous reste à
faire. On a déjà brûlé un Juif de Halles, qui avait reçu le baptême et
qui s'appelait de même Johannes Pffefferkorn. Il avait fait les cent
coups. Je crains que, si l'autre se comporte de façon identique, vous
n'éprouviez du désagrément. Cela posé, vous n'en devez pas moins
défendre la Théologie et prendre en bonne part les conseils que je vous
donne fraternellement. Portez-vous bien dans la prospérité.
_Donné à Magdebourg._