GERHARDUS SCHIRRUGLIUS A MAITRE ORTUINUS GRATIUS

Je vous dis un salut panaché pour la gloire de Notre-Seigneur qui

ressuscita d'entre les morts et qui domine à présent au plus haut des

cieux. Honorable personne, je vous notifie que je ne réside pas ici très

volontiers, que j'ai gros cœur de ne résider point à Cologne près de

vous, où j'eusse profité davantage; car vous eussiez pu me rendre bon

logicien et même un peu poète. A Cologne, les hommes sont dévots. Ils

hantent complaisamment les églises, vont le dimanche au sermon. Ils

n'ont pas autant de superbe comme on en voit ici.

Les Suppôts ne font pas la révérence aux Maîtres. Les Maîtres se

contrefichent des Suppôts, les laissent vaguer où bon leur semble. Ils

ne portent pas de capuces. Quand ils déambulent par les tavernes, ils

jurent vainement le nom de Dieu. Ils blasphèment et multiplient les

scandales. Ainsi, dernièrement, l'un d'entre eux s'écria qu'il ne

pouvait croire que la robe du Seigneur, à Trèves, fût vraiment la robe

du Seigneur, que c'est une antique et pouilleuse friperie. Il ne croit

pas davantage que l'on possède encore les cheveux de la béate Vierge. Un

autre avança que les trois Rois de Cologne furent apparemment trois

gourgauds de Westphalie, que le glaive et le bouclier de Saint Michaël

n'ont jamais appartenu à Saint Michaël. Bien plus, il ajouta qu'il

dépose sa merde contre les indulgences des Frères Prêcheurs, lesquels

sont de piètres saltimbanques dont les boniments trigaudent fumelles et

pétrousquins. Je me suis écrié: «Au feu, au feu, l'hérétique!» et lui de

se rigoler. Mais moi: «Tu devrais, ribaud, garder ces choses pour notre

maître Hoogstraten de Cologne, qui est Inquisiteur de la dépravation

hérétique.» Il répondit: «Hoogstraten est une maudite et venimeuse bête;

Joannes Reuchlin, un homme probe, vos théologiens, des démons. Ils ont

mal jugé quand ils condamnèrent aux flammes son livre intitulé _Speculum

oculare_.» A quoi je répliquai: «Ne dis pas cela, viédaze! Il est écrit

dans l'Ecclésiaste, VIII: _Ne juge point contre le juge, parce qu'il

juge d'après l'équité._ Considère que l'Université de Paris, où sont des

théologiens profondissimes et pleins de zèle qui ne peuvent errer, a

statué comme les Pères de Cologne: pourquoi t'insurger contre l'Église

tout entière?» A quoi il répondit que les Parisiens sont des juges très

iniques, soudoyés par les Frères Prêcheurs dont ils reçurent de l'argent

que leur apporta (le gredin ment à souhait!) Dom Théodoricus de Gand,

homme zélé, très savant théologien et légat de l'Université de Cologne.

En outre, il ajouta que cette Église n'est point l'Église de Dieu, mais

celle que désigne le _Psalmiste_: _Je hais l'Église de malignité; je ne

m'assoierai pas avec les impies._ Il inculpa nos Maîtres de Paris dans

tous leurs actes, affirmant que l'Université de Paris est la mère de

toute sottise qui, prenant de là son origine, s'est répandue ensuite par

l'Allemagne et l'Italie; que cette école de toute part sème la vanité de

la superstition; que la plupart du temps ceux qui étudient à Paris ont

de mauvaises têtes et sont à demi fous.

Il affirma que le _Talmud_ n'est pas condamné par l'Église.

Alors, notre Maître Petrus Meyer, curé de Francfort, qui se trouvait là:

«Je prétends vous faire connaître que ce compagnon n'est pas bon

chrétien, qu'il ne pense pas correctement avec l'Église. Sainte Maria!

vous autres, compagnons, vous osez discourir sur la Théologie encore que

vous n'entendiez goutte à ce bel art. Reuchlin même ignore où se trouve

le texte disant que le _Talmud_ est prohibé.»

Le compagnon alors s'enquit du texte et de l'ouvrage. A quoi notre

Maître Petrus répondit que la chose se peut lire dans le _Fortalitium

fidei_. Ce polisson répondit que le _Fortalitium_ est un livre

cagatorial, sans aucune valeur, et qu'on ne le saurait alléguer à moins

d'être idiot ou fol par la tête. Moi, je fus atterré. Notre Maître

Petrus Meyer entra dans une véhémente colère, au point que ses mains

tremblaient. Je craignais qu'il ne fît à son adversaire un mauvais

parti. Je le calmai: «Seigneur très illustre, soyez patient, à cause que

_l'homme patient est dirigé par une haute Sagesse_ (_Proverbes_, XIII).

Épargnez celui-ci qui périra comme une poussière à la face du vent. Il

parle beaucoup mais ne sait rien. Et, comme il est écrit dans

l'_Ecclésiaste_: _Le fou prodigue les paroles_, tout juste à la manière

d'icettuy.»

Alors, ô honte! voici que le compagnon se met à déblatérer contre

l'Obédience des Prêcheurs, que les Frères ont commis à Berne des

atrocités--ce que je ne croirai de ma vie--et qu'ils ont été brûlés;

qu'un jour, ils ont mêlé du poison au Sacrement eucharistique; par ce

moyen, ils ont occis un empereur. Il ajouta qu'il convînt de disperser

l'Ordre, faute de quoi il y aurait d'énormes scandales pour la Foi, car

les Prêcheurs sont le réceptacle de toute méchanceté, et là-dessus des

propos sans fin.

Vous devez comprendre sans peine mon désir de réintégrer Cologne. Que

faire avec de tels maudits? Vienne la mort sur eux! _Qu'ils descendent

vivants au plus noir des enfers_, comme dit le Psalmiste, car ce sont

les fils du Malin.

Si cela vous paraît bon, je compte d'abord acquérir mon grade. Si non,

je partirai sur-le-champ. Veuillez, par la première poste, m'aviser de

votre sentiment. J'y conformerai ma conduite. En même temps, je vous

recommande au Seigneur Dieu.

_De Mayence._

Epitres des hommes obscurs du chevalier Ulric von Hutten traduites par Laurent Tailhade · 第 53 / 96 题