MAITRE CONRADUS DE ZWICKAU DONNE LE BON VÊPRE A MAITRE ORTUINUS GRATIUS

Parce qu'on lit dans l'_Ecclésiaste_, XI: _Exulte, jouvenceau, dans ton

adolescence!_ pour cela je suis présentement d'esprit joyeux, car il

faut que vous appreniez qu'en amour tout me vient à point et que j'ai

fort à belluter. Ainsi dit Ézéchiel: _A présent, il forniquera dans sa

fornication_. Et pourquoi ne devrais-je pas, de temps à autre, me purger

les rognons? Cependant je ne suis pas un ange, mais un homme; or, tout

homme est sujet à l'erreur.

Vous aussi jouez quelquefois du serre-croupière, encore que Théologien,

car vous ne pouvez dormir toujours seul. Témoin ce verset de

l'_Ecclésiaste_, IV: _Si deux couchent ensemble, ils s'échaufferont

mutuellement_. Un seul, comment parviendrait-il à se donner chaud?

Quand m'écrirez-vous des faits de votre petite amie? Naguère, quelqu'un

m'a narré que, pendant qu'il était à Cologne, vous eûtes avec elle une

prise de bec et vous la gourmâtes comme il faut, pour ce qu'elle ne

culetait point à votre goût. Quant à moi, j'admire qu'il vous soit

possible de cogner sur une si charmante femelle: rien que de le voir,

j'en pleurerais. Vous eussiez dû la prévenir qu'elle n'eût pas à

recommencer. Se corrigeant d'elle-même, elle eût mis plus de grâce au

nocturne déduit. Quand vous nous commentiez Ovidius, vous nous apprîtes

qu'on ne doit sous aucun prétexte frapper les dames et vous alléguâtes

sur ce point les Écritures Saintes.

Je suis content que ma petite soit d'humeur hilare et ne se mette pas en

rogne contre moi. Quand je vais chez elle, j'en use de même, ce qui nous

tient en joie, et nous biberonnons des vins, de la cervoise, parce que

le vin létifie le cœur de l'homme, cependant que la tristesse lui

dessèche les os.

Si par hasard je m'emporte contre elle, voici qu'elle me baise et la

paix se conclut. Elle me dit ensuite: «Mon petit homme, soyez de belle

humeur.»

Dernièrement, comme je l'allai voir, je bousculai en entrant un jeune

courtaud de magasin qui gagnait au pied. Ses souliers étaient dénoués,

son front en sueur, d'où j'inférai qu'il venait de monter dessus.

D'abord, je fus quelque peu irrité; cependant elle me jura que le commis

ne l'avait point touchée, mais qu'il prétendait lui vendre une pièce de

linteau pour faire des chemises. «C'est fort bien, répliquai-je, mais

toi, quand me donneras-tu une chemise?»

Alors elle me pria de lui remettre deux florins moyennant quoi elle

pourrait acheter la toile et que certes elle ne manquerait pas de lever

sur la pièce une chemise en ma faveur. Je n'avais pas le sou, mais

j'empruntai les deux florins à un condisciple et les lui donnai

aussitôt. J'approuve, quant à moi, qu'on soit de bonne humeur. Les

médecins prétendent que rien n'est si pertinent à la santé. Nous avons

ici un certain Maître qui bougonne tout le temps, n'a pas une minute de

gaieté, ce qui fait qu'il est toujours infirme. Il me reprend sans

cesse, me détourne d'aimer les femelles parce que ce sont des diables

qui font tourner les hommes en bourrique, parce qu'elles sont immondes

et que nulle femme ne peut s'enorgueillir de pureté. Quand l'un de nous

est avec une femelle, c'est comme s'il était avec un diable, car elles

ne permettent aucun soulas. A quoi j'ai répondu: «Veuillez m'excuser,

cher Maître, mais il me semble que Mme votre mère était femme», et je

m'en suis allé.

Le même a prêché naguère que les sacerdotes en aucune façon ne doivent

garder avec soi de concubines, que les Évêques pèchent mortellement

quand ils reçoivent la dîme du lait et qu'ils permettent aux servantes

de demeurer avec les prêtres, à cause qu'ils les devraient expeller tout

net. Mais que ce soit A ou B, nous devons être joyeux de temps à autre;

même nous pouvons cohabiter avec les femelles quand personne ne nous

voit. Nous allons ensuite au confessionnal. Dieu est tout clémence, de

qui nous devons attendre le pardon.

Je vous envoie par le même ordinaire certain écrit pour la défense

d'Alexander Gallus, grammairien antique et suffisant, encore que les

poètes modernes veuillent y reprendre. Mais ils ne savent ce qu'ils

disent, puisque Alexander est le meilleur, ainsi qu'autrefois vous nous

l'apprîtes, quand je stationnais à Deventer. Un Maître m'en a guerdonné

ici; mais j'ignore de quelle part il le tient. Je voudrais que vous

donnassiez la chose à l'imprimerie. Cela insufflerait à nos poètes une

ire véhémente. L'auteur, en effet, les vexe rudement. Cet ouvrage est

écrit si poétiquement, dans un langage si relevé, que je n'y comprends

goutte. Celui qui l'écrivit est, c'est clair, un bon petit poète, mais

de plus théologien. Il ne fait pas cause commune avec les poètes

séculiers, à la façon de Reuchlin, Buschius et autres.

Dès qu'on m'aura donné quelque matière, j'ai déjà dit que je me propose

de vous l'envoyer pour que vous en fassiez lecture. Si vous avez quelque

chose de nouveau, vous plaise aussi me le mander. Portez-vous bien, dans

une charité qui n'est pas feinte.

_De Leipzig._

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Epitres des hommes obscurs du chevalier Ulric von Hutten traduites par Laurent Tailhade · 第 28 / 96 题