Innombrables saluts, Vénérable Seigneur Maître! Si j'avais pécune et
substances copieuses, je voudrais vous offrir une popination de choix,
croyez-m'en sur parole, à la condition que vous me tiriez du doute que
voici.
Mais pour ce que je n'ai présentement ni bœufs ni brebis, non plus
qu'aucune autre bête des champs et que je suis fort gueux, je ne peux
rémunérer votre doctrine. Toutefois, je vous promets qu'aussitôt pourvu
d'un bénéfice (et je postule en ce moment pour certain vicariat) je me
propose de vous rendre une fois des honneurs tout spéciaux.
Donc, veuillez m'écrire s'il importe au salut éternel que les écoliers
apprennent la Grammaire dans les profanes, comme Virgilius, Tullius,
Plinius et autres poètes. Il me paraît, à moi, que ce n'est point une
bonne façon d'étudier. En effet, Aristoteles, au chapitre premier de sa
_Métaphysique_, dit que «les poètes mentent beaucoup». Mais ceux qui
mentent pèchent, et ceux qui fondent leur étude sur le mensonge la
fondent sur le péché. Or, tout ce qui est fondé sur le péché n'est pas
bon, mais contre Dieu, puisque Dieu est ennemi du péché. Dans la
poéterie tout est mensonge; ceux qui commencent leurs études par la
poéterie ne sauraient croître dans le bien. Car d'une méchante racine
sort toujours de la mauvaise herbe, et d'un arbre vénéneux des fruits
empoisonnés. Ce que dit notre Sauveur dans l'Évangile: _La souche n'est
impollue qui donne un mauvais fruit_.
Et je me remémore en perfection l'avis que me bailla une fois notre
Maître Valentinus de Geltersheim, au collège du Mont, quand fus son
disciple et voulus entendre Sallustius. Il me dit: «Pourquoi veux-tu
entendre Sallustius, dyscole?»
Je répondis alors: «Parce que Maître Johannes de Breslau prétend que de
tels poètes nous apprenons à rédiger d'excellents _dictamen_.» Mais lui
me rétorqua: «C'est un phantasme! Tu dois t'attacher aux _Parties_
d'Alexander, aux _Épistoles_ de Carolus que l'on paraphrase dans les
cours de Grammaire. Quant à moi, je n'ai jamais entendu goutte à
Sallustius et pourtant j'excelle à composer des _dictamen_ soit en vers,
soit en prose.» Par ces bonnes raisons, Valentinus notre Maître me
détourna d'étudier jamais en Poésie.
Ces humanistes d'à présent m'horripilent avec leur latin nouveau. Ils
abrogent les bouquins d'autrefois: Alexander, Remigius, Johannes de
Garlandria, Cornutus, le _Compost des vocables_, l'_Épistolaire_ de
Maître Paulus Niavis, disant de si grandes menteries que je me signe de
la croix lorsque je les entends parler. Ainsi, l'un d'entre eux
affirmait naguère que, dans une certaine province, il existe une eau
dont le sable est d'or et qui se nomme Tagus, de quoi je me suis rigolé
en cachette, puisque le fait n'est pas possible.
Je sais bien que vous êtes poète; cependant j'ignore d'où vous tenez cet
art. On assure qu'à votre gré vous écrivez, en une heure, des montjoies
de vers; mais j'estime que votre intellect est ainsi illuminé par
l'influx du supernel Esprit, que vous savez ces choses et d'autres parce
que toujours vous fûtes bon théologien et que vous redressez comme il
faut les Gentils.
De grand cœur je vous écrirais des nouvelles si j'en avais appris. Mais
je n'en sais aucune, sinon que les Frères et les Doms de l'Ordre des
Prêcheurs ont ici de copieuses indulgences. Ils absolvent de la peine et
de la coulpe n'importe qui se confesse avec contrition, ayant pour cet
objet des lettres papales.
De votre part, écrivez-moi aussi quelque chose; car je suis en quelque
manière comme votre valet.
_De Nuremberg._