XXIII

Macquart ne trouva pas chez lui le docteur Porquier, qui accourut

seulement vers minuit et demi. Toute la maison était encore sur pied.

Rougon seul n'avait pas bougé de son lit: les émotions le tuaient,

disait-il. Félicité assise sur la même chaise, au chevet de Marthe, se

leva pour aller à la rencontre du médecin.

--Ah! cher docteur, nous sommes bien inquiets, murmura-t-elle. La

pauvre enfant n'a pas fait un mouvement, depuis que nous l'avons

couchée là.... Ses mains sont déjà froides; je les ai gardées dans les

miennes, inutilement.

Le docteur Porquier regarda attentivement le visage de Marthe; puis,

sans l'examiner autrement, il resta debout, pinçant les lèvres,

faisant de la main un geste vague.

--Ma bonne madame Rougon, dit-il, il vous faut bien du courage.

Félicité éclata en sanglots.

--C'est la fin, continua-t-il à voix plus basse. Il y a longtemps que

j'attends ce triste dénoûment, je dois vous le confesser aujourd'hui.

La pauvre madame Mouret avait les deux poumons attaqués, et la

phthisie chez elle se compliquait d'une maladie nerveuse.

Il s'était assis, gardant aux coins des lèvres son sourire de médecin

bien élevé, qui se montrait poli même à l'égard de la mort.

--Ne vous désespérez pas, ne vous rendez pas malade, chère dame. La

catastrophe était prévue, une circonstance pouvait la hâter tous

les jours.... La pauvre madame Mouret devait tousser, étant jeune,

n'est-ce pas? J'estime qu'elle a couvé pendant des années les germes

du mal. Dans ces derniers temps, depuis trois ans surtout, la phthisie

faisait en elle des progrès effrayants. Et quelle piété! quelle

ferveur! J'étais touché à la voir s'en aller si saintement.... Que

voulez-vous? les décrets de Dieu sont insondables, la science est bien

souvent impuissante.

Et comme madame Rougon pleurait toujours, il lui prodigua les plus

tendres consolations, il voulut absolument qu'elle prit une tasse de

tilleul pour se calmer.

--Ne vous tourmentez pas, je vous en conjure, répétait-il. Je vous

assure qu'elle ne sent déjà plus son mal; elle va s'endormir ainsi

tranquillement, elle ne reprendra connaissance qu'au moment de

l'agonie.... Je ne vous abandonne pas, d'ailleurs; je reste là, bien

que tous mes soins soient inutiles à présent. Je reste, en ami, chère

dame, en ami, entendez-vous?

Il s'installa commodément pour la nuit, dans un fauteuil. Félicité

s'apaisait un peu. Le docteur Porquier lui ayant fait entendre que

Marthe n'avait plus que quelques heures à vivre, elle eut l'idée

d'envoyer chercher Serge au séminaire, qui était voisin. Quand elle

pria Rose de se rendre au séminaire, celle-ci refusa d'abord.

--Vous voulez donc le tuer aussi, ce pauvre petit! dit-elle. Ça lui

porterait un coup trop rude, d'être réveillé au milieu de la nuit,

pour venir voir une morte.... Je ne veux pas être son bourreau.

Rose gardait rancune à sa maîtresse. Depuis que celle-ci agonisait,

elle tournait autour du lit, furieuse, bousculant les tasses et les

bouteilles d'eau chaude.

--Est-ce qu'il y a du bon sens à faire ce que madame a fait?

ajouta-t-elle. Ce n'est la faute à personne, si elle est allée prendre

la mort auprès de monsieur. Et, maintenant, il faut que tout soit en

l'air, elle nous fait tous pleurer.... Non, certes, je ne veux pas

qu'on force le petit à se lever en sursaut.

Cependant, elle finit par se rendre au séminaire. Le docteur Porquier

s'était allongé devant le feu; les yeux à demi fermés, il continuait à

prodiguer de bonnes paroles à madame Rougon. Un léger râle commençait

à soulever les flancs de Marthe. L'oncle Macquart, qui n'avait point

reparu depuis deux grandes heures, poussa doucement la porte.

--D'où venez-vous donc? lui demanda Félicité, qui l'emmena dans un

coin.

Il répondit qu'il était allé remiser sa carriole et son cheval à

l'auberge des Trois-Pigeons. Mais il avait des yeux si vifs, un air de

sournoiserie si diabolique, qu'elle était reprise de mille soupçons.

Elle oublia sa fille mourante, flairant une coquinerie qu'elle devait

avoir intérêt à connaître.

--On dirait que vous avez suivi et guetté quelqu'un, reprit-elle,

en remarquant son pantalon boueux. Vous me cachez quelque chose,

Macquart. Cela n'est pas bien. Nous avons toujours été gentils pour

vous.

--Oh! gentils! murmura l'oncle en ricanant, c'est vous qui le dites.

Rougon est un cancre; dans l'affaire du champ de blé, il s'est méfié

de moi, il m'a traité comme le dernier des derniers.... Où donc

est-il, Rougon? Il se dorlote, lui; il ne se moque pas mal de la

peine qu'on prend pour la famille. Le sourire dont il accompagna ces

dernières paroles inquiéta vivement Félicité. Elle le regardait en

face.

--Quelle peine avez-vous prise pour la famille? dit-elle.

Vous n'allez peut-être pas me reprocher d'avoir ramené ma pauvre

Marthe des Tulettes.... D'ailleurs, je vous le répète, tout ceci m'a

l'air bien louche. J'ai questionné Rose--il paraît que vous aviez

l'idée de venir droit ici.... Je m'étonne aussi que vous n'ayez pas

frappé plus fort, rue Balande; on vous aurait ouvert.... Ce n'est pas

que je sois fâchée d'avoir la chère enfant chez moi; elle mourra

au moins parmi les siens, elle n'aura que des visages amis autour

d'elle....

L'oncle parut très-surpris; il l'interrompit d'un air inquiet.

--Je vous croyais au mieux avec l'abbé Faujas?

Elle ne répondit pas; elle s'approcha de Marthe, dont le souffle

devenait plus douloureux. Quand elle revint, elle vit Macquart qui,

soulevant le rideau, semblait interroger la nuit, en frottant la vitre

humide de la main.

--Ne partez pas demain avant de causer avec moi, lui

recommanda-t-elle; je veux éclaircir tout ceci.

--Comme vous voudrez, répondit-il. On serait bien embarrassé pour vous

faire plaisir. Vous aimez les gens, vous ne les aimez plus... Moi, je

m'en moque; je vais toujours mon petit bonhomme de chemin.

Il était évidemment très-contrarié d'apprendre que les Rougon ne

faisaient plus cause commune avec l'abbé Faujas. Il tapait la vitre du

bout des doigts, sans quitter des yeux la nuit noire. A ce moment, une

grande lueur rougit le ciel.

--Qu'est-ce donc? demanda Félicité.

Il ouvrit la croisée, il regarda.

--Ou dirait un incendie, murmura-t-il, d'un ton paisible. Ça brûle

derrière la sous-préfecture.

La place s'emplissait de bruit. Un domestique entra tout effaré,

racontant que le feu venait de prendre chez la fille de madame. On

croyait avoir vu le gendre de madame, celui qu'on avait dû enfermer,

se promener dans le jardin avec un sarment allumé. Le pis était qu'on

désespérait de sauver les locataires. Félicité se tourna vivement,

réfléchit une minute encore, les yeux fixés sur Macquart. Elle

comprenait enfin.

--Vous nous aviez bien promis, dit-elle à voix basse, de vous tenir

tranquille, lorsque nous vous avons installé dans votre petite maison

des Tulettes. Rien ne vous manque pourtant, vous êtes là comme un vrai

rentier.... C'est honteux, entendez-vous!... Combien l'abbé Fenil vous

a-t-il donné pour ouvrir la porte à François?

Il se fâcha, mais elle le fit taire. Elle semblait beaucoup plus

inquiète des suites de l'affaire qu'indignée par le crime lui-même.

--Et quel abominable scandale, si l'on venait à savoir! murmura-t-elle

encore. Est-ce que nous vous avons jamais rien refusé? Nous causerons

demain, nous reparlerons de ce champ dont vous nous cassez les

oreilles.... Si Rougon apprenait une pareille chose, il en mourrait de

chagrin.

L'oncle ne put s'empêcher de sourire. Il se défendit plus violemment,

jura qu'il ne savait rien, qu'il n'avait trempé dans rien. Puis, comme

le ciel s'embrasait de plus, et que le docteur Porquier était déjà

descendu, l'oncle quitta la chambre, en disant d'un air pressé de

curieux:

--Je vais voir.

C'était M. Péqueur des Saulaies qui avait donné l'alarme. Il y avait

eu soirée à la sous-préfecture. Il se couchait, lorsque, vers une

heure moins quelques minutes, il aperçut un singulier reflet rouge sur

le plafond de sa chambre. S'étant s'approche de la fenêtre, il était

resté très-surpris en voyant un grand feu brûler dans le jardin des

Mouret, tandis qu'une ombre, qu'il ne reconnut pas d'abord, dansait au

milieu de la fumée en brandissant un sarment allumé. Presque

aussitôt des flammes s'échappèrent par toutes les ouvertures du

rez-de-chaussée. Le sous-préfet s'empressa de remettre son pantalon;

il appela son domestique, lança le concierge à la recherche des

pompiers et des autorités. Puis, avant de se rendre sur le lieu du

sinistre, il acheva de s'habiller, s'assurant devant une glace de la

correction de sa moustache. Il arriva le premier rue Balande. La rue

était absolument déserte; deux chats la traversaient en courant.

--Ils vont se laisser griller comme des côtelettes, là-dedans! pensa

M. Péqueur des Saulaies, étonné du sommeil paisible de la maison, sur

la rue, où pas une flamme ne se montrait encore.

Il frappa violemment, mais il n'entendit que le ronflement de

l'incendie, dans la cage de l'escalier. Il frappa alors à la porte

de M. Rastoil. Là, des cris perçants s'élevaient, accompagnés de

piétinements, de claquements de portes, d'appels étouffés.

--Aurélie, couvre-toi les épaules! criait la voix du président.

M. Rastoil se précipita sur le trottoir, suivi de madame Rastoil et de

la cadette de ses demoiselles, celle qui n'était pas encore mariée.

Aurélie dans sa précipitation, avait jeté sur ses épaules un paletot

de son père, qui lui laissait les bras nus; elle devint toute rouge,

lorsqu'elle aperçut M. Péqueur des Saulaies.

--Quel épouvantable malheur! balbutiait le président. Tout va brûler.

Le mur de ma chambre est déjà chaud. Les deux maisons n'en font

qu'une, si j'ose dire.... Ah! monsieur le sous-préfet, je n'ai pas

même pris le temps d'enlever les pendules. Il faut organiser les

secours. On ne peut pas perdre son mobilier en quelques heures.

Madame Rastoil, à demi vêtue d'un peignoir, pleurait le meuble de

son salon, qu'elle venait justement de faire recouvrir. Cependant,

quelques voisins s'étaient montrés aux fenêtres. Le président les

appela et commença le déménagement de sa maison; il se chargeait

particulièrement des pendules, qu'il déposait sur le trottoir d'en

face. Lorsqu'on eut sorti les fauteuils du salon, il fit asseoir sa

femme et sa fille, tandis que le sous-préfet restait auprès d'elles,

pour les rassurer.

--Tranquillisez-vous, mesdames, disait-il. La pompe va arriver, le feu

sera attaqué vigoureusement.... Je crois pouvoir vous promettre qu'on

sauvera votre maison.

Les croisées des Mouret éclatèrent, les flammes parurent au premier

étage. Brusquement, la rue fut éclairée par une grande lueur; il

faisait clair comme en plein jour. Un tambour, au loin, passait sur

la place de la Sous-Préfecture, en battant le rappel. Des hommes

accouraient, une chaîne s'organisait, mais les seaux manquaient, la

pompe n'arrivait pas. Au milieu de l'effarement général, M. Péqueur

des Saulaies, sans quitter les dames Rastoil, criait des ordres à

pleine voix:

--Laissez le passage libre! La chaîne est trop serrée là-bas!

Mettez-vous à deux pieds les uns des autres!

Puis, se tournant vers Aurélie, d'une voix douce:

--Je suis bien surpris que la pompe ne soit pas encore là.... C'est

une pompe neuve; on va justement l'étrenner.... J'ai pourtant envoyé

le concierge tout de suite; il a dû passer aussi à la gendarmerie.

Les gendarmes se montrèrent les premiers; ils continrent les curieux,

dont le nombre augmentait, malgré l'heure avancée. Le sous-préfet

était allé en personne rectifier la chaîne, qui se bossuait au milieu

des poussées de certains farceurs accourus du faubourg. La petite

cloche de Saint-Saturnin sonnait le tocsin de sa voix fêlée; un second

tambour battait le rappel, plus languissamment, vers le bas de la rue,

du côté du Mail. Enfin la pompe arriva, avec un tapage de ferraille

secouée. Les groupes s'écartèrent; les quinze pompiers de Plassans

parurent, courant et soufflant; mais, malgré l'intervention de M.

Péqueur des Saulaies, il fallut encore un grand quart d'heure pour

mettre la pompe en état.

--Je vous dis que le piston ne glisse pas! criait furieusement le

capitaine au sous-préfet, qui prétendait que les écrous étaient trop

serrés.

Lorsqu'un jet d'eau s'éleva, la foule eut un soupir de satisfaction.

La maison flambait alors, du rez-de-chaussée au second étage, comme

une immense torche. L'eau entrait dans le brasier avec un sifflement;

tandis que les flammes, se déchirant en nappes jaunes, s'élevaient

plus haut. Des pompiers étaient montés sur le toit de la maison du

président, dont ils enfonçaient les tuiles, à coups de pic, pour faire

la part du feu.

--La baraque est perdue, murmura Macquart, les mains dans les poches,

planté tranquillement sur le trottoir d'en face, d'où il suivait les

progrès de l'incendie avec un vif intérêt.

Il s'était formé là, au bord du ruisseau, un salon en plein air. Les

fauteuils se trouvaient rangés en demi-cercle, comme pour permettre

d'assister à l'aise au spectacle. Madame de Condamin et son mari

venaient d'arriver; ils rentraient à peine de la sous-préfecture,

disaient-ils, lorsqu'ils avaient entendu battre le rappel. M. de

Bourdeu, M. Maffre, le docteur Porquier, M. Delangre, accompagné de

plusieurs membres du conseil municipal, s'étaient également empressés

d'accourir. Tous entouraient ces pauvres dames Rastoil, les

réconfortaient, s'abordaient avec des exclamations apitoyées. La

société finit par s'asseoir sur les fauteuils. Et la conversation

s'engagea, pendant que la pompe soufflait à dix pas et que les poutres

embrasées craquaient. --As-tu pris ma montre, mon ami? demanda madame

Rastoil; elle était sur la cheminée, avec la chaîne.

--Oui, oui, je l'ai dans ma poche, répondit le président, la face

gonflée, chancelant d'émotion. J'ai aussi l'argenterie.... J'aurais

tout emporté; mais les pompiers ne veulent pas, ils disent que c'est

ridicule.

M. Péqueur des Saulaies se montrait toujours très-calme et

très-obligeant.

--Je vous assure que votre maison ne court plus aucun risque,

affirma-t-il; la part du feu est faite. Vous pouvez aller remettre vos

couverts dans votre salle à manger.

Mais M. Rastoil ne consentit pas à se séparer de son argenterie, qu'il

tenait sous le bras, pliée dans un journal.

--Toutes les portes sont ouvertes, balbutia-t-il; la maison est pleine

de gens que je ne connais pas.... Ils ont fait dans mon toit un trou

qui me coûtera cher à boucher.

Madame de Condamin interrogeait le sous-préfet. Elle s'écria:

--Mais c'est horrible! mais je croyais que les locataires avaient eu

le temps de se sauver!... Alors, on n'a pas de nouvelles de l'abbé

Faujas?

--J'ai frappé moi-même, dit M. Péqueur des Saulaies; personne n'a

répondu. Quand les pompiers sont arrivés, j'ai fait enfoncer la porte,

j'ai ordonné d'appliquer des échelles aux fenêtres.... Tout a été

inutile. Un de nos braves gendarmes, qui s'est aventuré dans le

vestibule, a failli être asphyxié par la fumée.

-Ainsi l'abbé Faujas?... Quelle abominable mort! Reprit la belle

Octavie avec un frisson.

Ces messieurs et ces dames se regardèrent, blêmes dans les clartés

vacillantes de l'incendie. Le docteur Porquier expliqua que la

mort par le feu n'était peut-être pas aussi douloureuse qu'on se

l'imaginait.

--On est saisi, dit-il en terminant; ça doit être l'affaire de

quelques secondes. Il faut dire aussi que cela dépend de la violence

du brasier.

La Conquête de Plassans · 第 23 / 25 题