Dans le cabanon des Tulettes, il faisait nuit noire. Un souffle
glacial tira Mouret de la stupeur cataleptique où l'avait jeté la
crise de la soirée. Accroupi contre le mur, il resta un instant
immobile, les yeux ouverts, roulant doucement la tête sur le froid de
la pierre, geignant comme un enfant qui s'éveille. Mais il avait
les jambes coupées par un courant d'air si humide, qu'il se leva
et regarda. En face de lui, il aperçut la porte du cabanon grande
ouverte.
--Elle a laissé la porte ouverte, dit le fou à voix haute; elle doit
m'attendre, il faut que je parte.
Il sortit, revint en tâtant ses vêtements, de l'air minutieux d'un
homme rangé qui craint d'oublier quelque chose; puis, il referma la
porte, soigneusement. Il traversa la première cour, de son petit pas
tranquille de bourgeois flâneur. Comme il entrait dans la seconde,
il vit un gardien qui semblait guetter. Il s'arrêta, se consulta un
moment. Mais, le gardien ayant disparu, il se trouva à l'autre bout de
la cour, devant une nouvelle porte ouverte donnant sur la campagne. Il
la referma derrière lui, sans s'étonner, sans se presser.
--C'est une bonne femme tout de même, murmura-t-il, elle aura entendu
que je l'appelais.... Il doit être tard. Je vais rentrer, pour qu'ils
ne soient pas inquiets à la maison.
Il prit un chemin. Cela lui semblait naturel d'être en pleins champs.
Au bout de cent pas, il oublia les Tulettes derrière lui; il s'imagina
qu'il venait de chez un vigneron auquel il avait acheté cinquante
milleroles de vin. Comme il arrivait à un carrefour où se croisait
cinq routes, il reconnu le pays. Il se mit à rire, en disant:
--Que je suis bête! j'allais monter sur le plateau, du côté de
Saint-Eutrope; c'est à gauche que je dois prendre.... Dans une bonne
heure et demie, je serai à Plassans.
Alors, il suivit la grand'route, gaillardement, regardant comme une
vieille connaissance chaque borne kilométrique. Il s'arrêtait devant
certains champs, devant certaines maisons de campagne, d'un air
d'intérêt. Le ciel était couleur de cendre, avec de grandes traînées
rosaires, éclairant la nuit d'un pâle reflet de brasier agonisant.
De fortes gouttes commençaient à tomber; le vent soufflait de l'est,
trempé de pluie.
--Diable! il ne faut pas que je m'amuse, dit Mouret en examinant le
ciel avec inquiétude; le vent est à l'est, il va en tomber une jolie
décoction! Jamais je n'aurai le temps d'arriver à Plassans avant la
pluie. Avec ça, je suis peu couvert.
Et il ramena sur sa poitrine la veste de grosse laine grise qu'il
avait mise en lambeaux aux Tulettes. Il avait à la mâchoire une
profonde meurtrissure, à laquelle il portait la main, sans se rendre
compte de la vive douleur qu'il éprouvait là. La grand'route restait
déserte; il ne rencontra qu'une charrette, descendant une côte, d'une
allure paresseuse. Le charretier, qui dormait, ne répondit pas au
bonsoir amical qu'il lui jeta. Ce fut au pont de la Viorne que la
pluie le surprit. L'eau lui étant très-désagréable, il descendit sous
le pont se mettre à l'abri, en grondant que c'était insupportable, que
rien n'abîmait les vêtements comme cela, que s'il avait su, il aurait
emporté un parapluie. Il patienta une bonne demi-heure, s'amusant à
écouter le ruissellement de l'eau; puis, quand l'averse fut passée, il
remonta sur la route, il entra enfin à Plassans. Il mettait un soin
extrême à éviter les flaques de boue.
Il était alors près de minuit. Mouret calculait que huit heures ne
devaient pas encore avoir sonné. Il traversa les rues vides, tout à
l'ennui d'avoir fait attendre sa femme si longtemps.
--Elle ne doit plus savoir ce que cela veut dire, pensait-il. Le dîner
sera froid.... Ah! bien, c'est Rose qui va joliment me recevoir!
Il était arrivé rue Balande; il se tenait debout devant sa porte.
--Tiens! dit-il, je n'ai pas mon passe-partout.
Cependant, il ne frappait pas. La fenêtre de la cuisine restait
sombre, les autres fenêtres de la façade semblaient également mortes.
Une grande défiance s'empara du fou; avec un instinct tout animal, il
flaira un danger. Il recula dans l'ombre des maisons voisins, examina
encore la façade; puis, il parut prendre un parti, fit le tour par
l'impasse des Chevillottes. Mais la petite porte du jardin était
fermée au verrou. Alors, avec une force prodigieuse, emporté par une
rage brusque, il se jeta dans cette porte, qui se fendit en deux,
rongée d'humidité. La violence du choc le laissa étourdi, ne sachant
plus pourquoi il venait de briser la porte, qu'il essayait de
raccommoder en rapprochant les morceaux.
--Voilà un beau coup, lorsqu'il était si facile de frapper!
murmura-t-il avec un regret subit. Une porte neuve me coûtera au
moins trente francs. Il était dans le jardin. Ayant levé la tête,
apercevant, au premier étage, la chambre à coucher vivement éclairée;
il crut que sa femme se mettait au lit. Cela lui causa un grand
étonnement. Sans doute il avait dormi sous le pont en attendant la fin
de l'averse. Il devait être très-tard. En effet, les fenêtre voisines,
celles de M. Rastoil aussi bien que celles de la sous-préfecture,
étaient noires. Et il ramenait les yeux, lorsqu'il vit une lueur de
lampe, au second étage, derrière les rideaux épais de l'abbé Faujas.
Ce fut comme un oeil flamboyant, allumé au front de la façade, qui le
brûlait. Il se serra les tempes entre ses mains brûlantes, la tête
perdue, roulant dans un souvenir abominable, dans un cauchemar
évanoui, où rien de net ne se formulait, où s'agitait, pour lui et les
siens, la menace d'un péril ancien, grandi lentement, devenu terrible,
au fond duquel la maison allait s'engloutir, s'il ne la sauvait.
--Marthe, Marthe, où es-tu? balbutia-t-il à demi-voix. Viens, emmène
les enfants.
Il chercha Marthe dans le jardin. Mais il ne reconnaissait plus le
jardin. Il lui semblait plus grand, et vide, et gris, et pareil à un
cimetière. Les buis avaient disparu, les laitues n'étaient plus là,
les arbres fruitiers semblaient avoir marché. Il revint sur ses pas,
se mit à genoux pour voir si ce n'était pas les limaces qui avaient
tout mangé. Les buis surtout, la mort de cette haute verdure lui
serrait le coeur, comme la mort d'un coin vivant de la maison. Qui
donc avait tué les buis? Quelle faux avait passé là, rasant tout,
bouleversant jusqu'aux touffes de violettes qu'il avait plantées au
pied de la terrasse? Un sourd grondement montait en lui, en face de
cette ruine.
--Marthe, Marthe, où es-tu? appela-t-il de nouveau.
Il la chercha dans la petite serre, à droite de la terrasse.
La petite serre était encombrée des cadavres sèches des grands
buis; ils s'empilaient, en fascines, au milieu de tronçons d'arbres
fruitiers, épars comme des membres coupés. Dans un coin, la cage qui
avait servi aux oiseaux de Désirée, pendait à un clou, lamentable, la
porte crevée, avec des bouts de fil de fer qui se hérissaient. Le fou
recula, pris de peur, comme s'il avait ouvert la porte d'un caveau.
Bégayant, le sang à la gorge, il monta sur la terrasse, rôda devant
la porte et les fenêtres closes. La colère qui grandissait en lui,
donnait à ses membres une souplesse de bête; il se ramassait, marchait
sans bruit, cherchait une fissure. Un soupirail de la cave lui suffit.
Il s'amincit, se glissa avec une habileté de chat, égratignant le mur
de ses ongles. Enfin il était dans la maison.
La cave ne fermait qu'au loquet. Il s'avança au milieu des ténèbres
épaisses du vestibule, tâtant les murs, poussant la porte de la
cuisine. Les allumettes étaient à gauche, sur une planche. Il alla
droit à cette planche, frotta une allumette, s'éclaira pour prendre
une lampe sur le manteau de la cheminée, sans rien casser. Puis, il
regarda. Il devait y avoir eu, le soir, quelque gros repas. La cuisine
était dans un désordre de bombance: les assiettes, les plats, les
verres sales, encombraient la table; une débandade de casseroles,
tièdes encore, traînaient sur l'évier, sur les chaises, sur le
carreau; une cafetière, oubliée au bord d'un fourneau allumé,
bouillait, le ventre roulé en avant comme une personne soûle. Mouret
redressa la cafetière, rangea les casseroles; il les sentait, flairait
les restes de liqueur dans les verres, comptait les plats et les
assiettes avec un grondement plus irrité. Ce n'était pas sa cuisine
propre et froide de commerçant retiré; on avait gâché là la nourriture
de toute une auberge; cette malpropreté goulue suait l'indigestion.
--Marthe! Marthe! reprit-il en revenant dans le vestibule, la lampe à
la main; réponds-moi, dis-moi où ils t'ont enfermée? Il faut partir,
partir tout de suite. Il la chercha dans la salle à manger. Les deux
armoires, à droite et à gauche du poêle, étaient ouvertes; au bord
d'une planche, un sac de papier gris, crevé, laissait couler des
morceaux de sucre jusque sur le plancher. Plus haut, il aperçut une
bouteille de cognac sans goulot, bouchée avec un tampon de linge. Et
il monta sur une chaise pour visiter les armoires. Elles étaient à
moitié vides: les bocaux de fruits à l'eau-de-vie tous entamés à la
fois, les pots de confiture ouverts et sucés, les fruits mordus, les
provisions de toutes sortes rongées, salies comme par le passage d'une
armée de rats. Ne trouvant pas Marthe dans les armoires, il regarda
partout, derrière les rideaux, sous la table; des os y roulaient,
parmi des mies de pain gâchées; sur la toile cirée, les culs des
verres avaient laissé des ronds de sirop. Alors, il traversa le
corridor, il la chercha dans le salon. Mais, dès le seuil, il
s'arrêta: il n'était plus chez lui. Le papier mauve clair du salon,
le tapis à fleurs rouges, les nouveaux fauteuils recouverts de damas
cerise, l'étonnèrent profondément. Il craignit d'entrer chez un autre,
il referma la porte.
--Marthe! Marthe! bégaya-t-il encore avec désespoir.
Il était revenu au milieu du vestibule, réfléchissant, ne pouvant
apaiser ce souffle rauque qui s'enflait dans sa gorge. Où se
trouvait-il donc, qu'il ne reconnaissait aucune pièce? Qui donc lui
avait ainsi changé sa maison? Et les souvenirs se noyaient. Il ne
voyait que des ombres se glisser le long du corridor: deux ombres
noires d'abord, pauvres, polies, s'effaçant; puis deux ombres grises
et louches, qui ricanaient. Il leva la lampe dont la mèche s'effarait;
les ombres grandissaient, s'allongeaient contre les murs, montaient
dans la cage de l'escalier, emplissaient, dévoraient la maison
entière. Quelque ordure mauvaise, quelque ferment de décomposition
introduit là, avait pourri les boiseries, rouillé le fer, fendu les
murailles. Alors, il entendit la maison s'émietter comme un platras
tombé de moisissure, se fondre comme un morceau de sel jeté dans une
eau tiède.
En haut, des rires clairs sonnaient, qui lui hérissaient le poil.
Posant la lampe à terre, il monta pour chercher Marthe; il monta à
quatre pattes, sans bruit, avec une légèreté et une douceur de loup.
Quand il fut sur le palier du premier étage, il s'accroupit devant la
porte de la chambre à coucher. Une raie de lumière passait sous la
porte. Marthe devait se mettre au lit.
--Ah bien! dit la voix d'Olympe, il est joliment bon leur lit! Vois
donc comme on enfonce, Honoré; j'ai de la plume jusqu'aux yeux.
Elle riait, elle s'étalait, sautait au milieu des couvertures.
--Veux-tu que je te dise? reprit-elle. Eh bien! depuis que je suis
ici, j'ai envie de coucher dans ce dodo-là.... C'était une maladie,
quoi! Je ne pouvais pas voir cette bringue de propriétaire se carrer
là dedans, sans avoir une envie furieuse de la jeter par terre pour me
mettre à sa place... C'est qu'on a chaud tout de suite! Il me semble
que je suis dans du coton.
Trouche, qui n'était pas couché, remuait les flacons de la toilette.
--Elle a toutes sortes d'odeurs, murmurait-il.
--Tiens! continua Olympe, puisqu'elle n'y est pas, nous pouvons bien
nous payer la belle chambre! Il n'y a pas de danger qu'elle vienne
nous déranger; j'ai poussé les verrous.... Tu vas prendre froid,
Honoré.
Il ouvrait les tiroirs de la commode, fouillait dans le linge.
--Mets donc cela, dit-il en jetant une chemise de nuit à Olympe; c'est
plein de dentelles. J'ai toujours rêvé de coucher avec une femme qui
aurait de la dentelle... Moi, je vais prendre ce foulard rouge....
Est-ce que tu as changé les draps? --Ma foi! non, répondit-elle; je
n'y ai pas pensé; ils sont encore propres.... Elle est très-soigneuse
de sa personne, elle ne me dégoûte pas.
Et, comme Trouche se couchait enfin, elle lui cria:
--Apporte les grogs sur la table de nuit! Nous n'allons pas nous
relever pour les boire à l'autre bout de la chambre.... La, mon gros
chéri, nous sommes comme de vrais propriétaires.
Ils s'étaient allongés côte à côte, l'édredon au menton, cuisant dans
une chaleur douce.
--J'ai bien mangé ce soir, murmura Trouche au bout d'un silence.
--Et bien bu! ajouta Olympe en riant. Moi, je suis très-chic; je vois
tout tourner.... Ce qui est embêtant, c'est que maman est toujours sur
notre dos; aujourd'hui, elle a été assommante. Je ne puis plus faire
un pas dans la maison.... Ce n'est pas la peine que la propriétaire
s'en aille si maman reste ici à faire le gendarme. Ça m'a gâté ma
journée.
--Est-ce que l'abbé ne songe pas à s'en aller? demanda Trouche, après
un nouveau silence. Si on le nomme évêque, il faudra bien qu'il nous
lâche la maison.
--On ne sait pas, répondit-elle, de méchante humeur. Maman pense
peut-être à la garder.... On serait si bien, tout seul! Je ferais
coucher la propriétaire dans la chambre de mon frère, en haut; je lui
dirais qu'elle est plus saine... Passe-moi donc le verre, Honoré.
Ils burent tous les deux, ils se renfoncèrent sous les couvertures.
--Bah! reprit Trouche, ce ne serait pas facile de les faire déguerpir;
mais on pourrait toujours essayer.... Je crois que l'abbé aurait déjà
changé de logement, s'il ne craignait que la propriétaire fît un
scandale, en se voyant lâchée.... J'ai envie de travailler la
propriétaire; je lui conterai des histoires, pour les faire flanquer à
la porte. Il but de nouveau.
--Si je lui faisais la cour, hein! ma chérie? dit-il plus bas.
--Ah! non, s'écria Olympe, qui se mit à rire comme si on la
chatouillait. Tu es trop vieux, tu n'es pas assez beau. Ça me serait
bien égal, mais elle ne voudrait pas de toi, c'est sûr.... Laisse-moi
faire, je lui monterai la tête. C'est moi qui donnerai congé à maman
et à Ovide, puisqu'ils sont si peu gentils avec nous.
--D'ailleurs, si tu ne réussis pas, murmura-t-il, j'irai dire partout
qu'on a trouvé l'abbé couché avec la propriétaire. Cela fera un tel
bruit, qu'il sera bien forcé de déménager.
Olympe s'était assise sur son séant.
--Tiens, dit-elle, mais c'est une bonne idée, ça! Dès demain, il faut
commencer. Avant un mois la cambuse est à nous.... Je vais t'embrasser
pour la peine.
Cela les égaya beaucoup. Ils dirent comment ils arrangeraient la
chambre; ils changeraient la commode de place, ils monteraient deux
fauteuils du salon. Leur langue s'embarrassait de plus en plus. Un
silence se fit.
--Allons, bon! te voilà parti, bégaya Olympe; tu ronfles les yeux
ouverts. Laisse-moi me mettre sur le devant; au moins, je finirai mon
roman. Je n'ai pas sommeil, moi.
Elle se leva, le roula comme une masse vers la ruelle, et se mit à
lire. Mais, dès la première page, elle tourna la tête avec inquiétude
du côté de la porte. Elle croyait entendre un singulier grondement
dans le corridor. Puis, elle se fâcha.
--Tu sais bien que je n'aime pas ces plaisanteries-là, dit-elle en
donnant un coup de coude à son mari. Ne fais pas le loup.... On dirait
qu'il y a un loup à la porte. Continue, si ça t'amuse. Va, tu es bien
agaçant.
Et elle se replongea dans son roman, furieuse, après avoir sucé la
tranche de citron de son grog. Mouret, de son allure souple, quitta
la porte où il était resté blotti. Il monta au second étage,
s'agenouiller devant la chambre de l'abbé Faujas, se haussant jusqu'au
trou de la serrure. Il étouffait le nom de Marthe dans sa gorge,
l'oeil ardent, fouillant les coins de la chambre, s'assurant qu'on ne
la cachait point là. La grande pièce nue était pleine d'ombre, une
petite lampe posée au bord de la table laissait tomber sur le carreau
un rond étroit de clarté; le prêtre, qui écrivait, ne faisait lui-même
qu'une tache noire, au milieu de cette lueur jaune. Après avoir
cherché derrière la commode, derrière les rideaux, Mouret s'était
arrêté au lit de fer, sur lequel le chapeau du prêtre étalait comme
une chevelure de femme. Marthe sans doute était dans le lit. Les
Trouche l'avaient dit, elle couchait là, maintenant. Mais il vit le
lit froid, aux draps bien tirés, qui ressemblait à une pierre tombale;
il s'habituait à l'ombre. L'abbé Faujas dut entendre quelque bruit,
car il regarda la porte. Lorsque le fou aperçut le visage calme du
prêtre, ses yeux rougirent, une légère écume parut aux coins de ses
lèvres; il retint un hurlement, il s'en alla à quatre pattes par
l'escalier, par les corridors, répétant à voix basse:
--Marthe! Marthe!
Il la chercha dans toute la maison: dans la chambre de Rose, qu'il
trouva vide; dans le logement des Trouche, empli du déménagement des
autres pièces; dans les anciennes chambres des enfants, où il sanglota
en rencontrant sous sa main une paire de petites bottines éculées
que Désirée avait portées. Il montait, descendait, s'accrochait à la
rampe, se glissait le long des murs, faisait le tour des pièces
à tâtons, sans se cogner, avec son agilité extraordinaire de fou
prudent. Bientôt, il n'y eut pas un coin, de la cave au grenier, qu'il
n'eût flairé. Marthe n'était pas dans la maison, les enfants non plus,
Rose non plus. La maison était vide, la maison pouvait crouler. Mouret
s'assit sur une marche de l'escalier, entre le premier et le second
étage. Il étouffait ce souffle puissant qui, malgré lui, gonflait sa
poitrine. Il attendait, les mains croisées, le dos appuyé à la rampe,
les yeux ouverts dans la nuit, tout à l'idée fixe qu'il mûrissait
patiemment. Ses sens prenaient une finesse telle, qu'il surprenait
les plus petits bruits de la maison. En bas, Trouche ronflait; Olympe
tournait les pages de son roman, avec le léger froissement du doigt
contre le papier. Au second étage, la plume de l'abbé Faujas avait un
bruissement de pattes d'insecte; tandis que, dans la chambre voisine,
madame Faujas endormie semblait accompagner cette aigre musique de sa
respiration forte. Mouret passa une heure, les oreilles aux aguets. Ce
fut Olympe qui succomba la première au sommeil; il entendit le roman
tomber sur le tapis. Puis, l'abbé Faujas posa sa plume, se déshabilla
avec des frôlements discrets de pantoufles; les vêtements glissaient
mollement, le lit ne craqua même pas. Toute la maison était couchée.
Mais le fou sentait, à l'haleine trop grêle de l'abbé, qu'il ne
dormait pas. Peu à peu, cette haleine grossit. Toute la maison
dormait.
Mouret attendit encore une demi-heure. Il écoutait toujours avec un
grand soin, comme s'il eût entendu les quatre personnes couchées là,
descendre, d'un pas de plus en plus lourd, dans l'engourdissement du
profond sommeil. La maison, écrasée dans les ténèbres, s'abandonnait.
Alors il se leva, gagna lentement le vestibule. Il grondait:
--Marthe n'y est plus, la maison n'y est plus, rien n'y est plus.
Il ouvrit la porte donnant sur le jardin, il descendit à la petite
serre. Là, il déménagea méthodiquement les grands buis sèches; il en
emportait des brassées énormes, qu'il montait, qu'il empilait devant
les portes des Trouche et des Faujas. Comme il était pris d'un besoin
de grande clarté, il alla allumer dans la cuisine toutes les lampes,
qu'il revint poser sur les tables des pièces, sur les paliers de
l'escalier, le long des corridors. Puis, il transporta le reste des
fascines de buis. Les tas s'élevaient plus haut que les portes.
Mais, en faisant un dernier voyage, il leva les yeux, il aperçut les
fenêtres. Alors, il retourna chercher les arbres fruitiers et dressa
un bûcher sous les fenêtres, en ménageant fort habilement des courants
d'air pour que la flamme fût belle. Le bûcher lui parut petit.
--Il n'y a plus rien, répétait-il; il faut qu'il n'y ait plus rien.
Il se souvint, il descendit à la cave, recommença ses voyages.
Maintenant, il remontait la provision de chauffage pour l'hiver:
le charbon, les sarments, le bois. Le bûcher, sous les fenêtres,
grandissait. A chaque paquet de sarments qu'il rangeait proprement,
il était secoué d'une satisfaction plus vive. Il distribua ensuite le
combustible dans les pièces du rez-de-chaussée, en laissa un tas dans
le vestibule, un autre dans la cuisine. Il finit par renverser les
meubles, par les pousser sur les tas. Une heure lui avait suffi pour
celle rude besogne. Sans souliers, courant les bras chargés, il
s'était glissé partout, avait tout charrié avec une telle adresse
qu'il n'avait pas laissé tomber une seule bûche trop rudement.
Il semblait doué d'une vie nouvelle, d'une logique de mouvements
extraordinaires. Il était, dans l'idée fixe, très-fort,
très-intelligent.
Quand tout fut prêt, il jouit un instant de son oeuvre. Il allait de
tas en tas, se plaisait à la forme carrée des bûchers, faisait le tour
de chacun d'eux, en frappant doucement dans ses mains d'un air de
satisfaction extrême. Quelques morceaux de charbon étant tombés le
long de l'escalier, il courut chercher un balai, enleva proprement
la poussière noire des marches. Il acheva ainsi son inspection, en
bourgeois soigneux qui entend faire les choses comme elles doivent
être faites, d'une façon réfléchie. La jouissance l'effarait peu à
peu; il se courbait, se retrouvait à quatre pattes, courant sur les
mains, soufflant plus fort, avec un ronflement de joie terrible.
Alors, il prit un sarment. Il alluma les tas. il commença par les tas
de la terrasse, sous les fenêtres. D'un bond, il rentra, enflamma les
tas du salon et de la salle à manger, de la cuisine et du vestibule.
Puis, il sauta d'étage en étage, jetant les débris embrasés de son
sarment sur les tas barrant les portes des Trouche et des Faujas. Une
fureur croissante le secouait, la grande clarté de l'incendie achevait
de l'affoler. Il descendit à deux reprises avec des sauts prodigieux,
tournant sur lui même, traversant l'épaisse fumée, activant de son
souffle les brasiers, dans lesquels il rejetait des poignées de
charbons ardents. La vue des flammes s'écrasant déjà aux plafonds
des pièces, le faisait asseoir par moments sur le derrière, riant,
applaudissant de toute la force de ses mains.
Cependant, la maison ronflait, comme un poêle trop bourré. L'incendie
éclatait sur tous les points à la fois, avec une violence qui fendait
les planchers. Le fou remonta, au milieu des nappes de feu, les
cheveux grillés, les vêtements noircis. Il se posta au second étage,
accroupi sur les poings, avançant sa tête grondante de bête. Il
gardait le passage, il ne quittait pas du regard la porte du prêtre.
--Ovide! Ovide! appela une voix terrible.
Au fond du corridor, la porte de madame Faujas s'étant brusquement
ouverte, la flamme s'engouffra dans la chambre avec le roulement d'une
tempête. La vieille femme parut au milieu du feu. Les mains en avant,
elle écarta les fascines qui flambaient, sauta dans le corridor,
rejeta à coups de pied, à coups de poing, les tisons qui masquaient la
porte de son fils, qu'elle continuait à appeler désespérément. Le fou
s'était aplati davantage, les yeux ardents, se plaignant toujours.
--Attends-moi, ne descends pas par la fenêtre, criait-elle, en
frappant à la porte.
Elle dut l'enfoncer; la porte qui brûlait, céda facilement. Elle
reparut, tenant son fils entre les bras. Il avait pris le temps de
mettre sa soutane; il étouffait, suffoqué par la fumée.
--Écoute, Ovide, je vais t'emporter, dit-elle avec une rudesse
énergique. Tiens-toi bien à mes épaules; cramponne-toi à mes cheveux,
si tu te sens glisser.... Va, j'irai jusqu'au bout.
Elle le chargea sur ses épaules comme un enfant, et cette mère
sublime, cette vieille paysanne, dévouée jusqu'à la mort, ne
chancela point sous le poids écrasant de ce grand corps évanoui
qui s'abandonnait. Elle éteignait les charbons sous ses pieds nus,
s'ouvrait un passage en repoussant les flammes de sa main ouverte,
pour que son fils n'en fût pas même effleuré. Mais, au moment où elle
allait descendre, le fou, qu'elle n'avait pas vu, sauta sur l'abbé
Faujas, qu'il lui arracha des épaules. Sa plainte lugubre s'achevait
dans un hurlement tandis qu'une crise le tordait au bord de
l'escalier. Il meurtrissait le prêtre, l'égratignait, l'étranglait.
--Marthe! Marthe! cria-t-il.
Et il roula avec le corps le long des marches embrasées; pendant que
madame Faujas, qui lui avait enfoncé les dents en pleine gorge, buvait
son sang. Les Trouche flambaient dans leur ivresse, sans un soupir.
La maison, dévastée et minée, s'abattait au milieu d'une poussière
d'étincelles.