Fontanes entendit Bonaparte et écrivit dans son sens de belles pages
dans le _Moniteur_.
«Cet ouvrage, longtemps attendu, écrivait Fontanes, et commencé dans
des jours d'oppression et de douleur, paraît quand tous les maux se
réparent, et quand toutes les persécutions finissent. Il ne pouvait
être publié dans des circonstances plus favorables. C'était à l'époque
où la tyrannie renversait tous les monuments religieux, c'était au
bruit de tous les blasphèmes et, pour ainsi dire, en présence de
l'athéisme triomphant, que l'auteur se plaidait à retracer les
augustes souvenirs de la religion. Celui qui, dans ce temps-là, sur
les ruines des temples du christianisme, en rappelait l'ancienne
gloire, eût-il pu deviner qu'à peine arrivé au terme de son travail,
il verrait se rouvrir ces mêmes temples sous les auspices d'un grand
homme? La prédiction d'un tel événement eût excité la rage ou le
mépris de ceux qui gouvernaient alors la France, et qui se vantaient
d'anéantir par leurs lois les croyances religieuses que la nature et
l'habitude ont si profondément gravées dans les coeurs. Mais, en dépit
de toutes les menaces et de toutes les injures, l'opinion préparait ce
retour salutaire, et secondait les pensées du génie qui veut
reconstruire l'édifice social. Quand la morale effrayée déplorait la
perle du culte et des dogmes antiques, déjà leur rétablissement était
médité par la plus haute sagesse. Le nouvel orateur du christianisme
va retrouver tout ce qu'il regrettait. Du fond de la solitude où son
imagination s'était réfugiée, il entendait naguère la chute de nos
autels: il peut assister maintenant à leurs solennités renouvelées. La
religion, dont la majesté s'est accrue par ses souffrances, revient
d'un long exil dans ses sanctuaires déserts, au milieu de la victoire
et de la paix dont elle affermit l'ouvrage. Toutes les consolations
l'accompagnent, les haines et les douleurs s'apaisent à sa présence.
Les voeux qu'elle formait, depuis douze cents ans, pour la prospérité
de cet empire, seront encore entendus, et son autorité confirmera les
nouvelles grandeurs de la France, au nom du Dieu qui, chez toutes les
nations, est le premier auteur de tout pouvoir, le plus sûr appui de
la morale, et par conséquent le seul gage de la félicité publique.
«Parmi tant de spectacles extraordinaires qui ont, depuis quelques
années, épuisé la surprise et l'admiration, il n'en est point d'aussi
grand que ce dernier. La tâche du vainqueur était achevée; on
attendait encore l'oeuvre du législateur. Tous les yeux étaient
éblouis, tous les coeurs n'étaient pas rassurés; mais, grâce à la
pacification des troubles religieux qui va ramener la confiance
universelle, le législateur et le vainqueur brillent aujourd'hui du
même éclat.
«Ainsi donc l'historien Raynal avait grand tort de s'écrier, il y a
moins de trente ans, d'un ton si prophétique: «Il est passé le temps
de la fondation, de la destruction et du renouvellement des empires!
Il ne se trouvera plus, l'homme devant qui la terre se taisait! On
combat aujourd'hui avec la foudre pour la prise de quelques villes; on
combattait autrefois avec l'épée pour détruire et fonder des royaumes.
L'histoire des peuples modernes est sèche et petite, sans que les
peuples soient plus heureux.»
«Avant la fin du siècle, il a pourtant paru cet homme dont la force
sait détruire, et dont la sagesse sait fonder! Les grands événements
dont il est le moteur, le centre et l'objet, semblent si peu conformes
aux combinaisons vulgaires, qu'on ne devrait point s'étonner que des
imaginations fortement religieuses crussent de semblables desseins
dirigés par des conseils supérieurs à ceux des hommes.
«Plutarque, dans un de ses traités philosophiques, examine si la
fortune ou la vertu firent l'élévation d'Alexandre; et voici, à peu
près, comme il raisonne et décide la question:
«J'aperçois, dit-il, un jeune homme qui exécute les plus grandes
choses par un instinct irrésistible, et toutefois avec une raison
suivie. Il a soumis, à l'âge de trente ans, les peuples les plus
belliqueux de l'Europe et de l'Asie. Ses lois le font aimer de ceux
qu'ont subjugués ses armes. Je conclus qu'un bonheur aussi constant
n'est point l'effet de cette puissance aveugle et capricieuse qu'on
appelle la fortune: Alexandre dut ses succès à son génie et à la
faveur signalée des dieux. Ou, si vous voulez, ajoute encore
Plutarque, que la Fortune ait seule accumulé tant de gloire sur la
tête d'un homme, alors je dirai comme le poëte Alcman, que _la Fortune
est fille de la Providence_.»
«On voit par ces paroles combien étaient religieux tous ces graves
esprits de l'antiquité. L'action de la Providence leur paraissait
marquée dans tous les mouvements des empires, et surtout dans l'âme
des héros. «_Tout ce qui domine et excelle en quelque chose_, disait
un autre de leurs sages, _est d'origine céleste_.»
«On accueillera donc avec un intérêt universel le jeune écrivain qui
ose rétablir l'autorité des ancêtres et les traditions des âges. Son
entreprise doit plaire à tous et n'alarmer personne; car il s'occupe
encore plus d'attacher l'âme que de forcer la conviction. Il cherche
les tableaux sublimes plus que les raisonnements victorieux; il sent
et ne dispute pas; il veut unir tous les coeurs par le charme des
mêmes émotions, et non séparer les esprits par des controverses
interminables: en un mot, on dirait que le premier livre offert en
hommage à la Religion renaissante fut inspiré par cet esprit de paix
qui vient de rapprocher toutes les consciences.»
En parlant ainsi, il caractérisait l'ouvrage tel qu'il l'avait
autrefois conseillé à son ami, mais non pas tel tout à fait que
celui-ci l'avait exécuté en bien des points: l'esprit de douceur et de
paix n'y respirait pas avant tout, et il y avait plus d'éclat que
d'onction.
L'ouvrage se compose de quatre parties, divisées elles-mêmes en
livres:
La première partie traite des _Dogmes et de la doctrine_;
La seconde développe la _Poétique du Christianisme_;
La troisième continue l'examen des _Beaux-Arts et de la Littérature_
dans leur rapport avec la Religion;
La quatrième traite du _Culte_, c'est-à-dire de tout ce qui concerne
les cérémonies de l'Église et de tout ce qui regarde le Clergé
séculier et régulier.
La première et la dernière partie se divisent chacune en six livres;
la deuxième et la troisième, qui se tiennent, formaient aussi six
livres chacune, dans le premier plan, lorsque _Atala_ et _René_, que
l'auteur en a depuis détachés, y étaient compris.
L'ordonnance extérieure du monument a donc une certaine régularité,
une symétrie satisfaisante à l'oeil. S'il y a à dire, c'est plutôt à
l'esprit d'unité intérieure et à l'enchaînement des idées.
Dans son premier chapitre, l'auteur définit très-bien le genre
d'apologie qu'il entreprend. L'Église, dans sa longue carrière, a subi
diverses sortes de persécutions et essuyé bien des guerres: dans les
siècles de sa formation, sous Julien, «elle fut exposée à une
persécution du caractère le plus dangereux. On n'employa pas la
violence contre les chrétiens, mais on leur prodigua le mépris. On
commença par dépouiller les autels; on défendit ensuite aux fidèles
d'enseigner et d'étudier les Lettres... Les sophistes dont Julien
était environné se déchaînèrent contre le christianisme.» Dans les
temps modernes, au lendemain de Bossuet, «tandis que l'Église
triomphait encore, déjà Voltaire faisait renaître la persécution de
Julien. Il eut l'art funeste, chez un peuple capricieux et aimable, de
rendre l'incrédulité à la mode. Il enrôla tous les amours-propres dans
cette ligue insensée; la religion fut attaquée avec toutes les armes,
depuis le pamphlet jusqu'à l'in-folio, depuis l'épigramme jusqu'au
sophisme..... Ainsi cette fatalité, qui avait fait triompher les
sophistes sous Julien, se déclara pour eux dans notre siècle. Les
défenseurs des chrétiens tombèrent dans une faute qui les avait déjà
perdus: ils ne s'aperçurent pas qu'il ne s'agissait plus de discuter
tel ou tel dogme, puisqu'on rejetait absolument les bases... Il
fallait prendre la route contraire.