XXVIII

Fontanes entendit Bonaparte et écrivit dans son sens de belles pages

dans le _Moniteur_.

«Cet ouvrage, longtemps attendu, écrivait Fontanes, et commencé dans

des jours d'oppression et de douleur, paraît quand tous les maux se

réparent, et quand toutes les persécutions finissent. Il ne pouvait

être publié dans des circonstances plus favorables. C'était à l'époque

où la tyrannie renversait tous les monuments religieux, c'était au

bruit de tous les blasphèmes et, pour ainsi dire, en présence de

l'athéisme triomphant, que l'auteur se plaidait à retracer les

augustes souvenirs de la religion. Celui qui, dans ce temps-là, sur

les ruines des temples du christianisme, en rappelait l'ancienne

gloire, eût-il pu deviner qu'à peine arrivé au terme de son travail,

il verrait se rouvrir ces mêmes temples sous les auspices d'un grand

homme? La prédiction d'un tel événement eût excité la rage ou le

mépris de ceux qui gouvernaient alors la France, et qui se vantaient

d'anéantir par leurs lois les croyances religieuses que la nature et

l'habitude ont si profondément gravées dans les coeurs. Mais, en dépit

de toutes les menaces et de toutes les injures, l'opinion préparait ce

retour salutaire, et secondait les pensées du génie qui veut

reconstruire l'édifice social. Quand la morale effrayée déplorait la

perle du culte et des dogmes antiques, déjà leur rétablissement était

médité par la plus haute sagesse. Le nouvel orateur du christianisme

va retrouver tout ce qu'il regrettait. Du fond de la solitude où son

imagination s'était réfugiée, il entendait naguère la chute de nos

autels: il peut assister maintenant à leurs solennités renouvelées. La

religion, dont la majesté s'est accrue par ses souffrances, revient

d'un long exil dans ses sanctuaires déserts, au milieu de la victoire

et de la paix dont elle affermit l'ouvrage. Toutes les consolations

l'accompagnent, les haines et les douleurs s'apaisent à sa présence.

Les voeux qu'elle formait, depuis douze cents ans, pour la prospérité

de cet empire, seront encore entendus, et son autorité confirmera les

nouvelles grandeurs de la France, au nom du Dieu qui, chez toutes les

nations, est le premier auteur de tout pouvoir, le plus sûr appui de

la morale, et par conséquent le seul gage de la félicité publique.

«Parmi tant de spectacles extraordinaires qui ont, depuis quelques

années, épuisé la surprise et l'admiration, il n'en est point d'aussi

grand que ce dernier. La tâche du vainqueur était achevée; on

attendait encore l'oeuvre du législateur. Tous les yeux étaient

éblouis, tous les coeurs n'étaient pas rassurés; mais, grâce à la

pacification des troubles religieux qui va ramener la confiance

universelle, le législateur et le vainqueur brillent aujourd'hui du

même éclat.

«Ainsi donc l'historien Raynal avait grand tort de s'écrier, il y a

moins de trente ans, d'un ton si prophétique: «Il est passé le temps

de la fondation, de la destruction et du renouvellement des empires!

Il ne se trouvera plus, l'homme devant qui la terre se taisait! On

combat aujourd'hui avec la foudre pour la prise de quelques villes; on

combattait autrefois avec l'épée pour détruire et fonder des royaumes.

L'histoire des peuples modernes est sèche et petite, sans que les

peuples soient plus heureux.»

«Avant la fin du siècle, il a pourtant paru cet homme dont la force

sait détruire, et dont la sagesse sait fonder! Les grands événements

dont il est le moteur, le centre et l'objet, semblent si peu conformes

aux combinaisons vulgaires, qu'on ne devrait point s'étonner que des

imaginations fortement religieuses crussent de semblables desseins

dirigés par des conseils supérieurs à ceux des hommes.

«Plutarque, dans un de ses traités philosophiques, examine si la

fortune ou la vertu firent l'élévation d'Alexandre; et voici, à peu

près, comme il raisonne et décide la question:

«J'aperçois, dit-il, un jeune homme qui exécute les plus grandes

choses par un instinct irrésistible, et toutefois avec une raison

suivie. Il a soumis, à l'âge de trente ans, les peuples les plus

belliqueux de l'Europe et de l'Asie. Ses lois le font aimer de ceux

qu'ont subjugués ses armes. Je conclus qu'un bonheur aussi constant

n'est point l'effet de cette puissance aveugle et capricieuse qu'on

appelle la fortune: Alexandre dut ses succès à son génie et à la

faveur signalée des dieux. Ou, si vous voulez, ajoute encore

Plutarque, que la Fortune ait seule accumulé tant de gloire sur la

tête d'un homme, alors je dirai comme le poëte Alcman, que _la Fortune

est fille de la Providence_.»

«On voit par ces paroles combien étaient religieux tous ces graves

esprits de l'antiquité. L'action de la Providence leur paraissait

marquée dans tous les mouvements des empires, et surtout dans l'âme

des héros. «_Tout ce qui domine et excelle en quelque chose_, disait

un autre de leurs sages, _est d'origine céleste_.»

«On accueillera donc avec un intérêt universel le jeune écrivain qui

ose rétablir l'autorité des ancêtres et les traditions des âges. Son

entreprise doit plaire à tous et n'alarmer personne; car il s'occupe

encore plus d'attacher l'âme que de forcer la conviction. Il cherche

les tableaux sublimes plus que les raisonnements victorieux; il sent

et ne dispute pas; il veut unir tous les coeurs par le charme des

mêmes émotions, et non séparer les esprits par des controverses

interminables: en un mot, on dirait que le premier livre offert en

hommage à la Religion renaissante fut inspiré par cet esprit de paix

qui vient de rapprocher toutes les consciences.»

En parlant ainsi, il caractérisait l'ouvrage tel qu'il l'avait

autrefois conseillé à son ami, mais non pas tel tout à fait que

celui-ci l'avait exécuté en bien des points: l'esprit de douceur et de

paix n'y respirait pas avant tout, et il y avait plus d'éclat que

d'onction.

L'ouvrage se compose de quatre parties, divisées elles-mêmes en

livres:

La première partie traite des _Dogmes et de la doctrine_;

La seconde développe la _Poétique du Christianisme_;

La troisième continue l'examen des _Beaux-Arts et de la Littérature_

dans leur rapport avec la Religion;

La quatrième traite du _Culte_, c'est-à-dire de tout ce qui concerne

les cérémonies de l'Église et de tout ce qui regarde le Clergé

séculier et régulier.

La première et la dernière partie se divisent chacune en six livres;

la deuxième et la troisième, qui se tiennent, formaient aussi six

livres chacune, dans le premier plan, lorsque _Atala_ et _René_, que

l'auteur en a depuis détachés, y étaient compris.

L'ordonnance extérieure du monument a donc une certaine régularité,

une symétrie satisfaisante à l'oeil. S'il y a à dire, c'est plutôt à

l'esprit d'unité intérieure et à l'enchaînement des idées.

Dans son premier chapitre, l'auteur définit très-bien le genre

d'apologie qu'il entreprend. L'Église, dans sa longue carrière, a subi

diverses sortes de persécutions et essuyé bien des guerres: dans les

siècles de sa formation, sous Julien, «elle fut exposée à une

persécution du caractère le plus dangereux. On n'employa pas la

violence contre les chrétiens, mais on leur prodigua le mépris. On

commença par dépouiller les autels; on défendit ensuite aux fidèles

d'enseigner et d'étudier les Lettres... Les sophistes dont Julien

était environné se déchaînèrent contre le christianisme.» Dans les

temps modernes, au lendemain de Bossuet, «tandis que l'Église

triomphait encore, déjà Voltaire faisait renaître la persécution de

Julien. Il eut l'art funeste, chez un peuple capricieux et aimable, de

rendre l'incrédulité à la mode. Il enrôla tous les amours-propres dans

cette ligue insensée; la religion fut attaquée avec toutes les armes,

depuis le pamphlet jusqu'à l'in-folio, depuis l'épigramme jusqu'au

sophisme..... Ainsi cette fatalité, qui avait fait triompher les

sophistes sous Julien, se déclara pour eux dans notre siècle. Les

défenseurs des chrétiens tombèrent dans une faute qui les avait déjà

perdus: ils ne s'aperçurent pas qu'il ne s'agissait plus de discuter

tel ou tel dogme, puisqu'on rejetait absolument les bases... Il

fallait prendre la route contraire.

Cours familier de Littérature - Volume 27 · 第 106 / 112 题