Bonaparte avait calculé si juste avec les amis de Chateaubriand que le
_Génie du Christianisme_ parut le soir même du jour où les autels
publics furent réinstallés par lui, au milieu d'une pompe militaire, à
Notre-Dame. C'était le commentaire de l'acte. César se faisait
chrétien.
On ne peut contester à cet homme d'avoir merveilleusement présumé de
la légèreté de la nation.
Le retour au sentiment religieux par la liberté était moins
populaire, mais plus réellement pieux. Le sentiment sincère lui
importait moins que l'apparence; c'était le souverain des solennités.
Le livre de Chateaubriand était une solennité aussi, la solennité du
génie d'apparat. Il avait pour but d'enchanter, non de convaincre. Il
enchanta en effet, il ne convertit que l'imagination des hommes. Mais
son succès à cet égard fut enivrant.
Jamais, depuis Jean-Jacques Rousseau, le style indépendant du sujet
n'avait produit une ivresse si universelle. Ce fut, sous un nouveau
Constantin, la renaissance d'un nouveau christianisme: le
christianisme de l'armée.
Les éditions se multiplièrent comme les étoiles après une longue nuit.
«Allez aux cérémonies de nos Pères et croyez ce qui vous paraîtra le
plus poétique.»
C'était toute sa morale; l'empire l'adopta; Chateaubriand en devint le
grand prêtre. Ces pages reluisent, non de foi, mais d'images. Ce
n'était pas fort, mais prestigieux.
Nous ne l'avons plus relu depuis nos années d'espérance. Nous
n'aurions pas retrouvé nos enchantements.
Il faisait dans sa préface appel au pouvoir protecteur par la
flatterie.
«Je pense que tout homme qui peut espérer quelques lecteurs rend un
service à la société en tâchant de rallier les esprits à la cause
religieuse; et dût-il perdre sa réputation comme écrivain, il est
obligé en conscience de joindre sa force, toute petite qu'elle est, à
celle de cet homme puissant qui nous a retirés de l'abîme.
«Celui, dit M. Lally-Tollendal, à qui toute force a été donnée pour
pacifier le monde, à qui tout pouvoir a été confié pour restaurer la
France, a dit au Prince des Prêtres, comme autrefois Cyrus: _Jéhovah,
le Dieu du ciel, m'a livré les royaumes de la terre, et il m'a commis
pour relever son temple. Allez, montez sur la montagne sainte de
Jérusalem, rebâtissez le temple de Jéhovah._
«À cet ordre du libérateur, tous les Juifs, et jusqu'au moindre
d'entre eux, doivent rassembler des matériaux pour hâter la
reconstruction de l'édifice. Obscur Israélite, j'apporte aujourd'hui
mon grain de sable.»