Je vis un gros homme, carré comme un Limousin, se lever et réciter
d'une voix universitaire les strophes suivantes:
Le Tasse errant de ville en ville,
Un jour accablé de ses maux,
S'assit près du laurier fertile
Qui, sur la tombe de Virgile,
Étend toujours ses verts rameaux.
En contemplant l'urne sacrée,
Ses yeux de larmes sont couverts;
Et là d'une voix éplorée,
Il raconte à l'Ombre adorée
Les longs tourments qu'il a soufferts.
Il veut fuir l'ingrate Ausonie;
Des talents il maudit le don,
Quand touché des pleurs du génie,
Devant le chantre d'Herminie
Paraît le chantre de Didon:
«Eh quoi! dit-il, tu fis Armide
Et tu peux accuser ton sort!
Souviens-toi que le Méonide,
Notre modèle et notre guide,
Ne devint grand qu'après sa mort.
«L'infortune, en sa coupe amère,
L'abreuva d'affronts et de pleurs;
Et quelque jour un autre Homère
Doit, au fond d'une île étrangère,
Mourir aveugle et sans honneurs,
«Plus heureux, je passai ma vie
Près d'Horace et de Varius;
Pollion, Auguste et Livie
Me protégeaient contre l'envie,
Et faisaient taire Mévius.
«Mais Énée aux champs de Laurente
Attendait mes derniers tableaux,
Quand près de moi la mort errante
Vint glacer ma main expirante
Et fit échapper mes pinceaux.
«De l'indigence et du naufrage
Camoëns connut les tourments;
Naguère les Nymphes du Tage,
Sur leur mélodieux rivage,
Ont redit ses gémissements.
«Ainsi les maîtres de la lyre
Partout exhalent leurs chagrins;
Vivants, la haine les déchire,
Et ces dieux que la terre admire
Ont peu compté de jours sereins.
«Longtemps la gloire fugitive
Semble tromper leur noble orgueil;
La gloire enfin pour eux arrive,
Et toujours sa palme tardive
Croît plus belle au pied d'un cercueil.
«Torquato, d'asile en asile,
L'envie ose en vain t'outrager;
Enfant des muses, sois tranquille,
Ton Renaud vivra comme Achille:
L'arrêt du temps doit te venger.
«Le bruit confus de la cabale
À tes pieds va bientôt mourir;
Bientôt à moi-même on t'égale,
Et pour la pompe triomphale
Le Capitole va s'ouvrir.»
--Virgile a dit. Ô doux présage!
À peine il rentre en son tombeau,
Et le vieux laurier qui l'ombrage,
Trois fois inclinant son feuillage,
Refleurit plus fier et plus beau.
Les derniers mots que l'Ombre achève
Du Tasse ont calmé les regrets:
Plein de courage il se relève,
Et tenant sa lyre et son glaive,
Du destin brave tous les traits.
Chateaubriand, le sort du Tasse
Doit t'instruire et te consoler;
Trop heureux qui, suivant sa trace,
Au prix de la même disgrâce,
Dans l'avenir peut t'égaler!
Contre toi, du peuple critique,
Que peut l'injuste opinion?
Tu retrouvas la Muse antique
Sous la poussière poétique
Et de Solime et d'Ilion.
Bien que très-sensible à l'harmonie des vers, cette généreuse
déclamation de M. de Fontanes ne m'émut pas, le poëte ressemblait trop
à un homme d'État. Il n'y avait en lui du poëte que la pompe, aucune
grâce. La délicatesse est le symptôme de l'esprit.
On applaudit, mais faiblement. Les vers étaient purs, l'intention
honorable, mais Fontanes avait perdu sa popularité par l'enthousiasme
déplacé qu'il manifestait en toute occasion pour les Bourbons
restaurés, oubliant trop vite qu'il avait saturé d'encens Bonaparte.
La décence est la vertu des changements de scènes politiques.