XXV

Je vis un gros homme, carré comme un Limousin, se lever et réciter

d'une voix universitaire les strophes suivantes:

Le Tasse errant de ville en ville,

Un jour accablé de ses maux,

S'assit près du laurier fertile

Qui, sur la tombe de Virgile,

Étend toujours ses verts rameaux.

En contemplant l'urne sacrée,

Ses yeux de larmes sont couverts;

Et là d'une voix éplorée,

Il raconte à l'Ombre adorée

Les longs tourments qu'il a soufferts.

Il veut fuir l'ingrate Ausonie;

Des talents il maudit le don,

Quand touché des pleurs du génie,

Devant le chantre d'Herminie

Paraît le chantre de Didon:

«Eh quoi! dit-il, tu fis Armide

Et tu peux accuser ton sort!

Souviens-toi que le Méonide,

Notre modèle et notre guide,

Ne devint grand qu'après sa mort.

«L'infortune, en sa coupe amère,

L'abreuva d'affronts et de pleurs;

Et quelque jour un autre Homère

Doit, au fond d'une île étrangère,

Mourir aveugle et sans honneurs,

«Plus heureux, je passai ma vie

Près d'Horace et de Varius;

Pollion, Auguste et Livie

Me protégeaient contre l'envie,

Et faisaient taire Mévius.

«Mais Énée aux champs de Laurente

Attendait mes derniers tableaux,

Quand près de moi la mort errante

Vint glacer ma main expirante

Et fit échapper mes pinceaux.

«De l'indigence et du naufrage

Camoëns connut les tourments;

Naguère les Nymphes du Tage,

Sur leur mélodieux rivage,

Ont redit ses gémissements.

«Ainsi les maîtres de la lyre

Partout exhalent leurs chagrins;

Vivants, la haine les déchire,

Et ces dieux que la terre admire

Ont peu compté de jours sereins.

«Longtemps la gloire fugitive

Semble tromper leur noble orgueil;

La gloire enfin pour eux arrive,

Et toujours sa palme tardive

Croît plus belle au pied d'un cercueil.

«Torquato, d'asile en asile,

L'envie ose en vain t'outrager;

Enfant des muses, sois tranquille,

Ton Renaud vivra comme Achille:

L'arrêt du temps doit te venger.

«Le bruit confus de la cabale

À tes pieds va bientôt mourir;

Bientôt à moi-même on t'égale,

Et pour la pompe triomphale

Le Capitole va s'ouvrir.»

--Virgile a dit. Ô doux présage!

À peine il rentre en son tombeau,

Et le vieux laurier qui l'ombrage,

Trois fois inclinant son feuillage,

Refleurit plus fier et plus beau.

Les derniers mots que l'Ombre achève

Du Tasse ont calmé les regrets:

Plein de courage il se relève,

Et tenant sa lyre et son glaive,

Du destin brave tous les traits.

Chateaubriand, le sort du Tasse

Doit t'instruire et te consoler;

Trop heureux qui, suivant sa trace,

Au prix de la même disgrâce,

Dans l'avenir peut t'égaler!

Contre toi, du peuple critique,

Que peut l'injuste opinion?

Tu retrouvas la Muse antique

Sous la poussière poétique

Et de Solime et d'Ilion.

Bien que très-sensible à l'harmonie des vers, cette généreuse

déclamation de M. de Fontanes ne m'émut pas, le poëte ressemblait trop

à un homme d'État. Il n'y avait en lui du poëte que la pompe, aucune

grâce. La délicatesse est le symptôme de l'esprit.

On applaudit, mais faiblement. Les vers étaient purs, l'intention

honorable, mais Fontanes avait perdu sa popularité par l'enthousiasme

déplacé qu'il manifestait en toute occasion pour les Bourbons

restaurés, oubliant trop vite qu'il avait saturé d'encens Bonaparte.

La décence est la vertu des changements de scènes politiques.

Cours familier de Littérature - Volume 27 · 第 103 / 112 题