Quand j'avais passé une heure auprès d'elle, je la quittais, le coeur
plein de délire, l'oreille tintante du timbre mélodieux de sa voix,
l'âme affamée du désir du lendemain. Je rentrais en silence dans ma
cellule, Virieu ne rentrait que dans la nuit. Je n'éprouvais aucun
besoin de sortir; ma respiration était tout intérieure; je passais le
jour à attendre le soir.
Quand la distance du matin au soir me paraissait trop longue, je
prenais involontairement la plume et je lui écrivais ce que je
n'aurais peut-être pas pu lui dire assez librement pendant la soirée
suivante, afin que rien ne fût perdu de ce que la tendresse nous
suggérait.
Ainsi coulait ma vie et je ne la sentais pas couler.
Quand elle fut morte, mon ami, qui la vit au dernier moment, me remit
mes lettres. Je les gardai longtemps avec les siennes comme deux
reliques qui ne formaient qu'un seul être, et un jour que je me sentis
près de mourir moi-même, je pris mon grand courage et je brûlai ces
deux rouleaux, qui formaient deux volumes, pour que les deux cendres
ne restassent pas après nous sur cette terre, mais que nous les
retrouvassions au ciel où elles allaient avant nous.
Quelquefois aussi, brûlant du désir de pouvoir rester à Paris toute
l'année pour la revoir tous les soirs, je songeais, non par ambition,
mais par amour, à me créer quelque emploi modeste, mais suffisant pour
y vivre indépendant de ma famille.
Dieu sait à quoi je n'ai pas rêvé alors pour me procurer un
appointement borné dans les derniers emplois du gouvernement! Les
droits réunis, dirigés par M. de Barante; la diplomatie inférieure,
influencée par M. de Saint-Aulaire, pourraient le dire; ma plume, dans
l'ombre d'un bureau, avec mille écus de traitement m'auraient suffi.
Tout eût été ennobli par le motif. J'aurais griffonné le jour, mais je
l'aurais vue le soir; le monde m'aurait dédaigné, mais mon coeur
m'aurait applaudi. Je ne fus jamais ambitieux que par amour, et
j'aurais bien fait; car, de toutes les passions, une seule survit et
renaît en nous jusqu'à la mort: c'est l'amour.