Dès qu'elle m'eut vu, elle conçut pour moi un sentiment qui était
moins que l'amour, mais plus que l'amitié, une tendresse véritablement
maternelle. J'avais mon couvert tous les jours à sa table. Quand je
passais quelques jours sans la voir, elle prenait la peine de venir
elle-même chez moi pour s'informer de ce qui me retenait; elle gardait
mon argent de réserve avec le sien dans son tiroir; elle me préparait,
si j'étais malade, au coin de mon feu, les tisanes commandées par le
médecin; elle écrivait à ma mère des nouvelles de mon coeur et de mon
âme; elle aurait remplacé la Providence, si la Providence s'était
éclipsée pour moi; elle prenait à mes poésies, qui n'avaient pas
encore paru, un intérêt partial, passionné, que je n'y prenais pas
moi-même; elle me comparait à Racine enfant; elle était fière de
préparer aux Bourbons un poëte encore inconnu, mais qu'elle rendrait
royaliste et religieux comme elle.
Elle n'affectait pas de rigorisme avec moi; elle ne s'informait pas
avec inquiétude des visites d'une belle princesse romaine qu'elle
rencontrait quelquefois sur mon escalier, et dont elle admirait la
beauté sans en connaître le nom. Elle savait que la jeunesse a besoin
d'indulgence et que la discrétion est la vertu des mères.
Elle avait eu récemment un malheur de famille qui avait fait grand
bruit dans le monde. L'aînée de ses filles, jeune personne très-jolie
et très-intéressante, avait été demandée en mariage par un vieux
gentilhomme riche de l'Est de la France. On la lui avait accordée sans
prendre des informations suffisantes. Peu de temps après son arrivée
dans le château, la jeune femme avait appris que son mari n'avait
désiré en elle qu'une concubine de plus, et que sa couche légitime
devait être partagée par une femme étrangère, maîtresse absolue du
château. Elle avait trouvé moyen de faire porter par un domestique
affidé une lettre à la poste prochaine adressée à sa mère à Paris.
Madame de Raigecourt, indignée, mais prudente, était arrivée au
château du comte de ***. La nuit suivante, elle s'était évadée avec sa
fille par des sentiers secrets du parc. Elle l'avait ramenée à Paris,
où elle n'osait la laisser sortir sans précaution, de peur des
entreprises de son mari pour recouvrer sa femme. La jeune veuve de ce
mari vivant vécut ainsi plusieurs années chez sa mère. Elle était
aussi intéressante qu'adorable. Elle charmait tout le monde, mais elle
n'eut de faiblesse pour personne. À la mort de son mari, elle ne
profita de sa liberté et de sa fortune que pour entrer dans un
monastère de charité aux environs de Paris, où je la vois une ou deux
fois par an, toujours fidèle à sa famille et à ses amitiés, consacrant
à Dieu ce que les hommes avaient si peu su respecter. Sa présence chez
sa mère et le mystère qui l'entourait donnaient à la maison de la
marquise de Raigecourt la grâce d'un secret deviné, mais jamais
révélé.