II

Dès qu'elle m'eut vu, elle conçut pour moi un sentiment qui était

moins que l'amour, mais plus que l'amitié, une tendresse véritablement

maternelle. J'avais mon couvert tous les jours à sa table. Quand je

passais quelques jours sans la voir, elle prenait la peine de venir

elle-même chez moi pour s'informer de ce qui me retenait; elle gardait

mon argent de réserve avec le sien dans son tiroir; elle me préparait,

si j'étais malade, au coin de mon feu, les tisanes commandées par le

médecin; elle écrivait à ma mère des nouvelles de mon coeur et de mon

âme; elle aurait remplacé la Providence, si la Providence s'était

éclipsée pour moi; elle prenait à mes poésies, qui n'avaient pas

encore paru, un intérêt partial, passionné, que je n'y prenais pas

moi-même; elle me comparait à Racine enfant; elle était fière de

préparer aux Bourbons un poëte encore inconnu, mais qu'elle rendrait

royaliste et religieux comme elle.

Elle n'affectait pas de rigorisme avec moi; elle ne s'informait pas

avec inquiétude des visites d'une belle princesse romaine qu'elle

rencontrait quelquefois sur mon escalier, et dont elle admirait la

beauté sans en connaître le nom. Elle savait que la jeunesse a besoin

d'indulgence et que la discrétion est la vertu des mères.

Elle avait eu récemment un malheur de famille qui avait fait grand

bruit dans le monde. L'aînée de ses filles, jeune personne très-jolie

et très-intéressante, avait été demandée en mariage par un vieux

gentilhomme riche de l'Est de la France. On la lui avait accordée sans

prendre des informations suffisantes. Peu de temps après son arrivée

dans le château, la jeune femme avait appris que son mari n'avait

désiré en elle qu'une concubine de plus, et que sa couche légitime

devait être partagée par une femme étrangère, maîtresse absolue du

château. Elle avait trouvé moyen de faire porter par un domestique

affidé une lettre à la poste prochaine adressée à sa mère à Paris.

Madame de Raigecourt, indignée, mais prudente, était arrivée au

château du comte de ***. La nuit suivante, elle s'était évadée avec sa

fille par des sentiers secrets du parc. Elle l'avait ramenée à Paris,

où elle n'osait la laisser sortir sans précaution, de peur des

entreprises de son mari pour recouvrer sa femme. La jeune veuve de ce

mari vivant vécut ainsi plusieurs années chez sa mère. Elle était

aussi intéressante qu'adorable. Elle charmait tout le monde, mais elle

n'eut de faiblesse pour personne. À la mort de son mari, elle ne

profita de sa liberté et de sa fortune que pour entrer dans un

monastère de charité aux environs de Paris, où je la vois une ou deux

fois par an, toujours fidèle à sa famille et à ses amitiés, consacrant

à Dieu ce que les hommes avaient si peu su respecter. Sa présence chez

sa mère et le mystère qui l'entourait donnaient à la maison de la

marquise de Raigecourt la grâce d'un secret deviné, mais jamais

révélé.

Cours familier de Littérature - Volume 27 · 第 65 / 112 题