I
Aymond de Virieu, qui m'aimait comme un frère, parlait souvent de moi
dans les maisons de la haute noblesse où sa naissance et ses relations
de famille le rendaient familier. C'est à lui que je dus l'accueil
empressé et l'amitié de madame la marquise de Raigecourt et de sa
charmante famille. Je ne prononce jamais ce nom qu'avec
attendrissement et respect. C'était une femme accomplie.
Son mari était pair de France. Il était attaché au roi comme émigré et
dévoué aux ministres comme royaliste. Il tenait, dans la rue de Lille,
en face de l'hôtel de la Légion d'honneur, une des maisons les plus
intéressantes de Paris. Sa surdité l'empêchait de participer aux
agréments de cette société très-distinguée, mais sa femme et ses
filles attiraient chez lui la cour et la ville.
La marquise de Raigecourt, dont on vient de publier les _Lettres_,
avait un titre sacré à l'amitié du roi Louis XVIII et au respect de
tous les royalistes. Elle avait été, jusqu'au supplice de Madame
Élisabeth, cet ange expiatoire, quoique immaculé, de la Révolution, sa
dame d'honneur, sa favorite et son amie.
La jeune princesse en avait fait sa soeur; elle n'avait rien de caché
pour elle. Ses _Lettres_, que nous venons de lire, découvrent en elle
des qualités de caractère que l'on ne croyait pas jointes à tant
d'innocence. Sa vertu avait la virilité d'un homme; elle s'était
réservé son coeur pour aimer le roi et pour détester ses ennemis, mais
elle laissait la vengeance à Dieu. Tous ses sentiments n'étaient que
des vertus. Quand elle fut conduite à l'échafaud révolutionnaire pour
y mourir avec plusieurs dames de la cour et avec leurs filles, elle
demanda à mourir la dernière, et elle partagea avec elles le mouchoir
qui protégeait son sein pour sauver au moins la pudeur de celles dont
elle ne pouvait sauver la vie. La marquise de Raigecourt ne put la
suivre, parce qu'elle était récemment mariée et en couche de son
premier enfant.
On peut concevoir ce qu'une telle mort d'une telle amie laissa dans
son âme d'énergie, d'horreur et de tendresse pendant sa vie. Cette
mort, qui lui assurait un ange au ciel au lieu d'une amie sur la
terre, ne lui laissa point de tristesse, mais cette gaieté sereine qui
brave les malheurs ordinaires de la vie. Si madame de Sévigné avait
échappé à la hache de ces jours terribles, c'est ainsi qu'elle eût
survécu.