XVII

Après ces aperçus très-généraux et très-fautifs sur les lois

politiques, Montesquieu passe aux lois qui règlent les rapports des

citoyens entre eux. Mauvais publiciste, il redevient bon magistrat;

c'est son métier; il analyse assez justement les causes de ces lois,

mais il les quitte vite et revient, on ne sait pourquoi, aux lois

politiques. Ce qu'il dit des troupes est plus ingénieux que vrai; le

voici:

«Une maladie nouvelle s'est répandue en Europe; elle a suivi nos

princes, et leur a fait entretenir un nombre désordonné de troupes.

Elle a ses redoublements, et elle devient nécessairement contagieuse:

car sitôt qu'un État augmente ce qu'il appelle ses troupes, les autres

soudain augmentent les leurs, de façon qu'on ne gagne rien par là que

la ruine commune. Chaque monarque tient sur pied toutes les armées

qu'il pourrait avoir si les peuples étaient en danger d'être

exterminés, et on nomme paix cet état d'efforts de tous contre tous.

Aussi l'Europe est-elle si ruinée, que les particuliers qui seraient

dans la situation où sont les trois puissances de cette partie du

monde les plus opulentes, n'auraient pas de quoi vivre. Nous sommes

pauvres avec les richesses et le commerce de tout l'univers; et

bientôt à force d'avoir des soldats, nous n'aurons plus que des

soldats et nous serons comme des Tartares.

«Les grands princes, non contents d'acheter les troupes des plus

petits, cherchent de tous côtés à payer des alliances, c'est-à-dire

presque toujours à perdre leur argent.

«La suite d'une telle situation est l'augmentation perpétuelle des

tributs, et ce qui prévient tous les remèdes à venir; on ne compte

plus sur les revenus, mais on fait la guerre avec son capital. Il

n'est pas inouï de voir des États hypothéquer leurs fonds pendant la

paix même, et employer pour se ruiner des moyens qu'ils appellent

extraordinaires, et qui le sont si forts, que le fils de famille le

plus dérangé les imagine à peine.

«La maxime des grands empires d'Orient, de remettre les tributs aux

provinces qui ont souffert, devrait bien être portée dans les États

monarchiques. Il y en a bien où elle est établie; mais elle accable

plus que si elle n'y était pas, parce que le prince n'en levant ni

plus ni moins, tout l'État devient solidaire. Pour soulager un village

qui paye mal, on charge un autre qui paye mieux; on ne rétablit point

le premier, on détruit le second.

Le peuple est désespéré entre la nécessité de payer, de peur des

exactions, et le danger de payer, crainte des surcharges.

«Un État bien gouverné doit mettre pour le premier article de sa

dépense une somme réglée pour les cas fortuits. Il en est du public

comme des particuliers, qui se ruinent lorsqu'ils dépensent

exactement les revenus de leurs terres.»

Cours familier de Littérature - Volume 27 · 第 36 / 112 题