Après ces aperçus très-généraux et très-fautifs sur les lois
politiques, Montesquieu passe aux lois qui règlent les rapports des
citoyens entre eux. Mauvais publiciste, il redevient bon magistrat;
c'est son métier; il analyse assez justement les causes de ces lois,
mais il les quitte vite et revient, on ne sait pourquoi, aux lois
politiques. Ce qu'il dit des troupes est plus ingénieux que vrai; le
voici:
«Une maladie nouvelle s'est répandue en Europe; elle a suivi nos
princes, et leur a fait entretenir un nombre désordonné de troupes.
Elle a ses redoublements, et elle devient nécessairement contagieuse:
car sitôt qu'un État augmente ce qu'il appelle ses troupes, les autres
soudain augmentent les leurs, de façon qu'on ne gagne rien par là que
la ruine commune. Chaque monarque tient sur pied toutes les armées
qu'il pourrait avoir si les peuples étaient en danger d'être
exterminés, et on nomme paix cet état d'efforts de tous contre tous.
Aussi l'Europe est-elle si ruinée, que les particuliers qui seraient
dans la situation où sont les trois puissances de cette partie du
monde les plus opulentes, n'auraient pas de quoi vivre. Nous sommes
pauvres avec les richesses et le commerce de tout l'univers; et
bientôt à force d'avoir des soldats, nous n'aurons plus que des
soldats et nous serons comme des Tartares.
«Les grands princes, non contents d'acheter les troupes des plus
petits, cherchent de tous côtés à payer des alliances, c'est-à-dire
presque toujours à perdre leur argent.
«La suite d'une telle situation est l'augmentation perpétuelle des
tributs, et ce qui prévient tous les remèdes à venir; on ne compte
plus sur les revenus, mais on fait la guerre avec son capital. Il
n'est pas inouï de voir des États hypothéquer leurs fonds pendant la
paix même, et employer pour se ruiner des moyens qu'ils appellent
extraordinaires, et qui le sont si forts, que le fils de famille le
plus dérangé les imagine à peine.
«La maxime des grands empires d'Orient, de remettre les tributs aux
provinces qui ont souffert, devrait bien être portée dans les États
monarchiques. Il y en a bien où elle est établie; mais elle accable
plus que si elle n'y était pas, parce que le prince n'en levant ni
plus ni moins, tout l'État devient solidaire. Pour soulager un village
qui paye mal, on charge un autre qui paye mieux; on ne rétablit point
le premier, on détruit le second.
Le peuple est désespéré entre la nécessité de payer, de peur des
exactions, et le danger de payer, crainte des surcharges.
«Un État bien gouverné doit mettre pour le premier article de sa
dépense une somme réglée pour les cas fortuits. Il en est du public
comme des particuliers, qui se ruinent lorsqu'ils dépensent
exactement les revenus de leurs terres.»