de nuit, et arrivent beaucoup plus tôt au but qu'on ne le supposerait.
En marquant d'avance quelques individus, les habitants ont constaté
qu'elles font à peu près huit milles (douze à treize kilomètres) en
deux ou trois jours. J'en vis une que j'observais, faire
cinquante-cinq mètres en dix minutes, ce qui suppose environ trois
cents mètres à l'heure, ou six à sept kilomètres par jour, en lui
accordant un peu de temps pour manger en route. Dans la saison où les
mâles et les femelles se rassemblent, le mâle pousse un mugissement
rauque qui s'entend d'assez loin, et annonce aux chasseurs qu'il peut
les prendre par paire. En octobre, lors de mon passage, c'était
l'époque de la ponte. Sur un sol sablonneux, la femelle dépose ses
oeufs ensemble et les recouvre de sable, mais sur un terrain de roc,
elle les laisse tomber indifféremment dans le premier trou venu; mon
compagnon en trouva sept dans une fissure. Ils sont blancs,
sphériques, plus gros que les oeufs de poule. Les petits, à peine
éclos, sont dévorés en grand nombre par les busards. Les vieilles
tortues meurent en général d'accident, souvent par suite de chutes
dans des précipices, du moins plusieurs habitants des îles me dirent
n'en avoir jamais trouvé de mortes sans quelque cause évidente. Ils
croient que ces animaux sont complétement privés du sens de l'ouïe. Il
est certain qu'ils n'entendent pas marcher derrière eux, même
très-près. C'était toujours pour moi un sujet d'amusement, quand je
surprenais une grosse tortue, cheminant pas à pas, de voir avec
quelle promptitude, aussitôt que je la dépassais, elle rentrait sa
tête et ses pattes, poussait un long sifflement, et s'affaissait à
terre avec un bruit sourd. Il m'est souvent arrivé de monter sur leur
dos; je frappais quelques coups sur l'arrière partie de la carapace,
elles se relevaient et marchaient, mais il m'était très-difficile de
me maintenir en équilibre. La chair, tant fraîche que salée, est d'une
grande ressource; on tire de la graisse une huile parfaitement claire.
Quand un des habitants attrape une tortue, il pratique une incision
dans la peau près de la queue, pour voir s'il y a une certaine
épaisseur de graisse sous la plaque dorsale; si l'animal ne se trouve
pas gras à point, on le relâche, et il guérit de cette étrange et
cruelle opération. Il ne suffit pas pour s'assurer des chersites ou
tortues de terre, de les retourner sur le dos, comme on fait des
thalassites, ou tortues marines. Les chersites parviennent souvent à
se remettre sur leurs pattes.
L'amblyrhinchus, genre de lézard remarquable, ne s'étend pas au delà
de cet archipel. Il y en a deux espèces, l'une terrestre, l'autre
aquatique. Cette dernière (_A. cristatus_) a été décrite par M. Bell,
qui, d'après sa courte et large tête, ses fortes pattes d'égale
longueur, jugea que ses habitudes devaient être particulières, et
différentes de celles de son plus proche allié, l'iguane. Il est
très-commun dans toutes les îles du groupe, et vit exclusivement sur
les plages rocailleuses de la mer. On n'en trouve jamais au delà de
huit ou neuf mètres du rivage. C'est une créature stupide, lente à se
mouvoir, d'un aspect hideux, d'un noir sale. Il a habituellement un
mètre de long, quelquefois un peu plus, et pèse de quinze à vingt
livres. Ceux de l'île d'Albemarle sont les plus gros. La queue est
aplatie de côté, et les doigts des quatre pattes sont en partie
palmés. On les voit nager à quelques centaines de mètres de la côte.
Le capitaine Collnett dit dans son voyage: «Ils vont pêcher à la mer
par troupes, et se sèchent au soleil sur les roches; ce sont des
alligators en miniature.» Ils ne vivent cependant pas de poisson. Ce
lézard nage avec beaucoup de rapidité et d'aisance. Il imprime à son
corps et à sa queue un mouvement ondulatoire, tandis que ses pattes
restent immobiles et se collent à ses côtés. Un des hommes du bord en
prit un, et le rejeta à la mer après l'avoir attaché à une lourde
sonde: il croyait l'avoir infailliblement tué. Au bout d'une heure, il
tira la corde, et l'animal revint à la surface, aussi alerte et aussi
vivace qu'auparavant. Les membres et les pattes sont admirablement
conformés pour ramper sur les masses de lave raboteuses et déchirées,
qui partout forment la plage. On voit souvent un groupe de six ou sept
de ces hideux reptiles, étalés sur les roches noires, à quelques pieds
au-dessus du ressac, se chauffant au soleil, les pattes étendues.
J'ai ouvert l'estomac de plusieurs et l'ai trouvé très-dilaté par les
débris d'une herbe marine (_ulvæ_), qui s'épanouit en minces feuillets
d'un vert brillant ou d'un rouge sombre. Je ne me rappelle pas avoir
jamais remarqué cette algue en nombre sur les roches à hauteur des
marées, et j'ai tout lieu de penser qu'elle croît au fond de la mer, à
quelque distance des côtes. C'est là sans doute le but des excursions
maritimes de ces lézards aquatiques. L'estomac ne contenait absolument
que des algues. M. Bynoe, cependant, y a trouvé une fois un fragment
de crabe, mais qui pouvait s'y rencontrer par hasard, de même que j'ai
vu une chenille au milieu de feuilles de lichen dans la panse d'une
tortue. Les intestins de l'amblyrhinchus sont comme ceux des autres
herbivores, larges et développés. Son genre de nourriture, la
conformation de sa queue et de ses pattes, le fait notoire de l'avoir
vu nager volontairement dans la mer, prouvent jusqu'à l'évidence ses
habitudes aquatiques; cependant il existe sous ce rapport une étrange
anomalie: si cet animal est effrayé, rien ne peut le décider à entrer
dans l'eau. Pourchassé et traqué jusqu'à un petit promontoire, il se
laissera plutôt saisir par la queue que de sauter à la mer. Il ne
paraît pas disposé à mordre, mais, ému de frayeur, il lance par
chacune de ses narines une goutte de fluide. J'en ai jeté un à
plusieurs reprises dans une des grandes flaques d'eau que laisse la
marée en se retirant, il revenait invariablement droit au point où
j'étais. Il nageait près du fond avec un mouvement rapide et gracieux;
parfois il s'aidait de ses pattes sur le sol inégal. Arrivé près du
bord, et encore sous l'eau, il tentait de se cacher sous des touffes
d'herbe marine, ou dans quelques crevasses. Jugeait-il le danger
passé, il regagnait la terre sèche, et s'y traînait hors de vue le
plus vite qu'il pouvait. J'attrapai plusieurs fois le même lézard, en
l'acculant à l'extrémité d'une roche surplombant la mer, et le rejetai
aussi souvent à l'eau, d'où il est toujours sorti de la même façon.
L'explication de cette apparente stupidité est peut-être que ce
reptile ne se connaît point d'ennemis à terre, tandis qu'en mer il
doit souvent devenir la proie des nombreux requins. Un instinct fixe
et héréditaire lui fait sans doute regagner le rivage comme son plus
sûr refuge.
Pendant notre visite dans ces îles, je vis très-peu de jeunes
individus de cette espèce, et aucun qui eût moins d'un an. Je
questionnai les habitants sur le lieu où le lézard aquatique dépose
ses oeufs; ils l'ignoraient, quoiqu'ils connussent très-bien les oeufs
du lézard terrestre.
[Illustration: Côtes de l'île Albemarle, dans l'archipel
Galapagos.--Dessin de E. de Bérard d'après une aquarelle de Sir
Charles Lyell communiquée par M. Darwin.]
Ce dernier (_A. demarlii_) a la queue ronde et ses pattes ne sont pas
palmées. Au lieu d'être, comme l'autre, commun à toutes les îles, il
n'habite que la partie centrale de l'archipel, les îles Albemarle,
James, Barrington et les Infatigables; je ne le vis ni n'en entendis
parler dans les îles situées au sud et au nord. Quelques-uns habitent
les hauteurs, mais ils sont en majorité dans les terres basses et
stériles qui avoisinent la côte. Leur nombre est tel que dans l'île
James, où nous passâmes quelques jours, nous eûmes de la peine à
trouver, pour y dresser notre tente, un endroit qui ne fût pas miné
par leurs terriers. Comme leurs confrères marins, ils sont fort laids,
d'un jaune orangé en dessous, et en dessus d'un rouge brun.
L'abaissement de l'angle facial leur donne l'air singulièrement
stupide. Un peu plus petits que l'espèce marine, ils pèsent de six à
quinze livres. Ils sont lents et à demi torpides. Quand on ne les
effraye pas, ils rampent sur le ventre et la queue, s'arrêtent
souvent, et sommeillent pendant une ou deux minutes, les yeux clos,
les pattes de derrière étendues sur le sol. Ils creusent quelquefois
leurs terriers entre des fragments de lave, mais de préférence sur les
plateaux unis du tuf friable et gréseux. Les trous ne paraissent pas
très-profonds, et pénètrent sous terre à angle court, de sorte qu'en
marchant sur ces garennes de lézards, on enfonce à chaque pas dans le
terrain qui cède, au grand ennui du marcheur fatigué. Pour faire son
terrier, l'amblyrhinchus met en jeu alternativement un seul côté de
son corps: une patte de devant gratte le sol et pousse les débris à la
patte de derrière, qui est placée de manière à les rejeter hors du
trou; quand un côté est las, l'autre reprend la tâche et ainsi de
suite. J'en observai un à l'oeuvre jusqu'à ce que la moitié de son
corps fût enfouie; je m'avançai alors et le tirai par la queue, ce qui
parut fort l'étonner. Il se dégagea aussitôt, et me regarda en face
d'un air inquisiteur, comme s'il m'eût dit: «Pourquoi donc m'avez-vous
tiré la queue?»
[Illustration: Îles à coraux (voy. p. 151): Oeno, dans l'archipel
Pomotou.--Dessin de Bérard d'après un croquis inédit du lieutenant
Smyth, Voyage du capitaine Beechey (communiqué par sir Charles
Lyell).]
Ils mangent de jour et ne s'écartent guère de leurs terriers, où, en
cas d'alarme, ils se réfugient avec l'allure la plus gauche. La
position latérale de leurs pattes ne leur permet de marcher vite que
dans les descentes; ils ne sont pas du tout craintifs. Quand ils
observent attentivement quelqu'un, ils agitent leurs queues, se
dressent sur leurs pattes de devant, et impriment à leur tête un
mouvement rapide et vertical, pour se donner l'air formidable; mais en
réalité ils ne le sont pas le moins du monde. S'avise-t-on de frapper
du pied, leur queue s'abaisse, et ils regagnent leurs trous en toute
hâte. J'ai souvent vu les petits lézards, qui se nourrissent de
mouches remuer la tête de la même façon, quand leur attention était
captivée; mais j'ignore dans quel but. Si on tient un amblyrhinchus
et qu'on l'agace avec un bâton, il y enfonce ses dents très-avant.
J'en ai cependant attrapé plusieurs par la queue, sans qu'ils aient
jamais fait mine de me mordre. Si l'on en place deux à terre et qu'on
les maintienne en présence, ils s'attaquent et se mordent jusqu'au
sang.
[Illustration: Îles à coraux (voy. p. 151): Village de Vanou, dans
l'île de Vanikoro.--Dessin de E. de Bérard d'après l'atlas _de
l'Astrolabe_.]
Ceux qui habitent les basses terres, et c'est le grand nombre, ont à
peine une goutte d'eau à boire en un an, mais ils consomment beaucoup
du savoureux cactus dont les branches sont souvent brisées et
dispersées par le vent. Je me suis maintes fois amusé à en jeter un
morceau au milieu de deux ou trois de ces lézards assemblés; il
fallait alors les voir se le disputer et en emporter chacun un
fragment, comme des chiens affamés se disputent un os. Les petits
oiseaux les connaissent pour très-inoffensifs. J'ai vu un pinson gros
bec becqueter le bout d'une tige de cactus, qui est une friandise fort
recherchée de tous les animaux des basses régions, tandis qu'un
amblyrhinchus mangeait l'autre bout; ensuite le petit oiseau sauta,
avec la plus complète insouciance, sur le dos du reptile.
J'ai aussi examiné l'estomac de plusieurs individus de l'espèce
terrestre; je l'ai trouvé plein de fibres végétales et des feuilles de
différents arbres, principalement de l'acacia. Sur les hauteurs ils se
nourrissent des baies acides et astringentes du guayavita, et j'ai vu
sous ces arbustes d'énormes tortues et des lézards prendre leurs repas
en bonne harmonie. Pour arriver aux feuilles d'acacia, l'amblyrhinchus
grimpe le long des troncs bas et rabougris; souvent ils broutent par
couple sur la même branche à plusieurs pieds de terre. Leur chair
cuite est blanche et assez goûtée des estomacs sans préjugés. Humboldt
remarque que, sous les tropiques, dans l'Amérique du Sud, tous les
lézards qui habitent les terrains secs passent pour un mets délicat.
Au dire des habitants des îles Galapagos, ceux qui vivent sur les
hauteurs boivent de l'eau, mais les autres ne quittent pas leurs
terriers bas et stériles pour monter, comme les tortues, jusqu'aux
sources. Lors de notre passage, les femelles avaient dans le corps de
nombreux oeufs gros et de forme oblongue qu'elles déposent dans leurs
terriers, et qu'on recherche comme nourriture.
Ces deux espèces d'amblyrhinchus ont des rapports généraux de
structure et d'habitude. Toutes deux sont herbivores, quoique se
nourrissant de végétaux très-différents. Leur nom leur a été donné par
M. Bell à cause de leur court museau. Par le fait, leur bouche se
rapproche de celle de la tortue. Il est curieux de rencontrer une race
si bien caractérisée, se divisant en espèces terrestre et marine, et
confinée dans un si petit coin du globe. L'espèce aquatique est de
beaucoup la plus remarquable, parce que c'est le seul lézard existant
qui se nourrisse des productions végétales de la mer. Si l'on
considère les milliers de sentiers frayés par les grosses tortues de
terre, le grand nombre de tortues de mer, les innombrables terriers
creusés par l'amblyrhinchus terrestre, les groupes de l'espèce marine
qui couvrent les côtes rocheuses des îles, on admettra que dans nulle
autre partie du monde l'ordre des reptiles ne remplace d'une façon
aussi providentielle les mammifères herbivores. Ces faits repartent en
esprit le géologue aux époques secondaires où des lézards, égalant en
grosseur nos baleines, fourmillaient dans la mer et sur la terre. Il
est à observer, en poursuivant le même ordre d'idées, qu'au lieu de
posséder une végétation vigoureuse et humide, cet archipel est
extrêmement aride et remarquablement tempéré pour une région
équatoriale.
Les quinze espèces de poissons de mer que j'ai pu me procurer sont des
genres nouveaux. J'ai recueilli seize espèces de coquillages
terrestres (dont deux variétés très-marquées), toutes, à l'exception
d'un hélice qu'on trouve à Tahiti; sont particulières à cet archipel.
Un naturaliste qui m'avait précédé, M. Cuming, a rassemblé
quatre-vingt-dix coquillages de mer, sur lesquels quarante-sept sont
inconnus partout ailleurs: fait merveilleux, quand on réfléchit à la
vaste distribution de ces coquillages sur toutes les côtes.
J'ai pris beaucoup de peine pour réunir des spécimens d'insectes. Sauf
la Terre de Feu, je n'ai jamais visité pays si pauvre sous ce rapport;
même dans les régions humides, j'en ai trouvé fort peu, quelques
diminutifs de diptères et d'hyménoptères et vingt-cinq espèces de
coléoptères, dont plusieurs variétés nouvelles.
Plus heureux pour la botanique, j'ai rapporté cent quatre-vingt-treize
plantes, tant cryptogames que phanérogames; cent de ces dernières sont
des espèces nouvelles.
Enfin, le trait le plus saillant de l'histoire naturelle de cet
archipel, c'est que les espèces des diverses îles diffèrent entre
elles. Le vice-gouverneur m'assura qu'il pouvait distinguer avec
certitude au premier coup d'oeil une tortue venant de telle ou telle
île. Je ne fis pas d'abord grande attention à ce dire, ne pouvant
imaginer que des îles situées en vue les unes des autres, séparées par
une distance de cinquante à soixante milles, formées des mêmes rocs,
placées sous la même latitude, s'élevant à une hauteur à peu près
égale, pussent avoir des hôtes différents. Mais il ne me fut plus
permis de douter lorsque, comparant les nombreux spécimens d'oiseaux
moqueurs tués par moi et par plusieurs de mes compagnons dans les
diverses îles, je découvris entre eux, à ma grande surprise, des
différences assez tranchées pour caractériser des genres distincts. La
même observation s'appliquait aux reptiles, aux insectes, aux plantes.
Néanmoins, tout entouré que j'étais d'espèces nouvelles, les plaines
tempérées de la Patagonie, les chauds et arides déserts du Chili
septentrional, reparaissaient devant mes yeux, évoqués par le son de
voix des oiseaux, par leur plumage, par de légers et innombrables
détails de structure, rappelant les types américains, quoique séparés
du continent par une mer découverte, large de cinq à six cents milles.
L'archipel Galapagos est donc à lui seul un petit monde, ou plutôt un
satellite de l'Amérique du Sud, d'où lui sont venus quelques colons
nomades, et qui a donné son empreinte générale aux productions
indigènes. Si l'on considère la petitesse des îles, on s'étonne d'y
trouver autant de créations nouvelles, circonscrites dans aussi peu
d'étendue. En voyant chaque hauteur couronnée de son cratère et les
limites des cratères de lave encore aussi nettes, on est conduit à
penser qu'à une époque récente, au point de vue géologique, l'Océan se
déroulait là sans entraves; et on se trouve en présence, comme espace
et comme temps, de cette mystérieuse énigme, la première apparition
d'êtres nouveaux sur la terre. Comment tant de force créatrice
a-t-elle été dépensée pour peupler ces rocs nus et stériles? Comment
cette force a-t-elle agi d'une façon diverse, et pourtant analogue,
sur des points aussi rapprochés? Les espèces nouvelles ont-elles été
créées isolément? ou sont-ce des variétés de quelques types originaux,
créés primitivement ou importés, et que des conditions autres ont
modifié[4]?
[Note 4: Ces questions, soulevées ici en passant par le
savant voyageur, ont été examinées et approfondies par lui
dans un récent et remarquable ouvrage sur l'_Origine des
espèces_.]
Trad. par Mlle A. DE MONTGOLFIER.
LES ATTOLES OU ÎLES DE CORAUX.
Île Keeling. -- Aspect merveilleux. -- Flore exiguë. -- Voyage
des graines. -- Oiseaux. -- Insectes. -- Sources à flux et
reflux. -- Chasse aux tortues. -- Champs de coraux morts. --
Pierres transportées par les racines des arbres. -- Grand crabe.
-- Corail piquant. -- Poissons se nourrissant de coraux. --
Formation des attoles. -- Profondeur à laquelle le corail peut
vivre. -- Vastes espaces parsemés d'îles de corail. --
Abaissement de leurs fondations. -- Barrières. -- Franges de
récifs. -- Changement des franges en barrières et des barrières
en attoles.
Le 1er avril, nous arrivions en vue de l'île Keeling ou île des Cocos,
à environ deux cent quarante lieues (six cents milles) de la côte de
Sumatra. C'est une de ces îles à lagunes, dites _attoles_, à formation
de corail, et de la même nature que l'archipel de Low, près duquel
nous avions passé. À peine le vaisseau paraissait-il à l'entrée du
chenal qu'un résident de l'île, un Anglais, M. Liesk, venait à bord et
nous mettait au courant, en quelques mots, de l'histoire de la
colonie. Il y avait environ neuf ans qu'un individu d'assez piètre
valeur, un M. Hare, transportait là une centaine d'esclaves malais, y
compris les enfants. Peu après, le capitaine Ross, qui deux ans
auparavant avait exploré ces parages, vint s'établir dans l'île avec
sa famille; M. Liesk, second sur le vaisseau, l'accompagna. Les
esclaves malais abandonnèrent immédiatement leur îlot pour aller se
joindre aux gens de M. Ross, et cette désertion finit par nécessiter
le départ du premier colon.
Les Malais, aujourd'hui libres de nom, le sont personnellement de
fait, bien que traités en général comme esclaves. Leur habituel
mécontentement, la versatilité qui les fait constamment passer d'une
île à l'autre, peut-être aussi quelque erreur d'administration,
rendent l'état des choses assez peu florissant. Le cochon est le seul
quadrupède domestique de l'île, dont tout le commerce, toute la
prospérité roulent sur sa principale production végétale, le coco.
L'huile extraite des noix s'exporte, les fruits mêmes, envoyés à
Singapoure et à l'île Maurice, servent principalement à faire du
currie. Canards, volailles, cochons, ceux-ci couverts d'un lard épais,
se nourrissent de coco, et il n'y a pas jusqu'à un colossal crabe de
terre qui ne soit pourvu par la nature des moyens d'ouvrir ce fruit et
de s'en repaître.
Le cercle de récifs qui forme la lagune est couronné, dans presque
toute son étendue, d'une guirlande d'îlots très-étroits, qui, au nord,
sous le vent, laissent un passage aux vaisseaux pour pénétrer à
l'intérieur du mouillage. Dès l'entrée, le spectacle est ravissant.
L'eau, calme, limpide, transparente, peu profonde, repose sur un lit
blanc, uni, fin. Le soleil dardant ses rayons verticaux sur cette
immense plaque de cristal, de plusieurs milles de largeur, la fait
resplendir du vert le plus éclatant; des lignes de brisants, frangées
d'une éblouissante écume, la séparent des noires et lourdes vagues de
l'Océan, et les festons réguliers et arrondis des cocotiers, épars sur
les îlots, se détachant sur la voûte azurée du ciel, achèvent
d'encadrer ce miroir d'émeraudes, tacheté ça et là par des lignes de
vivants coraux.
Dès le lendemain matin, j'étais sur la rive de l'île de la Direction,
bande déterre ferme, large à peine de quelques centaines de mètres.
Une blanche marge calcaire, d'une réverbération fatigante sous cet
ardent climat, la sépare de la lagune; à l'extérieur, elle est
défendue par un rebord large et plat, en roche de corail solide, qui
apaise et arrête la violence de la haute mer. Sauf quelques sables
près de la lagune, le sol n'est qu'une accumulation de fragments de
coraux arrondis, et il faut le climat des régions intertropicales pour
produire une végétation vigoureuse sur ce terrain désagrégé, sec et
rocailleux. Rien de plus élégant néanmoins que les cocotiers, vieux et
jeunes, dont les palmes vertes s'unissent au-dessus de féeriques
petits îlots, qui les encadrent d'un anneau de sable argenté.
[Illustration: Îles à coraux: Baie de Manevai dans l'île de
Vanikoro.--Dessin de E. de Bérard d'après l'atlas de _l'Astrolabe_.]
L'histoire naturelle de ces îles est curieuse, grâce à son indigence
même. C'est à peine si trois ou quatre espèces d'arbres, semés par les
vagues, se mêlent aux bouquets de cocotiers, et l'un d'eux offre seul
un bon bois de construction. Une _guilandina_ croît sur l'un des
îlots, et ma collection d'une vingtaine d'espèces de plantes, dont
dix-neuf appartiennent à différents genres, et à non moins de seize
familles, doit renfermer à peu près toute cette modeste flore qui
semble un refuge de déshérités. Du côté du vent, le ressac jette des
semences et des plantes; M. Keating, qui a résidé un an sur ces
écueils, cite le kimiri, natif de Sumatra et de la péninsule de
Malacca, la noix de coco de Balci, que distinguent sa forme et sa
grosseur; le dadass, que les Malais plantent avec la vigne vierge,
parce qu'entortillée à la tige elle se suspend aux épines. Le
savonnier, le ricin, des troncs de palmier sagou, diverses graines
inconnues aux habitants de ces écueils, des masses de teck de Java et
de bois jaune, d'immenses cèdres rouges, blancs, le gommier bleu
d'Australie, tous dans un parfait état, et jusqu'à des canots de Java,
viennent échouer contre ces récifs. L'on suppose, vu la direction des
vents et des courants, que ces épaves sont, pour la plupart, poussées
par la mousson du nord-ouest, jusqu'aux côtes de la Nouvelle-Hollande,
d'où les vents alizés du sud-est les ramènent. Les graines feraient
ainsi de six à huit cents lieues sans perdre leur pouvoir de
végétation. Si un petit nombre des plus délicates périt dans la
traversée, entre autres le mangoustan, les semences robustes, surtout
celles des plantes grimpantes, conservent leur vitalité. Que de
végétaux semés ça et là par l'immense Océan! Presque toutes les
plantes que j'ai rapportées de ces îles appartiennent aux espèces
riveraines des Indes orientales. Certes, si des oiseaux attendaient
les graines sur la plage pour les attirer hors de l'eau et les
picorer, et qu'elles trouvassent un sol plus favorable à leur
croissance que ces blocs de coraux épars, le plus isolé des attoles
fournirait bientôt une flore tout autrement riche.
[Illustration: Îles à coraux: Récifs et piton de l'île de
Borabora.--Dessin de E. de Bérard d'après l'atlas de _la Coquille_.]