Je sortis tristement préoccupée; j'allais souvent chez Talma: je lui
écrivais presque tous les jours: cela aurait-il inspiré de sinistres
entreprises à ce maudit D. L.? Je ne reçus que quelque temps après
l'époque que je retrace la solution du problème, et je crois respecter
les mânes d'un ami en gardant le silence. Je ne puis me refuser le
plaisir de transcrire encore un billet que je reçus à l'époque où
Béclard vivait encore. Voici deux lettres qui datent de ce moment, et
dont j'allais omettre l'insertion.
«MA CHÈRE SAINT-ELME,
«J'ai appris avec une véritable douleur votre grave indisposition.
Un peu de courage, ma chère; j'ai vu beaucoup de ces opérations, et
toutes ont réussi; ainsi ne perdez donc pas l'espérance, et
donnez-moi de vos nouvelles. Je ne vous écris qu'un mot, car je
suis entouré de monde comme à l'ordinaire, et je suis attendu pour
une répétition. Ainsi, encore une fois, du courage et de
l'espérance.
«Tout à vous,
«_Signé_, TALMA.»
Le surlendemain, après mon bulletin envoyé:
«Je suis enchanté d'apprendre, ma chère Saint-Elme, qu'il n'y a
plus de danger pour vous; mais point d'imprudence; faites bien tout
ce que votre bon médecin vous dira de faire.
«À vous. T.»
Je cite ces lettres avec orgueil. De tous les amis de mes belles années,
ceux qui ne me durent jamais rien, eux seuls, Talma, Duval et Lemot, me
secoururent, me ranimèrent à l'espérance, et je cite ces preuves
d'amitié bienveillante comme des titres de gloire.
Nous étions à la fin d'avril, le temps était doux, et je sortis un matin
de fort bonne heure pour me promener dans le jardin presque détruit de
l'ancien Tivoli. Que de souvenirs m'appelèrent encore là où j'avais si
souvent étalé les pompes de ma jeunesse! je me regardai presque avec
compassion, et le _sic transit gloria mundi_ erra sur mes lèvres; mais
l'aspect de ce jardin en ruines me causa un attendrissement plus élevé,
et les regrets de la vanité perdirent encore là leur cause. J'avais pris
avec moi un volume, le dernier de Delphine. Je relisais, pour la dixième
fois, cette scène de la dernière nuit passée dans un cachot, qui ne
devait plus s'ouvrir qu'à l'heure du supplice pour l'homme à qui
Delphine s'était immolée avec tant d'amour; rien ne m'avait jamais paru
d'une éloquence si déchirante que ce voeu trop tardif de son amant de se
séparer enfin du monde et de la société, et de vivre pour sa maîtresse.
En lisant, avec des yeux baignés de larmes, ces belles pages, je sentis
toute la puissance du charme qu'avait toujours exercé sur mon esprit le
beau talent de madame de Staël, et je donnai de nouveaux regrets à sa
perte. Je ne parle ici cependant de cette lecture que par la rencontre
d'une circonstance particulière. En feuilletant machinalement
l'intérieur du livre, le nom de M. de Talleyrand, qui s'y trouvait écrit
de sa main, m'inspira une foule de pensées confuses. Je fus toute ma vie
extrêmement dominée par ma manie de faire cas de la bienveillance des
gens d'esprit, et M. de Talleyrand tient, sous certains rapports, un si
haut rang dans mes souvenirs, que, malgré son silence inexorable pour
Saint-Elme malheureuse, je cédai bien aisément au désir de lui témoigner
un agréable souvenir: je défis la reliure du livre, la mis sous
enveloppe, et l'adressai à l'hôtel du prince avec une ligne seulement.
«Je viens, mon prince, de trouver votre nom et un discours de vous au
directoire dans un volume que je loue; il faudra que je le paye; mais
Didon, plus que détrônée à présent, n'a songé qu'à une chose, c'est
qu'il vaut mieux que ces pièces de la république circulent le moins
possible aujourd'hui.» J'avais mis mon adresse au bas, mais je n'obtins
pour réponse que le même silence qui avait accueilli mes premières
tentatives. Eh bien! mon esprit n'en inventait pas moins toutes les
excuses de la bienveillance en faveur de M. de Talleyrand.
Mon ouvrage avançait à vue d'oeil, mon manuscrit grossissait, mais la
visite qu'on m'avait annoncée ne venait pas. Pendant toute cette
attente, j'avais appris comment mes amis Duval, Talma, et même M.
Arnault père, s'étaient efforcés de me mettre en relation avec une
maison dont le poids dans la librairie et la littérature est déjà pour
les ouvrages qu'elle publie un gage de succès. J'ai toujours espéré
quelque chose de la bienveillance publique pour les inspirations de mon
coeur; mais j'étais loin de l'ambition de voir mon nom inscrit sur les
catalogues avec celui des premiers talens de notre époque. Malgré les
encourageantes assurances de mes amis, j'avais peine à croire à
moi-même, parce qu'enfin, me disais-je, il n'y a qu'un contrat avec un
libraire qui puisse établir la véritable valeur d'un livre. Je me
chagrinais des retards et de l'incertitude. J'appris heureusement, et
cela me fit patienter avec un peu moins d'anxiétés; j'appris, dis-je,
d'une personne qui avait dîné chez M. Évariste Dumoulin avec Talma et M.
Ladvocat, que ce dernier avait parlé d'une lettre de M. Arnault où ce
littérateur m'avait fort recommandée pour la traduction des théâtres
étrangers.--«Talma, ajoutait cette personne, s'est exprimé sur votre
compte avec tout le feu de l'amitié, assurant que vous pouviez mieux
faire que de traduire les autres. M. Ladvocat a répondu qu'il était
presqu'en parole avec M. Alexandre Duval, votre ami dévoué, pour le
manuscrit de vos _Mémoires_, et qu'il se proposait de vous voir
incessamment à cet effet. Ainsi, madame, vous voilà encore une fois
lancée dans la carrière, et ce dernier épisode de votre histoire peut en
être le plus brillant.
--«Oui, répliquai-je, c'est une bonne et belle fin qu'il faut faire
après une vie si orageuse. Un peu de succès me rendrait honorables et
doux mes vieux jours; je justifierais ainsi le généreux intérêt des plus
nobles amitiés, et, malgré la franchise qui seule peut excuser peut-être
tout ce que j'avoue, je ne me vengerai que de la fortune.»
Ne connaissant pas même de vue M. Ladvocat, je ne saurais dire toutes
les terreurs par lesquelles je passai jusqu'au jour qu'on m'avait
indiqué enfin pour sa visite. J'avais été le matin de fort bonne heure
chez Talma, qui n'était pas non plus sans impatience. Je ne pouvais
tenir en place. Quand je rentrai, madame Petit m'informa qu'un monsieur
était venu me demander, et qu'il devait revenir.
--«Quel est ce monsieur?
--«Il ne l'a pas dit.
--«Quel est son air?
--«Fort doux.
--«Vieux?
--«Oh! non, madame, fort jeune, et avec d'excellentes manières.
--«Ah! ce n'est donc pas un créancier? Grâce au ciel, ce sera pour
aujourd'hui! C'est M. Ladvocat, madame Petit, qui vient me demander
l'acquisition de mes _Mémoires_,» et je sautais comme un enfant de
quinze ans. J'étais dans ce moment bien peu académique. Madame Petit
était joyeuse de ma joie, elle y souriait avec une bonté parfaite. J'ai
toujours trouvé que les fleurs embellissent même les plus vilains
appartemens; j'en encombrai mon modeste réduit. Je mis enfin une sorte
de vanité à ce que M. Ladvocat me trouvât là plutôt par goût que par
besoin.
Depuis long-temps aucune visite ne m'avait tant occupée; j'allais même
jusqu'à passer plusieurs fois devant mon petit miroir, jusqu'à mettre
une certaine gravité à ma toilette. Tout cela, je le savais bien, ne
changeait rien à ce que je pouvais valoir; mais il y allait de mon
avenir, et souvent les impressions les plus étrangères à l'objet d'une
affaire importante influent sur sa décision. Je ne pourrais jamais dire
toutes les craintes, toutes les espérances, toutes les mille conjectures
auxquelles je me livrai sur la personne dont la décision allait relever
ou anéantir toutes mes illusions.
Assise devant mon bureau, la tête dans mes deux mains, relisant ce que
je trouvais de plus intéressant dans mes cahiers, j'écoutais le bruit
des pas, et je n'entendais plus que ces battemens de coeur qui vous
saisissent à toutes les vives émotions: oh mes amis, m'écriai-je,
protecteurs de mon infortune, si je ne réussis pas à vous aider de mes
propres efforts dans le soutien de mon avenir, c'est aujourd'hui mon
dernier jour. Mourir sans élever un monument de regrets à celui dont la
tombe s'est ouverte, hélas! loin des champs de la gloire où brilla si
longtemps sa valeur!
C'est au moment de cette extase qu'on frappa à ma porte... c'était M.
Ladvocat... son aspect doux et bienveillant, cette bonté que madame de
Genlis a si bien caractérisée, et que M. de Chateaubriand lui-même a
honorée de plus d'un témoignage, me rendirent à mes riantes espérances.
Ses paroles devinrent bientôt des consolations. Je m'aperçus que M.
Ladvocat était surpris de mon extrême agitation. J'exprimais ma joie
avec ma véhémence et ma candeur ordinaires, et je dus paraître bien
étrange. Avec son parfait usage, mon généreux éditeur n'eut pas l'air de
remarquer ma singularité. Il m'offrit alors avec une politesse
encourageante les conditions de notre petit marché littéraire,
auxquelles j'eus de la peine à croire, tant elles surpassaient mes
espérances. Tout fut facile à régler; M. Ladvocat avec une délicatesse
qui, n'en déplaise aux commerçans, tenait bien plus de la politesse de
la bonne compagnie, que de la haute prudence des chiffres, M. Ladvocat
n'ayant que peu de cahiers et nulle autre garantie que ma bonne volonté
à lui livrer au fur et à mesure mon manuscrit complet, me remit cinq
cents francs en or, et deux billets de la même somme. La confiance qu'on
témoigne aux autres est un sûr moyen d'en inspirer, et j'avoue que la
mienne pour M. Ladvocat allait jusqu'à la reconnaissance.
On a tort de dire que la vue de l'or n'agit que sur les personnes à qui
la fortune n'a pas coutume d'en montrer. Je suis bien un exemple du
contraire. Des flots d'or ont passé par mes mains; loin d'être avare, je
suis prodigue. Eh bien, depuis le malheur, comme au temps de la
prospérité, la vue de l'argent m'a toujours causé des transports, parce
qu'il me représente à l'instant toutes ces sensations dont il peut, en
le dépensant, devenir la source.
À peine M. Ladvocat m'eut-il remis sa première avance sur le prix de mes
_Mémoires_, que maîtresse d'un trésor si inespéré, il fallut toute la
crainte de paraître ridicule pour que je ne lui sautasse point au cou en
signe de reconnaissance; ses manières distinguées, ce bon goût d'homme
habitué aux plus hautes relations, effaçaient toute idée de spéculation.
M. Ladvocat était auprès de moi comme venu s'associer à l'amitié de mes
deux bienfaiteurs, beaucoup plus que comme un libraire qui vient traiter
d'une affaire; j'expliquais de vive voix tout ce que j'avais encore à
raconter dans mes _Mémoires_, et j'étais heureuse du fin sourire qui
passait fréquemment sur la très agréable physionomie de mon jeune
éditeur. Mon propre visage était encore plus animé que mes discours. Je
parie que si M. Ladvocat veut en convenir, il me crut un peu folle ce
jour-là; je l'étais en effet, mais d'un enivrement délicieux de
reconnaissance, d'espoir et de ferme volonté de justifier le dévouement
de mes amis, de Duval, de Talma, mes providences. Le tableau de cette
dernière scène de ma vie serait incomplet, si j'oubliais celle qui la
suivit.
J'ai déjà dit que je vivais comme en famille, et que chez madame Petit
tout le monde me voulait du bien. En reconduisant M. Ladvocat, qui me
témoigna cette déférence si naturelle aux hommes qui connaissent le
monde, j'aperçus cinq ou six têtes groupées derrière la porte vitrée de
la salle à manger de madame Petit; elle ouvrait de grands yeux, elle
paraissait contente de mon bonheur, et, comme je ne lui devais rien, sa
joie me fit un double plaisir. À peine le cabriolet de M. Ladvocat
eut-il disparu, que tous les bras se tendirent vers moi; toutes les
bouches de dire: «Allez-vous publier vos _Mémoires_? Êtes-vous
contente?» Je ne pouvais parler; mais je montrais les signes palpables
et matériels du commencement de mon traité.
Ce jour fut un jour de fête pour toute la maison; les enfans eux-mêmes
furent de la partie. Le soir même je pris un cabriolet pour aller payer
quelques obligations sacrées; mon argent passa comme à l'ordinaire.
Cette fois que m'importaient des centaines de francs? j'avais des
billets de banque en perspective. Soutenue par cette certitude d'avenir,
je me mis au travail que je n'ai quitté qu'après avoir rempli mes
engagemens contractés, heureuse d'avoir réussi à intéresser le public
aux événemens d'une vie bien orageuse, et d'avoir obtenu une généreuse
indulgence sur mes égaremens, effacés peut-être par les infortunes, par
les nobles souvenirs qui ont protégé mes aventures personnelles.
Ma tâche est remplie, et je puis dire comme l'empereur romain: «Je n'ai
point perdu ma journée;» car il me semble que mon livre, qui apprend aux
femmes jusqu'où peut les conduire le premier oubli d'un devoir, n'est
pas dépourvu d'une certaine moralité profitable. J'ai écrit comme j'ai
vu, comme j'ai senti; et peut-être encore que cette énergie d'émotions,
et cette franchise d'aveux sur des temps si extraordinaires et des
personnages si considérables ne seront pas non plus sans intérêt pour
l'histoire contemporaine. En finissant je me suis attendrie; il me
semble que je perds une seconde fois ma jeunesse, ma beauté, mes
impressions déjà perdues, et que je retrouvais en racontant. Je suis
heureuse pourtant, puisque j'ai pu communiquer à mes nombreux lecteurs
quelque chose des sentimens qui m'ont toujours animée, puisque, grâce à
ma faible voix, quelques gloires de la patrie ont reçu des hommages qui
semblaient s'éloigner de leur tombe.