Voyage à Valence.--Le général Milans.--Déjeuner à la Chartreuse
d'Ara-Cali.--Don Vicente.--Souvenir du maréchal Suchet.--Les moines
napoléonistes et constitutionnels.
Je rentrai chez moi pour faire mes préparatifs de départ, ignorant
encore à quelle heure D. Félix viendrait me chercher. J'eus terminé mes
apprêts en peu de temps, et à minuit précis j'entendis une voiture
s'arrêter à la porte de l'hôtel. D. Félix monta, suivi d'un soldat qui
lui servait de domestique, pour prendre mes effets; ils furent chargés
en quelques minutes, et nous partîmes par une nuit superbe. Pleine des
sentimens de la plus haute estime pour le général Castagnos,
j'interpellai vivement D. Félix sur le sort qu'on lui réservait, lui
rappelant (ce qui n'est jamais inutile avec les gens à innovations) que
la reconnaissance est toujours un devoir.
«Le général est l'honneur même, il sera respecté.»
Quand D. Félix eut achevé la confidence de ses projets, je lui demandai
en quoi je pouvais y être mêlée.
--«Voici _votre utilité_, et vous êtes trop généreuse pour nous la
refuser. Notre triomphe en Espagne était assuré bien avant votre
arrivée; notre partie était liée pour en accroître et en affermir les
développemens; mais en entendant parler de vous et en vous voyant, il
m'est venu une idée qui a séduit tous mes amis: j'ai proposé, dans une
de nos réunions secrètes, de me faire présenter chez vous, et d'essayer
de vous mettre dans nos intérêts.
«--Mais dans quel but? repris-je.
«--Vous allez le voir. Nous avons dans notre parti une foule de timides
adhérens, qui craignent l'intervention des puissances étrangères; nous
n'avons encore pu les rassurer entièrement. J'ai imaginé que si je
pouvais vous inspirer de la confiance et de l'intérêt, vous pourriez,
par la connaissance que vous avez de la France, de l'Europe même, nous
indiquer des appuis extérieurs, et de ces influences particulières qui
nous serviraient de lien ensuite avec quelques gouvernemens eux-mêmes.
Je ne comptais pas beaucoup sur votre consentement, je vous l'avoue,
mais il s'est joint en moi un autre motif, dont je ne vous expliquerai
pas la nature par des fadeurs qui ne sont point dans mon caractère.
Est-ce un sentiment de tendresse qui m'a attiré vers vous, ou est-ce un
amour-propre caché dans les replis de mon coeur qui m'a fait souhaiter
d'attacher à la cause que je sers l'amie des grands capitaines?» Don
Félix se tut, et je restai comme pétrifiée par cette communication. Je
ne puis pas dire que ce fut de regret de m'être mise en voyage avec un
homme d'une si vive imagination; on est si disposé à céder aux qualités
qui sympathisent avec les nôtres. Je me recueillis un moment, et je
répondis: «Mon cher don Félix, vous vous êtes ouvert à moi sans trop
savoir ce que vous faisiez; de mon côté, j'ai reçu vos confidences avec
la même facilité de caractère; ni l'un ni l'autre ne s'en repentira,
j'espère, et nous n'avons pas entièrement perdu notre enjeu.
Contentez-vous pour le moment d'un très vif intérêt que je porte au
succès de votre entreprise. J'ai passé ma vie à respirer de la gloire,
de l'ambition, du bonheur des autres.»
Le jour commençait à poindre. Nous avions dépassé Molien del Rey, et
laissé à droite la route de Sarragosse pour prendre celle de Valence.
Nous changeâmes de mules, et nous entrâmes dans la soirée à Reus, où
nous descendîmes dans la maison de don Pedro Milans, qui s'est rendu
célèbre dans la dernière guerre d'Espagne. Le maître de la maison, bon
Catalan, déjà avancé en âge, nous accueillit avec une cordialité toute
hospitalière. Don Félix dit quelques mots en catalan à don Pedro Milans,
qui durent le prévenir singulièrement en ma faveur; car ce brave homme
s'approcha à l'instant de moi, et, me prenant la main, il m'adressa en
langue catalane un compliment que je compris, grâce à la vivacité d'un
oeil espagnol. Le bon M. Milans me parlait souvent, et je ne savais que
lui répondre. Un ecclésiastique là présent essayait de me parler
français, mais ce français-là était moins intelligible encore que de
l'espagnol. Enfin don Félix, voyant mon embarras, me prévint que
l'ecclésiastique, qui se nommait don Vicente, parlait fort bien
l'italien. _Un peu_, me dit celui-ci avec modestie; et certes il aurait
pu dire _benissimo_, car son accent était aussi pur que celui d'un
Toscan. Je m'aperçus qu'il était initié aux secrets de don Félix; quoi
qu'un peu moins exalté, il n'en était pas moins ferme dans son opinion,
qu'il raisonnait un peu plus. Je ne pus m'empêcher de lui faire une
question qui était tout au moins inconsidérée. Je m'avisai de lui
demander si la révolution de l'Espagne ne serait pas nuisible à la
religion.
«Vous êtes, me dit-il, dans l'erreur; vous pensez à tort que la religion
est incompatible avec la liberté. Vous croyez aussi que nos réformes ont
pour but d'anéantir la religion catholique; détrompez-vous, madame, tel
n'est pas notre dessein. Si quelques abus se sont introduits dans la
religion, si l'ambition du clergé l'a fait intervenir trop souvent dans
les choses temporelles, ce n'est que par oubli de l'Évangile. La
république est aussi bien dans l'Évangile que la monarchie; on peut être
bon catholique sous toutes les formes de gouvernemens.»
Les discours de don Vicente firent sur moi beaucoup plus d'impression
que l'enthousiasme irréfléchi de don Félix. Je sentis naître en moi une
sorte d'estime pour des réformateurs qui mettaient leurs innovations
sous la protection de l'Évangile: tant il est vrai que la vertu est en
toutes choses le meilleur des argumens! et si dans ce moment on eût
exigé de moi les plus grands sacrifices pour le succès des desseins de
don Vicente et de ses amis, je n'aurais rien refusé.
Le lendemain on vint m'éveiller de bonne heure pour la messe des
voyageurs, que devait réciter don Vicente. La prière, on le sait, a
souvent consolé mon âme. Quoique élevée dans la religion protestante, il
m'était souvent arrivé de m'unir aux fidèles dans les temples
catholiques. On se rendit donc à la chapelle où don Vicente célébra la
messe et donna aux assistans la bénédiction divine, dont je retins ma
part avec autant de foi que le plus fervent catholique. Après cette
cérémonie nous montâmes dans un coche de Colleras, don Vicente, don
Félix, un officier appelé don Luiz et moi. Les coches de Colleras sont
des voitures à quatre places où l'on est assez commodément; elles sont
attelées de six mules. Tout cela est conduit par un cocher principal
nommé _mayoral_; un postillon appelé _zayal_, ancien mot arabe qui veut
dire jeune garçon, est chargé de diriger les mules; ce garçon est
presque toujours à pied, courant à côté des mules. Ces animaux, quand
ils sont bien dressés, obéissent à la voix, comme le soldat le mieux
instruit obéit au commandement de son sergent. Le _mayoral_ parle
constamment à ses mules, les excitant par leurs noms de _coronela_,
_capitana_, _golendrina_, etc. Lorsqu'on voyage de cette manière, avec
des relais on parcourt en peu de temps des distances incroyables. On
cite un voyage de M. Ouvrard fait de cette manière en quarante et
quelques heures de Bayonne à Madrid. Nous ne fîmes pas de tels prodiges,
parce que nous n'avions que trois relais jusqu'à Valence. Don Félix nous
fit détourner de la route afin de visiter la célèbre chartreuse
d'_Ara-Coeli_, ayant d'ailleurs à parler au père procureur du couvent,
qui était un des plus ardens partisans de la révolution.
Nous fûmes reçus par le père procureur, qui parut ravi de la visite de
don Félix et de don Vicente. Il y eut quelques difficultés pour
permettre à une femme l'entrée de la chartreuse, mais l'intervention de
don Vicente, qui alla solliciter cette permission du supérieur, leva
tous les obstacles; et la Contemporaine, après avoir vu des champs de
bataille, put comparaître dans un monastère.
En visitant le réfectoire, nous trouvâmes un déjeuner presque splendide
servi en maigre, et dont le père procureur fit les honneurs avec
beaucoup d'aisance. Il nous raconta que pendant la guerre de
l'indépendance, après la prise de Valence, le couvent avait été vendu
comme bien national, mais que les religieux durent au maréchal Suchet,
dont le nom à Valence n'est prononcé qu'avec vénération, la conservation
de tout le mobilier du couvent qui leur fut partagé, ainsi que les fonds
que lui père procureur avait dans sa caisse. «Que Dieu bénisse cet
illustre guerrier!» s'écria le père procureur. Don Félix dit au bon père
que je connaissais le maréchal Suchet; que j'avais été l'amie de Moreau
et de Ney, et que j'avais parlé plus d'une fois à Napoléon. À ce nom
magique, le père procureur se leva en signe d'admiration et d'hommage.
Le bon religieux était tenté de baiser le bas de ma robe: «Nous l'avons
combattu, s'écria-t-il, mais nous l'avons admiré! Plusieurs de nos pères
n'ont cessé, depuis sa chute, de faire commémoration de lui dans le
saint-sacrifice de la messe, et prient encore pour lui tous les jours:
le monde ne l'a pas connu, et n'a senti qu'après sa chute la perte
irréparable qu'il avait faite. Si cet homme prodigieux était encore sur
le trône de France, la malheureuse Espagne, qui lui pardonne les maux de
l'invasion, parce qu'elle reconnaît aujourd'hui qu'il a été trompé, ne
se trouverait pas dans la situation déplorable où elle est. Nous aurions
fini par nous entendre, et, soit qu'il nous eût rendu Ferdinand, soit
qu'il eût laissé son frère sur le trône d'Espagne, nous ne serions pas
maintenant entrés dans une révolution dont les bons Espagnols se voient
réduits à courir les chances pour secouer le joug intolérable qui nous
accable.»
Je vis que le père procureur n'était pas un des moins chauds conjurés,
et que son ardent amour pour Napoléon avait pour motif principal le
mécontentement que lui causait le régime de l'Espagne. Nous prîmes congé
de lui, et nous partîmes pour Valence où nous arrivâmes dans
l'après-midi.