CHAPITRE CXCVII.

Voyage à Valence.--Le général Milans.--Déjeuner à la Chartreuse

d'Ara-Cali.--Don Vicente.--Souvenir du maréchal Suchet.--Les moines

napoléonistes et constitutionnels.

Je rentrai chez moi pour faire mes préparatifs de départ, ignorant

encore à quelle heure D. Félix viendrait me chercher. J'eus terminé mes

apprêts en peu de temps, et à minuit précis j'entendis une voiture

s'arrêter à la porte de l'hôtel. D. Félix monta, suivi d'un soldat qui

lui servait de domestique, pour prendre mes effets; ils furent chargés

en quelques minutes, et nous partîmes par une nuit superbe. Pleine des

sentimens de la plus haute estime pour le général Castagnos,

j'interpellai vivement D. Félix sur le sort qu'on lui réservait, lui

rappelant (ce qui n'est jamais inutile avec les gens à innovations) que

la reconnaissance est toujours un devoir.

«Le général est l'honneur même, il sera respecté.»

Quand D. Félix eut achevé la confidence de ses projets, je lui demandai

en quoi je pouvais y être mêlée.

--«Voici _votre utilité_, et vous êtes trop généreuse pour nous la

refuser. Notre triomphe en Espagne était assuré bien avant votre

arrivée; notre partie était liée pour en accroître et en affermir les

développemens; mais en entendant parler de vous et en vous voyant, il

m'est venu une idée qui a séduit tous mes amis: j'ai proposé, dans une

de nos réunions secrètes, de me faire présenter chez vous, et d'essayer

de vous mettre dans nos intérêts.

«--Mais dans quel but? repris-je.

«--Vous allez le voir. Nous avons dans notre parti une foule de timides

adhérens, qui craignent l'intervention des puissances étrangères; nous

n'avons encore pu les rassurer entièrement. J'ai imaginé que si je

pouvais vous inspirer de la confiance et de l'intérêt, vous pourriez,

par la connaissance que vous avez de la France, de l'Europe même, nous

indiquer des appuis extérieurs, et de ces influences particulières qui

nous serviraient de lien ensuite avec quelques gouvernemens eux-mêmes.

Je ne comptais pas beaucoup sur votre consentement, je vous l'avoue,

mais il s'est joint en moi un autre motif, dont je ne vous expliquerai

pas la nature par des fadeurs qui ne sont point dans mon caractère.

Est-ce un sentiment de tendresse qui m'a attiré vers vous, ou est-ce un

amour-propre caché dans les replis de mon coeur qui m'a fait souhaiter

d'attacher à la cause que je sers l'amie des grands capitaines?» Don

Félix se tut, et je restai comme pétrifiée par cette communication. Je

ne puis pas dire que ce fut de regret de m'être mise en voyage avec un

homme d'une si vive imagination; on est si disposé à céder aux qualités

qui sympathisent avec les nôtres. Je me recueillis un moment, et je

répondis: «Mon cher don Félix, vous vous êtes ouvert à moi sans trop

savoir ce que vous faisiez; de mon côté, j'ai reçu vos confidences avec

la même facilité de caractère; ni l'un ni l'autre ne s'en repentira,

j'espère, et nous n'avons pas entièrement perdu notre enjeu.

Contentez-vous pour le moment d'un très vif intérêt que je porte au

succès de votre entreprise. J'ai passé ma vie à respirer de la gloire,

de l'ambition, du bonheur des autres.»

Le jour commençait à poindre. Nous avions dépassé Molien del Rey, et

laissé à droite la route de Sarragosse pour prendre celle de Valence.

Nous changeâmes de mules, et nous entrâmes dans la soirée à Reus, où

nous descendîmes dans la maison de don Pedro Milans, qui s'est rendu

célèbre dans la dernière guerre d'Espagne. Le maître de la maison, bon

Catalan, déjà avancé en âge, nous accueillit avec une cordialité toute

hospitalière. Don Félix dit quelques mots en catalan à don Pedro Milans,

qui durent le prévenir singulièrement en ma faveur; car ce brave homme

s'approcha à l'instant de moi, et, me prenant la main, il m'adressa en

langue catalane un compliment que je compris, grâce à la vivacité d'un

oeil espagnol. Le bon M. Milans me parlait souvent, et je ne savais que

lui répondre. Un ecclésiastique là présent essayait de me parler

français, mais ce français-là était moins intelligible encore que de

l'espagnol. Enfin don Félix, voyant mon embarras, me prévint que

l'ecclésiastique, qui se nommait don Vicente, parlait fort bien

l'italien. _Un peu_, me dit celui-ci avec modestie; et certes il aurait

pu dire _benissimo_, car son accent était aussi pur que celui d'un

Toscan. Je m'aperçus qu'il était initié aux secrets de don Félix; quoi

qu'un peu moins exalté, il n'en était pas moins ferme dans son opinion,

qu'il raisonnait un peu plus. Je ne pus m'empêcher de lui faire une

question qui était tout au moins inconsidérée. Je m'avisai de lui

demander si la révolution de l'Espagne ne serait pas nuisible à la

religion.

«Vous êtes, me dit-il, dans l'erreur; vous pensez à tort que la religion

est incompatible avec la liberté. Vous croyez aussi que nos réformes ont

pour but d'anéantir la religion catholique; détrompez-vous, madame, tel

n'est pas notre dessein. Si quelques abus se sont introduits dans la

religion, si l'ambition du clergé l'a fait intervenir trop souvent dans

les choses temporelles, ce n'est que par oubli de l'Évangile. La

république est aussi bien dans l'Évangile que la monarchie; on peut être

bon catholique sous toutes les formes de gouvernemens.»

Les discours de don Vicente firent sur moi beaucoup plus d'impression

que l'enthousiasme irréfléchi de don Félix. Je sentis naître en moi une

sorte d'estime pour des réformateurs qui mettaient leurs innovations

sous la protection de l'Évangile: tant il est vrai que la vertu est en

toutes choses le meilleur des argumens! et si dans ce moment on eût

exigé de moi les plus grands sacrifices pour le succès des desseins de

don Vicente et de ses amis, je n'aurais rien refusé.

Le lendemain on vint m'éveiller de bonne heure pour la messe des

voyageurs, que devait réciter don Vicente. La prière, on le sait, a

souvent consolé mon âme. Quoique élevée dans la religion protestante, il

m'était souvent arrivé de m'unir aux fidèles dans les temples

catholiques. On se rendit donc à la chapelle où don Vicente célébra la

messe et donna aux assistans la bénédiction divine, dont je retins ma

part avec autant de foi que le plus fervent catholique. Après cette

cérémonie nous montâmes dans un coche de Colleras, don Vicente, don

Félix, un officier appelé don Luiz et moi. Les coches de Colleras sont

des voitures à quatre places où l'on est assez commodément; elles sont

attelées de six mules. Tout cela est conduit par un cocher principal

nommé _mayoral_; un postillon appelé _zayal_, ancien mot arabe qui veut

dire jeune garçon, est chargé de diriger les mules; ce garçon est

presque toujours à pied, courant à côté des mules. Ces animaux, quand

ils sont bien dressés, obéissent à la voix, comme le soldat le mieux

instruit obéit au commandement de son sergent. Le _mayoral_ parle

constamment à ses mules, les excitant par leurs noms de _coronela_,

_capitana_, _golendrina_, etc. Lorsqu'on voyage de cette manière, avec

des relais on parcourt en peu de temps des distances incroyables. On

cite un voyage de M. Ouvrard fait de cette manière en quarante et

quelques heures de Bayonne à Madrid. Nous ne fîmes pas de tels prodiges,

parce que nous n'avions que trois relais jusqu'à Valence. Don Félix nous

fit détourner de la route afin de visiter la célèbre chartreuse

d'_Ara-Coeli_, ayant d'ailleurs à parler au père procureur du couvent,

qui était un des plus ardens partisans de la révolution.

Nous fûmes reçus par le père procureur, qui parut ravi de la visite de

don Félix et de don Vicente. Il y eut quelques difficultés pour

permettre à une femme l'entrée de la chartreuse, mais l'intervention de

don Vicente, qui alla solliciter cette permission du supérieur, leva

tous les obstacles; et la Contemporaine, après avoir vu des champs de

bataille, put comparaître dans un monastère.

En visitant le réfectoire, nous trouvâmes un déjeuner presque splendide

servi en maigre, et dont le père procureur fit les honneurs avec

beaucoup d'aisance. Il nous raconta que pendant la guerre de

l'indépendance, après la prise de Valence, le couvent avait été vendu

comme bien national, mais que les religieux durent au maréchal Suchet,

dont le nom à Valence n'est prononcé qu'avec vénération, la conservation

de tout le mobilier du couvent qui leur fut partagé, ainsi que les fonds

que lui père procureur avait dans sa caisse. «Que Dieu bénisse cet

illustre guerrier!» s'écria le père procureur. Don Félix dit au bon père

que je connaissais le maréchal Suchet; que j'avais été l'amie de Moreau

et de Ney, et que j'avais parlé plus d'une fois à Napoléon. À ce nom

magique, le père procureur se leva en signe d'admiration et d'hommage.

Le bon religieux était tenté de baiser le bas de ma robe: «Nous l'avons

combattu, s'écria-t-il, mais nous l'avons admiré! Plusieurs de nos pères

n'ont cessé, depuis sa chute, de faire commémoration de lui dans le

saint-sacrifice de la messe, et prient encore pour lui tous les jours:

le monde ne l'a pas connu, et n'a senti qu'après sa chute la perte

irréparable qu'il avait faite. Si cet homme prodigieux était encore sur

le trône de France, la malheureuse Espagne, qui lui pardonne les maux de

l'invasion, parce qu'elle reconnaît aujourd'hui qu'il a été trompé, ne

se trouverait pas dans la situation déplorable où elle est. Nous aurions

fini par nous entendre, et, soit qu'il nous eût rendu Ferdinand, soit

qu'il eût laissé son frère sur le trône d'Espagne, nous ne serions pas

maintenant entrés dans une révolution dont les bons Espagnols se voient

réduits à courir les chances pour secouer le joug intolérable qui nous

accable.»

Je vis que le père procureur n'était pas un des moins chauds conjurés,

et que son ardent amour pour Napoléon avait pour motif principal le

mécontentement que lui causait le régime de l'Espagne. Nous prîmes congé

de lui, et nous partîmes pour Valence où nous arrivâmes dans

l'après-midi.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 8 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 11 / 38 题