Nouvelle tentative dramatique à Boulogne.--Heureuses rencontres.--M.
Almoth.--Don Pedro, fils du duc Del..., grand d'Espagne.--Mon passage
par Paris.
Ma vie de courses commençait à me peser, comme on vient de le voir, et
je croyais que Boulogne, où j'espérais trouver quelque argent, bien
nécessaire à ma gêne réelle, serait le terme de ces promenades de ville
en ville, qui n'avaient plus même pour objet le dévouement à des amitiés
dispersées de toutes parts et partout oublieuses. Malgré la pénurie de
ma caisse, je m'installai comme d'ordinaire dans un fort bel hôtel, et
cette espèce d'imprudence financière (je n'avais pas de quoi m'assurer
un loyer de trois mois) devint au contraire une ressource par les
rencontres heureuses qu'elle me procura.
En entrant dans la ville je vis d'abord annoncer le spectacle
extraordinaire pour le lendemain et les jours suivans, par une troupe
assez forte pour la tragédie; je cite textuellement le programme.
J'allai droit au directeur lui offrir mes services; il les accepta, et
en fut si joyeux qu'il m'offrit immédiatement le prix des
représentations auxquelles je voudrais consentir. J'en acceptai une,
celle du surlendemain.
Je dus à cette nouvelle tentative dramatique, dont l'intrépide Jeanne
d'Arc fit encore les frais, quelque chose de mieux que des
applaudissemens; les félicitations, après le spectacle, de deux
étrangers de distinction qui se trouvèrent dans les coulisses à la fin
du spectacle: c'était M. Almoth, Anglais fort instruit, petit vieillard
façonné aux bonnes manières par de nombreux voyages et un long séjour à
Paris. Le second était don Pedro del ***, fils d'un grand d'Espagne,
obligé de vivre loin de sa patrie comme tous ceux que dans son pays on
avait inquiétés comme afrancesados. Ce fut le directeur qui, en me
présentant ces messieurs me donna brièvement ces détails pour m'engager
à répondre à tout ce que sans doute il leur avait dit de moi. Je fus
expansive et polie comme une reine qui vient d'être saluée par son
peuple, et qui sourit à qui l'approche après les acclamations
populaires. Ces deux messieurs offrirent de me reconduire à mon hôtel,
en me disant qu'ils l'occupaient aussi depuis quelques jours. Cette
circonstance toute fortuite, devint l'un des incidens les plus importans
de ma vie, comme on va voir.
Le ton respectueux, les manières affables et élégantes de ces étrangers,
ne me firent trouver aucun inconvénient à un déjeuner qu'ils me
proposèrent pour le lendemain, en l'appelant une cotisation de l'amitié.
Ce petit repas avança entre nous l'intimité. L'Anglais avait entendu
parler de moi, et sut habilement provoquer l'abandon de mes récits. À
toutes mes scènes militaires l'Espagnol prenait un vit intérêt, et il
redoubla, de la part de mes deux auditeurs, au dénouement d'une vie si
brillante, qui réduisait au rôle d'une reine de théâtre une femme qui
avait vu de si près les trônes réels et les grandeurs positives de la
terre. Mes deux commensaux se disputèrent le plaisir de contribuer à me
faire sortir d'une position qui ne leur paraissait point en harmonie
avec mes antécédens, comme on dit aujourd'hui.
Le bon M. Almoth me déclarait qu'avec ma connaissance des langues, mon
talent de lecture, il se faisait fort de me créer en Angleterre une
existence honorable d'abord, lucrative ensuite; qu'un célèbre libraire
de ses amis avait procuré presque une fortune à plus d'un émigré
français, par des travaux de ce genre dans la haute société; que,
commanditaire de la maison, il saurait bien lui en faire une loi.
Le noble Espagnol parla avec plus de feu des avantages que je trouverais
dans sa patrie. Une ère nouvelle commence pour la Péninsule, dit-il, je
pars immédiatement; ma famille, mêlée à tous les événemens politiques de
la régénération espagnole, me donnera accès auprès du gouvernement. Je
vous ferai connaître, apprécier. La cour, arrachée aux vieilles
influences, va offrir des chances aux ambitions nouvelles. Je vous
réponds de vous faire obtenir une place égale à tout ce que vous avez pu
rêver de mieux, même dans cette loterie de l'empire, qui avait des lots
pour tous les talens et toutes les capacités. Et puis, d'ailleurs, si
nous échouons de ce côté, vous pourrez chercher à Madrid l'équivalent de
ce que monsieur vous propose à Londres. Un gouvernement libre, dans un
pays où les lumières ont été si long-temps étouffées ou concentrées dans
le clergé, offrira mille débouchés, puisque l'éducation deviendra son
premier moyen de succès. Avec votre esprit, avec l'habitude d'écrire,
les relations innombrables que vous avez eues, on peut établir à Madrid
un journal rédigé dans les principes nouveaux, et dont la fortune sera
rapide comme celle des idées dont il saluera l'aurore. Tout bien
considéré, je crois qu'une révolution est une nouveauté à mille faces,
et surtout à mille issues pour la fortune. Et ne fût-ce qu'un spectacle
que vous iriez chercher au delà des Pyrénées, n'y a-t-il pas quelque
chose de plus poétique, de plus attachant pour une imagination telle que
la vôtre, que la résurrection d'un peuple? La fierté castillane
réveillée, et s'élançant vers un meilleur avenir, vous promet plus
d'émotions que l'orgueil britannique emprisonné dans les ennuis d'une
société depuis tant de siècles classée et stationnaire.
Don Pedro m'offrait de l'extraordinaire, M. Almoth du régulier; mon
choix, on le pense bien, fut bientôt fait. Je remerciai l'aimable
vieillard de ses bontés, je lui demandai de me conserver un souvenir
auquel je ne manquerais pas de me rappeler quelquefois. Je parlai avec
tant d'entraînement du besoin, après tant de chagrins, de les étourdir
continuellement par une vie active, que l'Anglais, malgré ses cheveux
blancs, comprit mon choix, et ma naturelle et irrésistible prédilection
pour tout ce qui pourrait m'arracher au sentiment de mes peines, à la
solitude de mes souvenirs, enfin au poids d'un passé qui m'avait laissé
sans ressources, comme sans consolations. Puissance singulière de
l'imagination! un froid enfant d'Albion, un homme dont les années
avaient encore plus amorti les illusions, s'identifiait avec les folies
de la Contemporaine. J'avoue que cet accueil d'un vieillard aux
impressions qui ne sont plus de son âge porte je ne sais quoi d'aimable
et de touchant; et cette espèce de renaissance qu'il éprouve le fait
toujours aimer.
Le bon M. Almoth se tourna alors vers don Pedro et lui dit: «Mon cher,
songez au dépôt que je vous ai confié; songez que dans tout ce que je
vous ferez pour madame, je serai de moitié de coeur et de
reconnaissance.» Impatient de retourner dans sa patrie, l'Espagnol me
demanda si je ne voyais aucun obstacle à partir le lendemain. Aucun, lui
répondis-je. En effet, dès le matin, après avoir fait nos adieux à notre
bon et généreux commensal, qui voulait également retourner promptement
en Angleterre, nous nous mîmes en route pour Paris.
Qu'on admire ici la mobilité de mes impressions, et l'incroyable
résolution avec laquelle j'agite et dépense ma vie. Absente depuis
plusieurs années de ma patrie, en revoyant ce Paris où plusieurs de mes
amis exilés étaient déjà revenus, je sentis comme un mouvement
rétrograde dans mes volontés: même malheureuse, il me semblait que je
devais préférer la patrie à de nouvelles courses.
Mais don Pedro était si pressé de partir de la capitale, que je n'eus
pas le temps de rester sous le poids du combat qui commençait à s'élever
dans mon coeur. D'un autre côté, l'idée que si je revoyais mes amis ils
s'opposeraient à mes nouvelles aventures m'empêcha de me mettre en
contact avec eux. Mon coeur me disait bien que je devais à plusieurs les
témoignages d'une reconnaissance qu'il n'était pas dans mon caractère de
leur refuser; mais ma tête, incapable de supporter le conseil, et
d'entendre les observations de la raison, me représentait aussi
l'embarras de ces disputes qui, pour être affectueuses, ne sont pas
moins cruelles à subir.
Toutes réflexions bien faites, si l'on peut appeler réflexions les bonds
souvent contraires de la Contemporaine, je me décidai à ne voir
personne, et seulement à écrire à Talma, en m'arrangeant encore pour que
ma lettre ne lui parvînt qu'après mon départ. Don Pedro commanda les
chevaux pour le lendemain soir de notre arrivée, et nous partîmes de la
place Vendôme pour les Pyrénées. La rapidité de la route acheva de me
convaincre de l'excellence de ma résolution, et le caractère affectueux
et la conversation attachante de mon compagnon de route me firent
arriver à Bayonne n'ayant plus de regrets, et déjà avec des espérances.