CHAPITRE CXCIV.

L'officier à demi-solde secouru.--Lettre et nouveau bienfait de

Talma.--Nouvel essai dramatique dans Jeanne d'Arc.--Mes premières

inspirations littéraires.

Outre mes bonnes Espagnoles, j'eus encore le bonheur de rencontrer un

ami de tous mes amis, un neveu de Bonnier, qui sut bien découvrir ma

retraite, et qui, se rendant à Bruxelles, me détermina facilement à

faire route commune pour cette capitale, sorte de halte de toutes mes

courses. Bonnier ne se proposait pas d'y faire un long séjour: venu là

dans l'intérêt de Boyer de Peyreleau, il s'occupait particulièrement du

sort de son ancien chef, qui avait eu à fuir la sentence capitale

prononcée contre lui, et toujours suspendue sur sa tête.

Bonnier était las de la vie errante à laquelle le condamnaient les lois,

le sort de ses amis, l'épuisement de ses ressources. «J'hésite, me

disait-il, à tout ce que je veux entreprendre; j'hésite même à vivre.»

--«Quoi! vous écouteriez une indigne faiblesse? l'avenir n'est-il pas là

comme un refuge?»

«--D'avenir! il n'y a en plus pour les proscrits. Je suis, ajouta-t-il,

signalé sur le livret noir de toutes les polices; je suis recommandé

particulièrement aux Garnier, aux d'Ac..., et autres surveillans

cosmopolites.»

--«D'Ac! c'est possible?

--«Oh! vous aussi vous y êtes; on vous serre de près: lisez une petite

note de prudence qu'on m'a donnée chez madame Étienne Rabaud. Décidément

la police, pour exister, a le soin de nous faire passer toujours pour

des séditieux. Nous faisons vivre la délation, et l'on nous fait mourir

de fatigues et de chagrins. Croyez-vous que, pour la disputer aux

raisons d'état, la vie vaille la peine d'être gardée?»

--«Non; mais vous savez l'opinion de Napoléon sur le suicide.» Ce seul

mot de souvenir fut plus puissant que toute ma harangue.

Ce jeune et brave officier me raconta qu'on lui avait pris sa bourse et

son portefeuille. Dans l'une il y avait de quoi me faire vivre, et dans

l'autre il y a de quoi me faire fusiller dix fois pour une.

Bonnier, seriez-vous réellement d'une conspiration! en existerait-il

une? lui demandai-je avec un ton de crainte et de mécontentement. Sa

réponse franche et vive me rassura.--Conspirer! et pour qui? pourquoi?

pour quelque prince étranger? un soldat français ne se sépare pas ainsi

de sa nation;--pour le fils de l'homme qui nous mena si souvent à la

victoire? mais il est aux trois quarts autrichien. Ah! madame, on se

trompe sur nos braves, on prend leurs regrets de la victoire pour des

complots. J'ai mon opinion, mais je ne prétends l'imposer à personne.

Malgré la sincérité de cette déclaration, je tremble pour mes papiers.

Il y a aujourd'hui des gens si habiles, qui font si bien la

conspiration, qu'il faudrait beaucoup moins de notes que mon

portefeuille n'en contient pour se faire de fort beaux états de service

auprès des puissances. Pendant ce colloque, je fus abordée par un

peintre de Bruxelles que j'avais un peu connu, qui me donna de fort

mauvaises nouvelles de la plupart de nos amis, tous bien tourmentés par

l'ambassadeur français, qui leur portait réellement trop d'intérêt. Mais

à ces tristes nouvelles il y avait une compensation, c'était l'annonce

d'une tournée de Talma dans le nord, et la certitude de sa présence à

Calais, à Boulogne, à Dunkerque. Ce nom était magique sur moi, et au

souvenir de tous les services qu'il m'avait rendus, je me sentis comme

une nouvelle puissance de faire du bien; et dans mes ressources déjà

épuisées, je trouvai le moyen d'offrir encore quelque utile assistance à

mon compagnon d'exil. Je puisai courageusement dans ce qui me restait

d'argent. J'étais sûre de trouver ce qu'il me faudrait au besoin auprès

de l'ami généreux dont on m'avait annoncé l'arrivée. Mais ne voulant pas

abuser de cette facilité de Talma qui m'était connue, je lui écrivis

que, pour dérouter les soupçons qui planaient sur le but de mes courses,

j'allais devenir reine, et donner quelques représentations à Calais et à

Boulogne, et que je le priais d'y venir pour que le produit de son

talent aidât à la pacotille de quelques malheureux.

Je reçus, courrier pour courrier, 1,200 fr., avec une lettre toute

bonne, tout aimable, toute lui, où il me disait «que je faisais bien,

qu'il fallait prendre l'emploi de Mlle Duchesnois, débuter par _Jeanne

d'Arc_, puis se lancer en même temps dans la _Femme jalouse_, sans

oublier _Sémiramis_, _Phèdre_ et _Gabrielle de Vergy_, où vous avez, ma

chère Saint-Elme, des momens admirables.» Je cite ces paroles, croyant

qu'après avoir si franchement consigné mes disgrâces dramatiques, je

puis rapporter ces témoignages de talent donnés par l'homme qui en avait

un si inimitable. Talma m'exprimait son regret de ne pouvoir m'aider de

sa présence, son congé étant expiré; mais il me conseillait positivement

de reprendre la carrière du théâtre, puisque celle des grandeurs m'était

fermée. Sans adopter ce projet, je mis toujours à exécution celui de

jouer six représentations tant à Boulogne qu'à Calais, et je fus chez

Bonnier, très joyeuse de pouvoir remplacer la bourse qu'il avait perdue,

l'engageant à partir le plus tôt possible, ce qu'il résolut de faire le

surlendemain. Il me serait bien impossible de peindre l'exaltation de sa

reconnaissance à la lecture de la lettre de Talma.

Fidèle à une résolution derrière laquelle je voyais quelques secours

pour des malheureux, je me rendis au noble théâtre pour m'entendre avec

les artistes qui en composaient la troupe; je ne parlerai point de leur

composition: comme partout, c'était un mélange de talent et de

médiocrité. En province, l'opéra, le chant ayant seul le privilége de

plaire au public, la pauvre Melpomène a bien de la peine à pouvoir de

temps en temps chausser son cothurne. Au lieu d'une tragédie, on ne put

organiser que la déclamation de quelques scènes. Je choisis dans la

tragédie de _Jeanne d'Arc_ le moment où, interrogée par le duc de

Bedfort, la jeune héroïne de Vaucouleurs lui révèle sa naissance, ses

visions célestes, ses inspirations guerrières. Je ne saurais attribuer

l'unanimité des applaudissemens que j'obtins, dans plusieurs endroits de

la longue tirade du rêve, qu'au bruit qui s'était répandu de mon intime

amitié avec Talma. Enfin j'eus un succès complet, surtout dans les

imprécations contre les Anglais; et pourtant les Anglais étaient alors

en faveur dans les départemens du nord.

La soirée finit par la comédie des _Femmes_, de Dumoustier. J'y remplis

aussi un rôle. Presque toutes les actrices étaient jeunes et jolies, et

la pièce parut bonne. Dans la scène du déjeuner, où toutes les femmes

sont autour de Germeuil, tout à coup, par un de ces souvenirs qui nous

saisissent comme des remords, je me rappelai avoir vu à Lyon

mademoiselle Contat dans le rôle de madame de Saint-Clair. Quelle était

alors ma brillante position, quel glorieux nom je portais!

Involontairement je me voyais accompagnée de Moreau; j'étais à la scène

d'alors beaucoup plus qu'à celle du moment. Ma mémoire ne me trahit

point, mais ce fut un miracle.

Je me sentais tout au fond de l'abîme que j'avais placé entre ma

brillante existence passée, mon triste présent, mon plus triste avenir;

je rends grâce au hasard qui voulut bien permettre que les spectateurs

ne souffrissent pas du bouleversement qui venait de frapper ma pauvre

imagination. La soirée rapporta moins de recette que d'applaudissemens,

mais j'eus encore cependant lieu d'être contente de mon oeuvre. Le

directeur, M. Thuillier, se conduisit avec une grande délicatesse: il ne

voulut point prélever les frais, quoiqu'ils eussent été stipulés.

J'avais annoncé l'intention de donner quelques autres représentations;

mais les petites intrigues, les amours-propres jaloux, se retrouvent

dans les plus chétives réunions dramatiques; et comme je n'enviais

nullement la place de la première reine ou coquette du Pas-de-Calais, je

pris le parti de couper court aux terreurs des chefs d'emploi par mon

départ.

Je me croyais encore bien en fonds, mais, en faisant mon inventaire, je

m'aperçus que j'avais mal compté, et que j'étais réduite au plus

décourageant nécessaire.

J'attendais des lettres de madame Étienne Rabault, du père de Paula, de

Cettini, de Mingrini et de vingt autres personnes encore; aucun signe de

souvenir ne me fut donné. Je ne suis plus utile, me disais-je, on

m'oublie; je puis donc maintenant m'appartenir à moi seule; et pourtant

cette idée de solitude, cette réflexion d'égoïsme, m'accablèrent plus

que mes malheurs. Il me sembla que la dernière illusion de ma vie

m'était enlevée, puisque je ne pouvais plus me dévouer à ceux que

j'aimais. Mon courage m'abandonnait; de ce jour seulement je me croyais

à plaindre.

Dans cet état de mélancolie et presque de désespoir, je ne trouvai un

peu d'adoucissement à mes idées qu'en me nourrissant des souvenirs de

mon album, et de la lecture de toutes les lettres de mon portefeuille.

Mon imagination, ressaisissant avec délices ces trésors du passé, conçut

la pensée de mettre en ordre toutes ces précieuses notes. Ma plume,

obéissant à tous les sentimens qui m'agitaient, fut entraînée à une

sorte de brûlant récit de toutes les impressions du passé.

Le jour me surprit au milieu d'un travail déjà considérable, que je

relus ensuite comme le produit d'un rêve. J'avais déjà composé quelques

nouvelles à une époque où ces délassemens n'étaient guère que de simples

occupations du loisir; mais cette nuit de délire, et les pages qu'il

m'avait inspirées, élevèrent plus haut mon ambition littéraire. Je me

disais: Si un peu de talent pouvait m'être échu en partage, si ce peu de

talent pouvait suffire pour peindre beaucoup de gloire, j'élèverais un

monument à tout ce que j'ai connu, aimé, admiré et plaint. Je mis un

soin religieux à classer ce que j'appelais toutes mes époques... Et

c'est de cette nocturne et solitaire méditation que date pour moi non

pas encore la pensée d'une carrière littéraire, mais la certitude de

pouvoir traduire mes impressions. C'est dans cette disposition d'esprit

que je montai en diligence pour Boulogne, et, grâce à la malheureuse

versatilité de mon humeur, au bout d'une demi-heure de séjour j'étais

déjà lancée dans d'autres projets.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 8 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 8 / 38 题