L'officier à demi-solde secouru.--Lettre et nouveau bienfait de
Talma.--Nouvel essai dramatique dans Jeanne d'Arc.--Mes premières
inspirations littéraires.
Outre mes bonnes Espagnoles, j'eus encore le bonheur de rencontrer un
ami de tous mes amis, un neveu de Bonnier, qui sut bien découvrir ma
retraite, et qui, se rendant à Bruxelles, me détermina facilement à
faire route commune pour cette capitale, sorte de halte de toutes mes
courses. Bonnier ne se proposait pas d'y faire un long séjour: venu là
dans l'intérêt de Boyer de Peyreleau, il s'occupait particulièrement du
sort de son ancien chef, qui avait eu à fuir la sentence capitale
prononcée contre lui, et toujours suspendue sur sa tête.
Bonnier était las de la vie errante à laquelle le condamnaient les lois,
le sort de ses amis, l'épuisement de ses ressources. «J'hésite, me
disait-il, à tout ce que je veux entreprendre; j'hésite même à vivre.»
--«Quoi! vous écouteriez une indigne faiblesse? l'avenir n'est-il pas là
comme un refuge?»
«--D'avenir! il n'y a en plus pour les proscrits. Je suis, ajouta-t-il,
signalé sur le livret noir de toutes les polices; je suis recommandé
particulièrement aux Garnier, aux d'Ac..., et autres surveillans
cosmopolites.»
--«D'Ac! c'est possible?
--«Oh! vous aussi vous y êtes; on vous serre de près: lisez une petite
note de prudence qu'on m'a donnée chez madame Étienne Rabaud. Décidément
la police, pour exister, a le soin de nous faire passer toujours pour
des séditieux. Nous faisons vivre la délation, et l'on nous fait mourir
de fatigues et de chagrins. Croyez-vous que, pour la disputer aux
raisons d'état, la vie vaille la peine d'être gardée?»
--«Non; mais vous savez l'opinion de Napoléon sur le suicide.» Ce seul
mot de souvenir fut plus puissant que toute ma harangue.
Ce jeune et brave officier me raconta qu'on lui avait pris sa bourse et
son portefeuille. Dans l'une il y avait de quoi me faire vivre, et dans
l'autre il y a de quoi me faire fusiller dix fois pour une.
Bonnier, seriez-vous réellement d'une conspiration! en existerait-il
une? lui demandai-je avec un ton de crainte et de mécontentement. Sa
réponse franche et vive me rassura.--Conspirer! et pour qui? pourquoi?
pour quelque prince étranger? un soldat français ne se sépare pas ainsi
de sa nation;--pour le fils de l'homme qui nous mena si souvent à la
victoire? mais il est aux trois quarts autrichien. Ah! madame, on se
trompe sur nos braves, on prend leurs regrets de la victoire pour des
complots. J'ai mon opinion, mais je ne prétends l'imposer à personne.
Malgré la sincérité de cette déclaration, je tremble pour mes papiers.
Il y a aujourd'hui des gens si habiles, qui font si bien la
conspiration, qu'il faudrait beaucoup moins de notes que mon
portefeuille n'en contient pour se faire de fort beaux états de service
auprès des puissances. Pendant ce colloque, je fus abordée par un
peintre de Bruxelles que j'avais un peu connu, qui me donna de fort
mauvaises nouvelles de la plupart de nos amis, tous bien tourmentés par
l'ambassadeur français, qui leur portait réellement trop d'intérêt. Mais
à ces tristes nouvelles il y avait une compensation, c'était l'annonce
d'une tournée de Talma dans le nord, et la certitude de sa présence à
Calais, à Boulogne, à Dunkerque. Ce nom était magique sur moi, et au
souvenir de tous les services qu'il m'avait rendus, je me sentis comme
une nouvelle puissance de faire du bien; et dans mes ressources déjà
épuisées, je trouvai le moyen d'offrir encore quelque utile assistance à
mon compagnon d'exil. Je puisai courageusement dans ce qui me restait
d'argent. J'étais sûre de trouver ce qu'il me faudrait au besoin auprès
de l'ami généreux dont on m'avait annoncé l'arrivée. Mais ne voulant pas
abuser de cette facilité de Talma qui m'était connue, je lui écrivis
que, pour dérouter les soupçons qui planaient sur le but de mes courses,
j'allais devenir reine, et donner quelques représentations à Calais et à
Boulogne, et que je le priais d'y venir pour que le produit de son
talent aidât à la pacotille de quelques malheureux.
Je reçus, courrier pour courrier, 1,200 fr., avec une lettre toute
bonne, tout aimable, toute lui, où il me disait «que je faisais bien,
qu'il fallait prendre l'emploi de Mlle Duchesnois, débuter par _Jeanne
d'Arc_, puis se lancer en même temps dans la _Femme jalouse_, sans
oublier _Sémiramis_, _Phèdre_ et _Gabrielle de Vergy_, où vous avez, ma
chère Saint-Elme, des momens admirables.» Je cite ces paroles, croyant
qu'après avoir si franchement consigné mes disgrâces dramatiques, je
puis rapporter ces témoignages de talent donnés par l'homme qui en avait
un si inimitable. Talma m'exprimait son regret de ne pouvoir m'aider de
sa présence, son congé étant expiré; mais il me conseillait positivement
de reprendre la carrière du théâtre, puisque celle des grandeurs m'était
fermée. Sans adopter ce projet, je mis toujours à exécution celui de
jouer six représentations tant à Boulogne qu'à Calais, et je fus chez
Bonnier, très joyeuse de pouvoir remplacer la bourse qu'il avait perdue,
l'engageant à partir le plus tôt possible, ce qu'il résolut de faire le
surlendemain. Il me serait bien impossible de peindre l'exaltation de sa
reconnaissance à la lecture de la lettre de Talma.
Fidèle à une résolution derrière laquelle je voyais quelques secours
pour des malheureux, je me rendis au noble théâtre pour m'entendre avec
les artistes qui en composaient la troupe; je ne parlerai point de leur
composition: comme partout, c'était un mélange de talent et de
médiocrité. En province, l'opéra, le chant ayant seul le privilége de
plaire au public, la pauvre Melpomène a bien de la peine à pouvoir de
temps en temps chausser son cothurne. Au lieu d'une tragédie, on ne put
organiser que la déclamation de quelques scènes. Je choisis dans la
tragédie de _Jeanne d'Arc_ le moment où, interrogée par le duc de
Bedfort, la jeune héroïne de Vaucouleurs lui révèle sa naissance, ses
visions célestes, ses inspirations guerrières. Je ne saurais attribuer
l'unanimité des applaudissemens que j'obtins, dans plusieurs endroits de
la longue tirade du rêve, qu'au bruit qui s'était répandu de mon intime
amitié avec Talma. Enfin j'eus un succès complet, surtout dans les
imprécations contre les Anglais; et pourtant les Anglais étaient alors
en faveur dans les départemens du nord.
La soirée finit par la comédie des _Femmes_, de Dumoustier. J'y remplis
aussi un rôle. Presque toutes les actrices étaient jeunes et jolies, et
la pièce parut bonne. Dans la scène du déjeuner, où toutes les femmes
sont autour de Germeuil, tout à coup, par un de ces souvenirs qui nous
saisissent comme des remords, je me rappelai avoir vu à Lyon
mademoiselle Contat dans le rôle de madame de Saint-Clair. Quelle était
alors ma brillante position, quel glorieux nom je portais!
Involontairement je me voyais accompagnée de Moreau; j'étais à la scène
d'alors beaucoup plus qu'à celle du moment. Ma mémoire ne me trahit
point, mais ce fut un miracle.
Je me sentais tout au fond de l'abîme que j'avais placé entre ma
brillante existence passée, mon triste présent, mon plus triste avenir;
je rends grâce au hasard qui voulut bien permettre que les spectateurs
ne souffrissent pas du bouleversement qui venait de frapper ma pauvre
imagination. La soirée rapporta moins de recette que d'applaudissemens,
mais j'eus encore cependant lieu d'être contente de mon oeuvre. Le
directeur, M. Thuillier, se conduisit avec une grande délicatesse: il ne
voulut point prélever les frais, quoiqu'ils eussent été stipulés.
J'avais annoncé l'intention de donner quelques autres représentations;
mais les petites intrigues, les amours-propres jaloux, se retrouvent
dans les plus chétives réunions dramatiques; et comme je n'enviais
nullement la place de la première reine ou coquette du Pas-de-Calais, je
pris le parti de couper court aux terreurs des chefs d'emploi par mon
départ.
Je me croyais encore bien en fonds, mais, en faisant mon inventaire, je
m'aperçus que j'avais mal compté, et que j'étais réduite au plus
décourageant nécessaire.
J'attendais des lettres de madame Étienne Rabault, du père de Paula, de
Cettini, de Mingrini et de vingt autres personnes encore; aucun signe de
souvenir ne me fut donné. Je ne suis plus utile, me disais-je, on
m'oublie; je puis donc maintenant m'appartenir à moi seule; et pourtant
cette idée de solitude, cette réflexion d'égoïsme, m'accablèrent plus
que mes malheurs. Il me sembla que la dernière illusion de ma vie
m'était enlevée, puisque je ne pouvais plus me dévouer à ceux que
j'aimais. Mon courage m'abandonnait; de ce jour seulement je me croyais
à plaindre.
Dans cet état de mélancolie et presque de désespoir, je ne trouvai un
peu d'adoucissement à mes idées qu'en me nourrissant des souvenirs de
mon album, et de la lecture de toutes les lettres de mon portefeuille.
Mon imagination, ressaisissant avec délices ces trésors du passé, conçut
la pensée de mettre en ordre toutes ces précieuses notes. Ma plume,
obéissant à tous les sentimens qui m'agitaient, fut entraînée à une
sorte de brûlant récit de toutes les impressions du passé.
Le jour me surprit au milieu d'un travail déjà considérable, que je
relus ensuite comme le produit d'un rêve. J'avais déjà composé quelques
nouvelles à une époque où ces délassemens n'étaient guère que de simples
occupations du loisir; mais cette nuit de délire, et les pages qu'il
m'avait inspirées, élevèrent plus haut mon ambition littéraire. Je me
disais: Si un peu de talent pouvait m'être échu en partage, si ce peu de
talent pouvait suffire pour peindre beaucoup de gloire, j'élèverais un
monument à tout ce que j'ai connu, aimé, admiré et plaint. Je mis un
soin religieux à classer ce que j'appelais toutes mes époques... Et
c'est de cette nocturne et solitaire méditation que date pour moi non
pas encore la pensée d'une carrière littéraire, mais la certitude de
pouvoir traduire mes impressions. C'est dans cette disposition d'esprit
que je montai en diligence pour Boulogne, et, grâce à la malheureuse
versatilité de mon humeur, au bout d'une demi-heure de séjour j'étais
déjà lancée dans d'autres projets.