Son application à découvrir des débutantes dans la galanterie

l'avait mis en contact avec le fameux Lebel, premier valet de chambre

du roi, et fournisseur ordinaire de ce qu'on appelait le parc aux

cerfs. Ces deux braconniers s'étaient souvent rencontrés sur les mêmes

voies, et M. du Barry n'avait fait aucune difficulté de se mettre sous

les ordres de l'entrepreneur principal. Dans l'hiver de 1767 à 1768,

après une conversation assez triste sur les embarras du temps, sur les

difficultés attachées à leur état, quand on voulait le bien faire, M.

du Barry proposa à Lebel une jeune personne qui vivait chez lui depuis

quatre ans; mais à qui il se chargeait de faire retrouver en peu de

jours le maintien novice que l'âge du roi exigeait. Lebel, soit

entraînement, soit dénuement, le suit et voit mademoiselle

L'Ange[368], car c'était ainsi qu'on l'avait nommée dès son début.

Quelques visites faites coup sur coup à des heures solitaires, eurent

bientôt décidé ses vues personnelles. Du Barry, confident naturel des

petites entreprises de ce genre, ne perdit pas de temps pour

construire un plan de fortune, de l'espèce de ceux auxquels Lebel

pouvait coopérer. L'Ange avait une cousine peu jolie, mais d'une

tournure agréable, bonne enfant, qui demeurait avec elle dans la

maison et lui servait de compagne au dedans et au dehors. Le marquis

d'Arcambal, commandant en Corse, en était amoureux. Par M. d'Arcambal,

et par quelques commis des bureaux de la guerre, M. du Barry avait

fait avoir à un nommé Nalet, l'entreprise des vivres de Corse, assez

bonne affaire sur laquelle lui, du Barry, avait établi sa dépense

depuis deux ans. Il dit à L'Ange de flatter les désirs de Lebel, et de

lui en promettre le succès s'il la faisait arriver jusqu'au roi; et

s'il pouvait procurer une place de fermier général à ce Nalet qui

l'épouserait, et que, sur cette place, on arrangerait les parts de

chacun. Lebel, qui ne voulait point de mari dans cette affaire, dit

qu'il suffirait d'en faire un cousin: mais comme M. du Barry tenait au

mariage, et que Nalet était en Corse, on convint de la présenter au

roi comme une femme mariée, mais qui n'avait fait que passer par la

cérémonie religieuse, sans que son mari eût habité avec elle. Lebel la

fit donc venir souper chez lui à Versailles avec sa cousine. Le roi,

par une porte vitrée, peu distante de la table, eut tout le loisir de

la voir et de l'entendre, ce qui sans doute était sa coutume pour les

débuts. La première impression fut très favorable. Le maintien et les

discours avaient été arrangés de main de maître, et chacun y avait

parfaitement rempli son rôle. L'appétit pour une femme mariée, mais

encore vierge, engagea le roi à ordonner à Lebel de la faire venir une

seconde fois. C'est alors que M. du Barry fit la confidence de cette

aventure au maréchal de Richelieu, qui lui conseilla de faire de

L'Ange, au lieu de madame Nalet, la femme de son propre frère, M.

Guillaume du Barry, à l'aide d'un petit roman assez grossier dans le

fond, mais qui lui parut susceptible du développement qu'il a pris

depuis. Ce n'était donc plus une aspirante pour le parc aux cerfs que

l'on présenta au roi, mais une femme de condition; et l'on ne voulut

pas même qu'elle eût l'air dans le dénuement. M. du Barry épuisa la

caisse des vivres de Corse pour composer une garde-robe élégante, un

fastueux équipage et une riche livrée, à celle dont le but et le futur

rôle n'étaient pas encore bien arrêtés. On la fit débuter à

Compiègne dans cet éclat imprudent. Elle logeait dans la ville, se

tenait très renfermée chez elle pendant le jour, et ne sortait que les

soirs après minuit pour se rendre au château où elle couchait, et d'où

elle revenait chaque matin dans la même chaise, suivie de deux

domestiques. Il est probable que les rapports de police qui auraient

pu révéler au roi toute cette manœuvre furent détournés par Lebel, ou

peut-être les avis ne parvinrent-ils, qu'après que la fantaisie du roi

était devenue une passion caractérisée. M. de Choiseul, au fait de

tout ce qui se passait, éprouva un peu d'inquiétude, mais ne l'exprima

que d'une manière dédaigneuse, et dans des termes méprisants qui

furent rapportés au roi par madame du Barry elle-même. Les formes que

celle-ci employa ne firent qu'augmenter la passion du monarque, et

l'aigrir contre les obstacles que sa faiblesse voyait déjà arriver. La

mort de Lebel contribua à augmenter l'ascendant de la favorite. Comme

elle avait eu l'art de témoigner au roi quelque indépendance de ce

confident, et de se montrer supérieure à la voie subalterne par

laquelle elle lui avait été amenée, tout ce que Lebel avait dit à son

avantage, jusqu'au dernier moment, se tourna dans l'esprit du roi eu

une sorte de testament de mort, dicté par la conscience du sujet le

plus fidèle. La cousine qui était restée chez M. du Barry devint, dans

l'idée du roi, cette demoiselle L'Ange dont on parlait; en sorte qu'il

s'établit dans la tête de ce pauvre prince une confusion qui acheva de

l'aveugler, et qui lui fit repousser comme absurdes ou comme des

calomnies, tous les traits de lumière qu'on essaya de lui présenter.

Le voyage de Compiègne finit ainsi. La comtesse Guillaume du Barry

revint à Paris et rentra chez le comte Jean, devenu son beau-frère,

sans avoir reçu aucun témoignage de la munificence de son royal

amant, pas même le plus léger cadeau, de manière que son

désintéressement et l'air de passion qu'elle avait su donner à toute

sa conduite, achevèrent de persuader au roi qu'il avait trouvé en elle

le suprême bonheur d'être aimé pour lui-même. Au bout de quelques

semaines, les ressources de la fourniture de Corse commencèrent à

diminuer. Conseillée par son beau-frère, madame du Barry eut la

hardiesse d'aller demander au duc de Choiseul, à Paris, une avance de

fonds pour son protégé Nalet. Elle accompagna sa demande de quelques

ouvertures de bonne intelligence. M. de Choiseul, fidèle à son orgueil

et à son désordre, eut la double maladresse et de repousser ses

insinuations, en lui disant qu'il ne savait rien de ce qui se passait

hors de son département, et de lui accorder en même temps au delà de

ses demandes. Tout périssait sans ce léger secours. Le maréchal de

Richelieu qui avait été tenu au courant par M. du Barry, jugeant alors

qu'il se préparait une grande affaire de cour, pensa qu'il n'y avait

plus de péril ni pour sa considération, ni pour sa bourse à se mettre

en avant, et il se chargea de faire réussir la demande de la

présentation de madame du Barry, en disant au roi que les du Barry lui

étaient connus, qu'ils étaient de bonne race et que, dans son

gouvernement ils étaient respectés à l'égal des premières maisons du

pays.

[368] Marie-Jeanne Gomart de Vaubernier, comtesse du Barry, né à

Vaucouleurs en 1746. A la mort de Louis XV, elle fut exilée à

l'abbaye de Pont-aux-Dames, près de Meaux. Elle en sortit peu

après, et se retira dans son pavillon de Luciennes. Elle fut

guillotinée en 1793.

On parvint à trouver moyennant une somme d'argent médiocre et quelques

belles promesses, une femme de qualité, la comtesse de Béarn, pour

présenter à la cour la nouvelle favorite, qui ne parut toutefois

publiquement que ce jour-là à Versailles, et ne s'occupa plus qu'à

travailler en secret à la grande explosion de sa faveur pour l'époque

du voyage de Fontainebleau. De son côté, le roi, entraîné par son

penchant et prenant de la confiance dans le succès inespéré de la

présentation, crut qu'en changeant de terrain, une grande nouveauté

pourrait être admise. Dans son travail avec M. de la Suze, grand

maréchal des logis, il réserva pour lui-même, et sans s'expliquer,

dans la distribution des logements du château de Fontainebleau, celui

que madame de Pompadour avait occupé, fit rouvrir par ses architectes

les portes de communication qui avaient été fermées du côté de son

appartement, et dès le lendemain de son arrivée dans ce nouveau

séjour, quelques domestiques et les femmes de la comtesse du Barry

vinrent s'y loger à petit bruit. Deux jours après, elle-même s'y

trouva tout établie. Mesdames de Gramont et de Beauvau, invitées le

soir même à venir souper dans l'intérieur, prirent quelque prétexte

pour s'en excuser. On s'y était attendu parce qu'on savait à quels

propos méprisants, ces dames si indulgentes pour madame de Pompadour,

s'étaient abandonnées sur la nouvelle favorite, et on s'était assuré

de quelques femmes plus d'accord avec elles-mêmes et moins

collets-montés, de madame de Béarn d'abord, de la maréchale de

Mirepoix[369], d'une vieille princesse de Talmont[370] qui était

parente de la feue reine. Les courtisans ne manquèrent pas, et ce fut

ainsi que la nouvelle maîtresse, que L'Ange destinée pour le parc aux

cerfs, un moment madame Nalet, devenue le même jour comtesse du Barry,

se trouva occuper la place de madame de Pompadour. La mort de

Lebel avait démonté les restes du parc aux cerfs; elle demeura

paisible maîtresse du cœur du roi, sans rivales, et le roi crut avoir

trouvé une nouvelle et plus agréable existence. Au retour de

Fontainebleau, le même arrangement parut naturel; presque tous les

amis de M. de Choiseul prirent la position commode et plausible de

continuer à aller tous les soirs chez madame du Barry pour la tenir,

disaient-ils, bien au fait de l'intérieur du roi. M. de Choiseul, de

son côté, se retirant chez lui avec les femmes de l'ancienne société

de madame de Pompadour, se persuada que les choses iraient de cette

manière, et que, tandis que madame du Barry resterait la maîtresse des

plaisirs, il pourrait rester le maître des affaires.

[369] Anne de Beauvau-Craon, née en 1707, mariée en premières

noces à Jacques de Lorraine, prince de Lexing, et, en secondes

noces (1739), à Pierre de Lévis duc de Mirepoix, maréchal de

France.

[370] Marie-Louise, princesse Jablonowska, née en 1700, épousa,

en 1730, Anne de la Trémoille, prince de Talmont. Elle mourut en

1773.--Son père était le cousin germain du roi Stanislas.

Cette situation assez belle en apparence, mais qui ne pouvait durer,

subsista néanmoins pendant quelque temps. Les intrigues survinrent

cependant. M. le maréchal de Richelieu introduisit M. d'Aiguillon[371],

et les critiques sur l'administration de M. de Choiseul commencèrent à

se faire jour. Les ministres, jaloux de l'influence absolue qu'il

exerçait, vinrent grossir la petite cour de la favorite: M. de la

Vrillière[372], M. Bertin[373], arrivèrent les premiers; le manteau

de l'abbé Terray[374] et la simarre du chancelier de Maupeou[375]

s'offrirent gaîment aux écarts de la poudre de sa toilette. Bientôt,

on entama contre M. de Choiseul une guerre sourde, à laquelle madame

du Barry n'avait encore aucune part. Elle était flattée, amusée même,

des visites de ces messieurs; elle avait assez de sens pour y trouver

quelque bassesse. Elle n'avait ni ne voulait prendre le goût des

affaires; son but était rempli, sa position était faite, et elle ne

désirait que d'en jouir. Quelquefois seulement, elle se permettait et

encourageait quelques sarcasmes contre les femmes de l'ancienne

société, pour affranchir le roi de toute espèce de regrets de les

avoir perdues, mais elle ne s'était encore rien permis contre M. de

Choiseul. L'éclat dont il était environné lui imposait, et quelques

égards l'auraient maintenue dans une neutralité à laquelle elle était

tout à fait disposée. Une visite de dix minutes pendant une des

chasses du roi, l'aurait à cette époque éblouie, enchantée; le roi

auquel elle n'aurait pas manqué de le dire à son retour, en aurait été

très aise. Une limite décente aurait été ainsi tracée entre eux, et

cela eût suffi pour étouffer les intrigues dans leur berceau. M. de

Choiseul se montrait disposé à cette démarche, mais la morgue des

femmes qui l'entouraient en décida autrement. Nul rapport ne put

s'établir. La séparation des partis se marqua, et madame du Barry, qui

n'aurait voulu s'occuper que de pompons, de joyeusetés et de plaisirs,

se trouva obligée à se mêler d'affaires, et à recevoir contre son gré

des leçons de politique qu'elle tâchait de répéter ensuite le moins

gauchement qu'il lui était possible. Deux années presque entières

s'écoulèrent sans que les ennemis de M. de Choiseul gagnassent du

terrain. Chaque jour, ils accusaient la favorite de mal entendre, et

de rendre encore plus mal les leçons continuelles dont ils la

fatiguaient. Les choses en étaient à ce point, lorsque au milieu de

l'année 1770 une grande querellé vint établir le champ de bataille sur

lequel tous ces intérêts de cour devaient se rencontrer.

[371] Armand Vignerod Duplessis-Richelieu, duc d'Aiguillon,

appartenait à la famille du cardinal. Né en 1720, il devint

gouverneur de l'Alsace, puis de la Bretagne, où il eut à soutenir

une longue lutte contre le parlement de Rennes. Très hostile à

Choiseul, il le remplaça en 1770 aux affaires étrangères. C'est

pendant son ministère qu'eut lieu le partage de la Pologne. Exilé

à l'avènement de Louis XVI, il mourut en 1782.

[372] Louis Phélippeaux, comte de Saint-Florentin, duc de la

Vrillière, né en 1705, succéda à son père comme secrétaire d'État

de la maison du roi (1725). Il fut nommé ministre d'État en 1751,

et créé duc en 1770. Il quitta le ministère en 1775 et mourut

deux ans après.

[373] Henri Bertin, né en 1719, d'une ancienne famille de robe.

Conseiller au parlement (1741). Président du grand conseil

(1750). Intendant du Roussillon, puis de Lyon. Lieutenant général

de la police (1757). Contrôleur général (1759-1763). Forcé de

quitter ce poste devant l'hostilité du parlement, il resta

néanmoins ministre d'État. En 1774 il fut un instant secrétaire

d'État aux affaires étrangères. Il mourut en 1792.

[374] Alors contrôleur général.

[375] René de Maupeou, né en 1714. Conseiller au parlement.

Président à mortier (1743). Premier président (1763). Il fut

nommé chancelier en 1768. Il entreprit de débarrasser l'autorité

royale de l'hostilité permanente des parlements. Il chassa

l'ancien parlement et le remplaça par un autre, créé de toutes

pièces, et que l'histoire connaît sous le nom de parlement

Maupeou (janvier 1771). Maupeou fut exilé à l'avènement de Louis

XVI, et mourut en 1792.

Un navigateur français avait pris possession des îles Falkland, depuis

longtemps abandonnées[376]. L'Espagne les revendiqua, remboursa les

frais de l'établissement qu'il avait formé et prétendit constater son

droit de propriété en y envoyant une petite garnison, qui certainement

n'aurait eu aucune influence sur le commerce de personne. Mais

l'Angleterre, inquiète de tout en ce genre, et se prévalant d'un

article assez vague de la paix d'Utrecht, intervint pour soutenir que

c'était à elle que ces îles devaient appartenir, et qu'elle seule

avait le droit de les faire occuper. Elle menaça l'Espagne et commença

quelques armements dont les premiers frais valaient dix fois plus que

la possession contestée, mais qui décelaient le secret désir d'arrêter

la restauration de la marine d'Espagne et celle de la marine

française. La marine de France surtout commençait à sortir de

l'anéantissement où l'avait mise la guerre de Sept ans, terminée par

le malheureux traité de 1763. M. de Choiseul n'hésita pas à se

prononcer fortement pour l'exécution du pacte de famille qui était son

ouvrage; et son cousin le duc de Praslin, qui, depuis cinq ans, avait

travaillé sans relâche et avec succès, au rétablissement de la marine,

se réunit à lui dans le conseil, pour provoquer les mesures les plus

violentes. Elles n'étaient guère plus analogues à l'état des finances

d'Espagne qu'à celui des finances de France. La cour de Madrid le

laissait bien entendre, avec soumission cependant, car depuis le

traité de 1761, elle s'était entièrement abandonnée aux directions du

cabinet de Versailles. M. de Choiseul croyant voir dans la reprise des

hostilités et dans une guerre dispendieuse, un moyen sûr pour rester

en place et pour renverser l'abbé Terray, soutenait la cause de

l'Espagne plus vivement que la cour de Madrid même, et inspirait au

ministère espagnol, des réclamations et des instances auxquelles il

prétendait ensuite qu'il n'était pas possible d'échapper. Le

contrôleur général qui, par des opérations entachées de mauvaise foi,

avait tari la source des emprunts, se trouvait à bout de voies; il ne

savait comment fournir aux demandes de fonds dont l'accablait le

ministre de la marine. Le conseil du roi était devenu une espèce

d'arène, où les deux ministres influents battaient journellement leurs

adversaires. Madame du Barry s'informait, au sortir de chaque

conseil du résultat de ces discussions, dont le roi revenait toujours

rangé à l'avis de M. de Choiseul. Déjà il était sourdement question du

renvoi de l'abbé Terray, et par un canal très sûr et inaperçu, la

favorite se trouvait secrètement disposée à l'abandonner et à

approuver la proposition que M. de Choiseul allaient faire de mettre

en sa place le conseiller d'État Foulon, directeur des finances de la

guerre et de la marine, homme possédant assez bien l'art des virements

dans les fonds de ces deux grands départements, et auquel une sorte de

langage mystérieux faisait croire des idées et des ressources. Par

suite des affaires de fournitures que M. du Barry avait protégées dans

ces deux départements, M. Foulon avait formé avec lui une liaison qui

l'assurait de son faible suffrage.

[376] Les îles Falkland ou Malouines sont situées dans l'océan

Atlantique méridional, au large de la côte est de la Patagonie.

Découvertes au XVIe siècle, elles restèrent longtemps sans maître

reconnu. Bougainville y conduisit en 1763 une colonie de

Français; mais ceux-ci furent au bout de deux ans dépossédés par

les Espagnols. Les Anglais intervinrent alors. En 1771, l'Espagne

leur céda définitivement ces îles, et elles appartiennent

aujourd'hui, sans contestation, à l'Angleterre.

Les attaques réitérées contre M. de Choiseul ne produisant aucun

effet, il s'éleva quelque inquiétude autour de madame du Barry. Sa

cousine Chon, placée auprès d'elle, dans un état demi-subalterne,

instruite de tout ce qui se passait, et alarmée de la puissance que la

guerre et un nouveau contrôleur général pouvaient donner à M. de

Choiseul, vint à Paris consulter M. du Barry, qui dans la vie

continuelle d'expédients qu'il avait menée, avait pris une certaine

habitude des affaires. M. du Barry tout enorgueilli du retour de ses

parentes à la ressource de ses conseils, imagina d'aller secrètement

trouver l'abbé de la Ville[377], un des premiers commis du département

des affaires étrangères. Celui-ci était un ex-jésuite, ambitieux

honteux, que quelques évêques du parti des jésuites avaient souvent

bercé de l'espérance de parvenir au ministère à son tour. Son petit

rôle se trouvait effacé par l'éclat du crédit de MM. de Choiseul,

auxquels il témoignait une soumission monacale, dont M. le duc de

Choiseul n'était pas tout à fait la dupe. M. du Barry qui portait avec

lui une intrigue et du pouvoir, eut à peine besoin de faire briller

aux yeux de l'abbé de la Ville l'espoir du ministère. Il le trouva

très au fait de l'affaire des îles Falkland, et disposé à faire valoir

les embarras pour la France d'une guerre nouvelle et sûrement

dispendieuse: «La cause est bien légère, dit l'abbé, et le vrai but ne

peut être que l'intérêt ministériel de MM. de Choiseul. Au point où en

sont les choses, ajouta-t-il, il n'y a qu'un moyen de l'empêcher: il

faudrait que le roi prît sur lui d'écrire une lettre confidentielle à

Sa Majesté Catholique. Il aurait infailliblement par sa réponse la

preuve qu'elle est disposée à éviter la guerre en renonçant aux îles

Falkland, objet de tant de bruit.»--Il n'en fallait pas davantage à du

Barry, qui se rendit immédiatement chez sa belle-sœur, et

l'endoctrina assez bien pour qu'elle pût développer au roi cette idée

en s'en appropriant l'invention, et pour achever de lui donner

confiance en la bonté de sa tête, elle lui dit: « Je parie que si vous

aviez le courage d'envoyer chercher l'abbé de la Ville, de lui

ordonner de vous parler vrai sur le succès de cette démarche directe

vis-à-vis du roi d'Espagne, il ne pourrait pas se refuser à

l'approuver, et par là vous auriez la mesure de cette grande fidélité

avec laquelle vous croyez être servi par M. de Choiseul.»--Le roi, de

plus en plus frappé de l'intelligence de sa maîtresse, lui dit: «Mais

sous quel prétexte puis-je envoyer chercher cet abbé? Le duc de

Choiseul le saura.--Que vous êtes simple et bon, lui répliqua-t-elle

alors, je ne le connais pas, moi, je ne l'ai jamais vu, mais je me

charge de le faire trouver ici, et pour vous mettre plus à votre aise,

je prétends l'y faire venir à la chute du jour, habillé en séculier,

avec une bourse à sa perruque et l'épée au côté.»--Le roi, animé par

le plaisir de voir mêler ainsi les moyens les plus comiques aux plus

sérieuses affaires, y donna son consentement. L'abbé, aussitôt

prévenu, se rendit dès le soir même en habit gris, à cet honorable et

mystérieux rendez-vous. Peu de moments après le roi y arriva, et après

quelques plaisanteries sur le costume, prit le ton de maître, mais de

maître confiant. Il dit à l'abbé qu'il avait le projet d'écrire au roi

d'Espagne, et qu'il exigeait de sa fidélité de lui dire franchement ce

qu'il pensait des dispositions réelles de Sa Majesté Catholique, ainsi

que de sa lettre. L'abbé de la Ville ne manqua pas de répondre que si

les souverains se mettaient ainsi à traiter leurs affaires, ils les

arrangeraient bientôt et rendraient le métier de leurs ministres et de

leurs ambassadeurs bien peu nécessaire. Le roi satisfait, fit ensuite

quelques reproches à l'administration de M. de Choiseul. L'abbé, avec

une réserve qui laissait apercevoir qu'il était de la même opinion,

s'abstint de parler contre son ministre, et par respect pour son

maître, dit qu'il ne se permettrait pas non plus de le défendre.

L'entretien ne dura pas longtemps. Le roi congédia l'abbé avec les

marques de la plus grande bienveillance, et celui-ci sortit la tête

remplie de chimères. Le roi se trouva donc tout résolu à écrire au roi

d'Espagne. Comme un peu d'amour-propre l'avait empêché de dire à

l'abbé de la Ville de lui faire la minute de sa lettre, il se mit à

chercher dans sa tête comment il la tournerait. La première

phrase venait difficilement. «Vous ferez cela tout de travers, lui dit

madame du Barry, laissez-moi vous en faire le projet.» Il y consentit

en riant. Et aussitôt un courrier de mademoiselle Chon est expédié

pour faire venir dans la nuit même à Luciennes M. du Barry, celui

qu'on appelait le roué, pour y faire cette importante composition. Du

Barry se mit en route à minuit, et comme il faisait un temps très noir

et que les eaux étaient débordées, il versa et pensa se noyer à

l'abreuvoir de Marly. Mais enfin il arriva, se sécha et fit ensuite

son petit travail comme il put. La lettre contenait en substance:

«Que n'ayant eu que trop de guerres à soutenir dans le cours de son

règne, parvenu à un âge où il ne lui restait plus à souhaiter que de

finir en paix sa carrière, et d'en employer la fin à remettre l'ordre

dans son administration intérieure et surtout dans ses finances, il

confiait amicalement ce désir à son cousin, en l'assurant toutefois,

que si l'intérêt de la monarchie espagnole ou de son propre honneur

lui paraissait mériter qu'il passât par-dessus cette grande

considération, il n'hésiterait pas d'y souscrire d'après la réponse

qu'il lui ferait par la voie du courrier particulier qu'il lui

envoyait.»

[377] L'abbé Jean-Ignace de la Ville, né en 1690. Ministre de

France à la Haye (1743), premier commis au département des

affaires étrangères (1755), évêque _in partibus_ de Triconie et

directeur des affaires étrangères (1774). Mort en 1774. Il était

entré à l'Académie en 1746.

Madame du Barry copia de sa main ce projet de lettre; le lendemain

matin elle le fit transcrire par le roi sur sa propre table; et son

coiffeur partit chargé de cette grande mission à laquelle il n'employa

que dix-huit jours. La réponse de Charles III[378], composée par

O'Reilly[379], qui était l'homme de sa confiance particulière, fut

telle qu'on la désirait. Il y donnait au roi, son cousin, les plus

grands éloges sur le sentiment d'humanité qui le guidait, protestait

de l'entière conformité de ses vœux personnels, et s'abandonnait

absolument à sa décision.

[378] Charles III, roi d'Espagne, fils de Philippe V et

d'Elisabeth Farnèse naquit en 1716. Il régna d'abord sur Parme,

dont il avait hérité par sa mère (1731), puis sur le royaume des

Deux-Siciles (1734). En 1759, il fut appelé au trône d'Espagne,

par la mort de son frère Ferdinand VI. Il mourut en 1788.

[379] Alexandre, comte O'Reilly, né en Irlande vers 1730, entra

d'abord dans l'armée espagnole, passa de là en Autriche, où il

servit sous les ordres de son compatriote Lascy (1757), prit

ensuite du service en France, pour retourner de nouveau en

Espagne où il obtint le grade de colonel. Il devint

successivement gouverneur de Madrid, inspecteur général

d'infanterie et capitaine général d'Andalousie. La mort de

Charles III, le fit tomber en disgrâce (1788). Il allait prendre

le commandement de l'armée contre la France lorsqu'il mourut

(1794).

Rien ne parut plus évident alors au roi que l'intrigue de MM. de

Choiseul. Les querelles parlementaires qui existaient à la même

époque, et dans lesquelles ils avaient pris parti contre le

chancelier, les firent représenter comme des hommes qui sacrifiaient

les affaires intérieures aussi bien que celles du dehors à leur

excessive ambition. Les propos de leur société intime furent

rapportés, exagérés et envenimés de toutes les manières. Le roi,

pendant le voyage du courrier, avait commencé à leur témoigner de la

froideur; elle se tourna en répugnance à son retour, et pendant les

trois ou quatre jours qui précédèrent leur disgrâce, ils ne purent

obtenir ni conversation, ni travail avec lui. Il en résulta même que

M. le duc de Choiseul, qui avait dans son portefeuille le compte des

dépenses de ses deux départements pendant l'année 1770, ne put le

faire approuver et signer par le roi et perdit ainsi près de quinze

cent mille francs de fonds non employés, que le roi, suivant son

usage, lui accordait comme gratification à la fin de chaque service.

Enfin le 23 décembre 1770, le roi ayant pris courage, envoya, au

moment de partir pour la chasse, M. de la Vrillière porter à M. de

Choiseul une lettre très sèche par laquelle il l'exilait à Chanteloup,

et une, un peu moins sévère à M. de Praslin, pour lui prescrire de se

retirer immédiatement à Praslin. Le roi était si rêveur pendant toute

cette journée, et tira tant de fois sa montre, qu'on put aisément

juger qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire. Il ne parut un

peu à son aise, que lorsqu'il apprit à son retour à Versailles que ses

ordres avaient été exécutés avant midi, et qu'il avait trois

départements à donner. C'est alors que madame du Barry commença

réellement à jouer le grand rôle de favorite. Elle fit accorder, par

l'influence de M. le prince de Condé, le département de la guerre, à

M. de Monteynard[380], ancien lieutenant général, officier médiocre et

ministre plus médiocre encore. La marine, par la protection du

chancelier de Maupeou, fut confiée à M. de Boynes[381], conseiller

d'État qui avait fourni le projet du remplacement du parlement par le

grand conseil; et les affaires étrangères, qu'elle ne put de plein

saut, faire donner au duc d'Aiguillon, passèrent provisoirement dans

les débiles mains de M. de la Vrillière. L'abbé de la Ville, qui vit

des fenêtres de son bureau tous ces changements et ces départs,

ne perdit pas encore tout à fait espérance. Mais deux mois après,

lorsque madame du Barry eut triomphé de la répugnance que le roi avait

pour M. d'Aiguillon, il se trouva fort heureux de recevoir pour

récompense l'évêché _in partibus_ de Triconium, avec une abbaye. Le

roi ne voulut point qu'il quittât les bureaux où il le croyait

nécessaire.

[380] Louis-François marquis de Monteynard, né en 1716, au

château de la Pierre, en Dauphiné, d'une vieille famille noble de

cette province. Maréchal de camp (1748), inspecteur général

d'infanterie, lieutenant général (1759), secrétaire d'État à la

guerre (1771-1774).

[381] Etienne-François Bourgeois de Boynes, maître des requêtes,

procureur général près la chambre royale (1753), intendant de la

Franche-Comté, premier président du parlement de Besançon (1757),

conseiller d'État (1761), ministre de la marine (1771). Il donna

sa démission en 1774 et mourut en 1783.

C'est ainsi que finit ce ministère, qu'on peut appeler un règne de

onze ans, qui a laissé quelques noms propres et très peu de faits pour

l'histoire. Un simple résumé, et les traits caractéristiques des

personnages qui ont eu quelque influence ou quelque part dans les

affaires de ce temps, aideront à déterminer l'importance que cette

période doit obtenir dans nos annales.

Le traité de 1756, qui y tient une grande place, avait été fait avec

une précipitation inconcevable, où tout montre l'entraînement que

donnait l'humeur du traité signé au mois de janvier précédent entre

l'Angleterre et la Prusse. L'irréflexion ressort de tous les articles.

Certes, si le traité de 1756 eût été médité, s'il eût été fait par des

esprits plus calmes, si l'on eût été bien pénétré du danger que

courait la France en unissant, à une pareille époque, sa cause à celle

d'une puissance qui avait sur le continent tant de sujets de

querelles, on n'eût pas consenti à ce que, par la principale condition

du traité, on exceptât du _casus fœderis_, la guerre qui éclatait au

moment même entre la France et l'Angleterre. On n'eût point été dupe

de cette apparence de réciprocité qu'établissait la garantie mutuelle,

quand cette garantie ne s'étendant qu'aux possessions que les

puissances contractantes avaient en Europe, assurait à l'Autriche tout

son territoire, et permettait, sans qu'il y eût aucune infraction de

commise, que la France occupée et épuisée par la guerre continentale,

perdît ses plus belles colonies. Mais il est juste de dire, que M. de

Choiseul n'a point été consulté et qu'il n'assista à aucune des

conférences dans lesquelles on arrêta les stipulations de ce fameux

traité. Il était à Rome, tout entier aux affaires de la Rote, ou aux

querelles des jésuites, lorsque M. l'abbé de Bernis et M. de

Stahremberg négociaient à Versailles. M. de Choiseul ne revint de Rome

qu'à la fin de cette même année 1756. Il convient donc de décharger sa

mémoire de la signature du traité, en le laissant toutefois sous le

poids de l'accusation d'un grand nombre de ses suites et de ses

funestes conséquences.

Entraîné, comme il l'était dans le tourbillon des affections et des

intérêts de madame de Pompadour, il s'identifia avec le nouveau

système, se flattant toutefois de pouvoir en arrêter les dangers par

une surveillance continue, dont la légèreté de son caractère le

rendait parfaitement incapable. Il lui aurait fallu toujours à ses

côtés M. Pfeffel[382], pour appeler sans cesse son attention sur les

empiétements imperceptibles par lesquels la cour de Vienne, habile en

ce genre, augmentait journellement son influence, en faisant prévaloir

ses prétentions dans toutes les questions qui touchaient à la

constitution germanique, tandis que le garant de cette grande charte,

le protecteur du traité de Westphalie, le roi de France en un mot,

devint, presque sans s'en apercevoir, l'instrument des entreprises et

des succès de cette ambition graduelle.

[382] Christian-Frédéric Pfeffel, fils de Jean-Conrad Pfeffel,

jurisconsulte et diplomate français. Né à Colmar en 1726, il fut

d'abord secrétaire d'ambassade au service de la Saxe (1754). En

1758, il fut appelé à Paris par le cardinal de Bernis qui le

nomma conseiller de légation à Ratisbonne, puis chargé d'affaires

par intérim près la diète. En 1761, il entra au service du duc de

Deux-Ponts, qui le nomma résident en Bavière. De nouveau appelé à

Versailles en 1768, il fut attaché au département des affaires

étrangères en qualité de jurisconsulte du roi. Il resta à ce

poste jusqu'à la Révolution. Destitué en 1792, il rentra au

service du duc de Deux-Ponts et mourut en 1807.

Ce serait, au reste, une erreur de croire, que ce que je blâme le plus

dans le traité de 1756, soit le nouveau système d'alliance qu'il

établit, et la nouvelle direction qu'il devait donner à la politique

française. Les Français, habitués depuis longtemps à regarder

l'Autriche comme une puissance rivale, naturellement ennemie, que la

France doit toujours redouter, considèrent une alliance avec elle

comme une chose monstrueuse, absolument contre nature. Le préjugé

influe beaucoup sur cette manière de voir; il faudrait peut-être en

chercher l'origine dans les rivalités personnelles des souverains qui

se sont disputé la domination de l'Italie, plutôt que dans une

rivalité des deux puissances, fondée sur la nature des choses; mais de

nos jours encore, ce préjugé est trop fort et trop généralement

répandu, pour que je ne sente point la nécessité d'expliquer à ce

sujet toute ma pensée.

Les alliances qui ont la conquête pour objet sont pernicieuses;

d'abord, pour ceux contre qui elles sont dirigées, et en définitive,

pour ceux mêmes qui les ont faites. Mais quel que soit l'événement,

elles ne sauraient jamais être durables par mille raisons: j'en ai

rapporté quelques-unes plus haut. Ces alliances ne peuvent donc, en

aucun cas, former un système politique, et il serait hors de propos

d'en parler.

Mais des alliances peuvent avoir pour but, non de faire la guerre,

mais de rétablir ou de maintenir la paix; non d'acquérir des

provinces, mais d'assurer à chacun des contractants la conservation de

ses possessions;--non de mettre en péril la tranquillité des autres

États, mais d'empêcher qu'aucun État puisse menacer la sécurité

d'un autre. Personne ne niera que des alliances dont toutes les

conditions seraient calculées de manière à atteindre ce but, ne

présentassent des avantages inappréciables. Mais bien peu de

puissances peuvent contracter des alliances semblables. Les grandes

puissances, ou plutôt des puissances de premier ordre, le peuvent

seules.

Il faut ensuite que leur position géographique ne soit pas un obstacle

au développement de leurs moyens d'influence. Ainsi l'Espagne ne

pourrait entrer avec fruit dans une alliance de cette sorte; car, à

moins que l'alliance ne s'appliquât spécialement à des relations et à

des intérêts maritimes, elle n'y apporterait qu'une influence

infiniment moindre que ne semblerait le promettre sa force absolue.

Cette influence même, à vrai dire, serait à peu près nulle.--La Prusse

est géographiquement une puissance si mal constituée, qu'elle ne peut

pas ne pas être animée de l'esprit de conquête, et qu'elle ne peut

point ne pas être dépendante. Avec une assez grande étendue de côtes,

sans pouvoir créer une marine militaire, attendu que ses revenus

bornés ne suffisent qu'à grand'peine à l'entretien de ses armées de

terre, elle sera toujours, à cet égard, à la merci de l'Angleterre qui

peut en un instant ruiner tout son commerce. Obligée de tenir ses

forces disséminées sur une bande longue et étroite, elle sera toujours

dépendante de la Russie, qui peut envahir le duché de Posen et la

Silésie, avant qu'une armée prussienne ait été réunie.

Et pourtant, malgré une situation qui semblerait devoir commander le

repos, ou n'admettre la possibilité d'en sortir que par une

impulsion étrangère, le sentiment de sa propre conservation fait à la

Prusse une sorte de nécessité de tendre toujours à faire des

conquêtes. Un État dont la configuration est telle, que le résultat

d'une seule bataille peut être de le couper en plusieurs morceaux, de

manière à intercepter toute communication entre eux, est dans une

situation trop périlleuse et trop précaire, pour qu'il ne cherche pas

constamment à en changer, et il paraît inévitable ou que la puissance

prussienne périra bientôt, ou qu'elle réunira sous sa domination une

partie considérable de l'Allemagne. Il est bien vrai qu'à l'époque

dont nous parlons et avant le partage de la Pologne[383], elle n'était

pas exposée aux mêmes dangers, parce qu'elle n'occupait pas le même

rang; mais si elle doit plus d'éclat à l'ambition du prince célèbre

qui lui a fait prendre celui qu'elle occupe aujourd'hui, elle ne lui

devra point d'avoir rendu son existence permanente plus solidement

assurée.

[383] Il y eut trois partages de la Pologne en 1772-1773, en

1793, en 1795. En 1773, la Prusse obtint le pays de Warmie, les

palatinats de Pomérélie, et de Culm. En 1793, Dantzig, Thorn,

Czenstochau et la meilleure partie de la Grande-Pologne. En 1795,

la partie des palatinats de Podlachie et de Masovie située à

droite du Bug, et au nord elle s'étendit jusqu'au Niémen.

La Russie, avant qu'elle ait pris une place dans le système politique

de l'Europe, n'avait jamais eu avec la France aucune relation suivie;

jamais aussi elle n'en eut d'intimes, depuis qu'elle s'est introduite

en Europe, si ce n'est à une époque récente où tous les rapports

naturels des différents États se trouvèrent détruits, et où ces deux

puissances étant restées seules entières sur le continent, leurs

gouvernements s'allièrent, l'un pour parvenir plus facilement

à faire de nouvelles conquêtes, l'autre dans l'espoir de les

partager[384]. De telles vues ne pouvaient manquer de mettre

promptement aux prises les deux alliés. Dans la lutte qui s'engagea,

la Russie courait peu de risques. Nous touchons encore aux dangers

auxquels la France s'est trouvée exposée. Elle porte actuellement la

peine de l'ambition qui l'avait rapprochée de la Russie. A l'avenir,

ce ne pourrait être encore que le même motif qui les réunît l'une et

l'autre. Les anciens rapports entre les différents États de l'Europe

ont été ou rétablis ou remplacés par des rapports nouveaux. Mais la

France et la Russie n'ont toujours aucun intérêt commun; tous ceux qui

les divisaient autrefois doivent les diviser désormais, s'il est

possible encore davantage. Et si, contre tous, les conseils de la

prudence, il pouvait arriver un jour que la France recherchât une

seconde fois cette alliance, l'effet inévitable et immédiat qu'elle

aurait, serait de produire un rapprochement intime entre l'Autriche et

la Prusse, qui, remontées au rang d'où elles étaient déchues, sont

aujourd'hui en état de veiller à leur propre conservation, et ne sont

plus réduites à attendre avec résignation leur salut des incertaines

combinaisons du hasard. Quelque peu de sûreté que présente l'alliance

de la Prusse, l'Autriche, n'ayant plus à choisir serait bien dans la

nécessité de s'en contenter. La France, alors, se serait placée dans

une position si fausse, que ce qu'il y aurait de plus à craindre pour

elle, serait que l'Autriche et la Prusse ne vinssent à succomber. Car,

si cela arrivait, les mêmes causes qui ont déjà changé en ennemis des

alliés si peu faits l'un pour l'autre, les auraient bientôt divisés

encore, et le succès de la nouvelle lutte qui s'engagerait entre

eux, serait bien moins douteux que celui de la première que la France

avait commencée, en traînant sous ses drapeaux les forces de presque

toute l'Europe. Un rapprochement aux dépens de la France ne manquerait

pas de s'opérer entre les trois puissances du Nord, et on verrait une

répétition des événements de 1813 et 1814, et probablement avec des

conséquences encore plus fâcheuses.

[384] Traité de Tilsitt.

Tout bien considéré, je ne vois que la France et l'Autriche qui

puissent former une alliance dans le but que j'ai indiqué. Leur

étendue, leur puissance, leurs richesses sont telles, qu'elles n'ont

rien à envier à personne, rien à désirer que de conserver ce qu'elles

possèdent. Elles ont la force nécessaire pour maintenir par leur

accord tout en repos autour d'elles. Les plus fortes puissances du

centre de l'Europe, elles seraient aussi les plus fortes de l'Europe

entière, si, depuis un siècle, il ne s'en était élevé une au nord,

dont les effrayants et rapides progrès doivent faire craindre que tant

d'envahissements par lesquels elle s'est déjà signalée, ne soient

encore que le prélude d'envahissements toujours croissants qui

finiront par tout engloutir. Le commun danger dont cette puissance

menace l'Autriche et la France, doit être pour elles un lien de plus,

et même le plus fort de ceux qui doivent les unir. L'une y est plus

prochainement exposée, mais dès que celle-ci aurait succombé, l'autre

ne saurait manquer de succomber à son tour; et avec elle, tout le

reste de l'Europe.

On voit par là combien a fait de mal, surtout pour l'avenir, l'homme

qui, en forçant l'Autriche à se précipiter dans les bras de la Russie,

a avancé peut-être de plusieurs siècles la domination que prendra

cette puissance. Dieu veuille que les cabinets de l'Europe soient

assez éclairés pour ne pas la rendre prochaine!

Dans le siècle dernier on a fait trop peu d'attention aux pas de géant

de la Russie, dès qu'elle a commencé à se montrer. Parce que, pendant

des siècles, son nom était resté pour ainsi dire inconnu, on n'a pas

imaginé que déjà elle était à craindre. On n'a pas su voir qu'un pays

qui, par son étendue et ses immenses déserts, et par la rigueur de son

climat est à l'abri de toute invasion, a sur les autres

d'incalculables avantages; que, n'ayant rien à faire pour la défense,

il peut réunir tous ses efforts pour l'attaque; que le peuple encore

tout barbare qui l'habite, joignant un courage féroce à une

grossièreté d'organes qui en double la force, une soumission absolue à

une obéissance passive, n'ayant que des besoins peu nombreux et qui ne

dépassent point les bornes du nécessaire le plus strict, est, entre

les mains de son gouvernement, un instrument aussi facile à manier

qu'il est formidable. Quoique tout cela fût palpable, on n'en

soupçonna rien; la petite vanité de quelques philosophes ayant été

flattée, il n'en fallut pas davantage pour qu'ils se missent à vanter

et Catherine II et son gouvernement, et son pays, et même ses

conquêtes. On les crut sur parole et sans examen, et bientôt la mode

vint d'admirer ce que l'on ne connaissait point, et qui n'aurait dû

inspirer que de la crainte. Qu'était-ce cependant, et qu'est-ce

toujours que cette nation, ce peuple, ce gouvernement que les

philosophes du XVIIIe siècle se sont mis si inconsidérément à prôner?

Il est assez curieux d'observer que dans le même temps qu'ils se

portaient accusateurs de tous les gouvernements de l'Europe civilisée

qu'ils représentaient comme absolus, comme oppresseurs, comme

ayant usurpé les droits des peuples, ils aient réservé toutes leurs

louanges pour un gouvernement despotique de sa nature; qu'ils se

soient attendris sur le prétendu esclavage des peuples civilisés, et

déjà depuis longtemps affranchis du lien antique de la servitude, et

qu'ils n'aient rien trouvé à dire sur le sort de tout un peuple de

serfs. Car il n'y a point de classe moyenne en Russie, mais seulement

un petit nombre de maîtres et une multitude d'esclaves[385]. Cela seul

suffit pour juger quelle distance il y a de ce pays aux autres.

[385] L'affranchissement des serfs en Russie ne date que de 1861.

C'est l'œuvre de l'empereur Alexandre II.

On sent que rien de ce qui fait la véritable gloire d'une nation ne

doit s'y trouver; que là où la presque totalité des sujets est la

propriété de quelques autres, il ne saurait y avoir ni générosité ni

noblesse de sentiments. En effet, les sentiments élevés ne se font pas

remarquer chez ce peuple, soit parmi les maîtres, soit parmi les

serfs. On parle un peu de la bonté des premiers, de leur douceur

envers leurs paysans, du bonheur dont ils les font jouir. Mais cette

douceur, ce bonheur sont juste ce qu'il faut pour que le serf ne soit

pas porté, par un trop grand malaise, à penser à la possibilité de

changer de mode d'existence. C'est assurément là un bien mince sujet

d'éloge. Quoi qu'il en soit, au reste, de l'opinion que l'on peut

avoir des vertus et des vices inhérents à une telle organisation

sociale, ce qui est certain pour tout le monde, c'est que l'influence

sur le reste de l'Europe d'une nation encore complètement barbare,

quelque forme, quelque couleur que prenne son gouvernement,

serait une grande calamité. Que serait-ce donc de sa domination[386]?

[386] Lorsque ce morceau fut écrit en 1816, l'Autriche paraissait

en effet la barrière la plus naturelle à opposer à une barbarie

menaçante. Mais depuis cette époque, dans la masse effrayante des

événements qui se sont passés de toute part, dans les

combinaisons nouvelles qui ont affranchi les esprits comme les

territoires, l'Autriche est restée stationnaire; elle est restée

vieille et isolée au milieu de l'Europe, tandis que le nord a

fait des progrès réels; la liberté s'y introduit enfin dans

toutes les branches de l'administration et des relations

politiques. La Prusse, de protégée est devenue protectrice. La

France s'est donné une forme de gouvernement qui consacre toutes

les franchises contre lesquelles l'Autriche se défend. Dès lors

les alliances naturelles ne sauraient être les mêmes, car ce qui

désormais doit faire la base de tout traité durable, c'est ce qui

appelle, étend et consacre les bienfaits de la civilisation

(1829) (_Note du prince de Talleyrand_).

Ce n'est pas, on le voit, l'alliance en elle-même avec l'Autriche que

je blâme dans le traité de 1756, puisqu'une alliance semblable est, à

mon avis, le seul moyen de prévenir cette calamité ou d'en reculer

l'époque. Ce sont les petits motifs qui ont porté à faire ce traité,

les petites conceptions qui y ont présidé, les petits résultats qu'on

a préparés, les petites passions par lesquelles on s'est laissé

conduire; car tout a été petit dans cette circonstance.

Ce n'est pas non plus d'avoir laissé subsister ce traité dont il n'est

pas l'auteur, que je blâme M. de Choiseul; c'est de n'avoir pas,

pendant toute la durée de sa longue et toute-puissante administration,

songé un seul moment à donner une direction vraiment utile à ce

nouveau système d'alliance, ou plutôt c'est d'avoir adopté ce système

et de n'avoir même pas entrevu de quelle manière il pouvait devenir

avantageux. Un des reproches les plus graves qu'ait mérités M. de

Choiseul est assurément de n'avoir rien vu de ce qui se passait dans

le nord; de n'avoir rien prévu de ce qui s'y préparait, et, par

conséquent, de n'avoir pourvu à rien. Cela seul suffirait pour

justifier tout ce que j'ai dit de sa légèreté, de son imprévoyance, et

du peu de profondeur de ses vues.

Cependant, comme il n'est pas refusé aux hommes légers et qui ont de

l'esprit, d'avoir ou d'adopter quelquefois des idées utiles pourvu

qu'elles ne leur donnent pas trop de peines de détail, M. de Choiseul

pressentant le jugement de l'histoire à son égard, voulut marquer son

ministère par un acte politique qui eût quelque éclat, et qui parût

_balancer l'alliance autrichienne_. Pour cela, il conçut le projet du

_pacte de famille_ avec le roi d'Espagne et les autres souverains de

la maison de Bourbon. Nous reconnaissons volontiers que ce pacte,

signé le 15 août 1761, était une conception vraiment digne d'un homme

d'État. Il offrait de grands avantages aux puissances qui s'unissaient

par cet acte important. Pour la France, en lui assurant toute sécurité

sur sa frontière des Pyrénées, il rendait son action beaucoup plus

libre sur ses autres frontières; il lui donnait l'appui de la marine

espagnole, qui, à son tour, recevait celui de la marine française; et

toutes les deux trouvaient des ressources dans les ports de Naples et

de la Sicile. Enfin, cette union des trois branches de la maison de

Bourbon, leur donnait la domination à peu près exclusive de la

Méditerranée.

Mais il aurait fallu, pour que le pacte de famille profitât réellement

aux trois puissances associées, qu'il eût été contracté au début de la

guerre de Sept ans et non à une époque où la France, déjà épuisée par

les désastres de cette guerre, dut entraîner l'Espagne dans sa ruine

et hâter par là, la décadence de cette dernière puissance. D'ailleurs,

comme nous l'avons dit plus haut, pour la France, le résultat le plus

clair de son alliance intime avec l'Espagne à cette époque, fut

de devoir lui abandonner la Louisiane pour l'indemniser de la perte

des Florides.

Si nous recherchons les autres actes du ministère de M. de Choiseul

que l'histoire a recueillis, nous trouvons d'abord l'occupation du

comtat d'Avignon, opération sans utilité et sans gloire. Une fantaisie

porta à s'en emparer, la peur du diable le fit rendre. On ne se donna

pas même la peine de justifier par une raison quelconque l'invasion ni

la restitution[387].

[387] Avignon fut occupé en 1768 par les troupes françaises. M.

de Choiseul était alors en lutte avec la cour de Rome au sujet

des jésuites. Le pape Clément XIII avait condamné, comme

attentatoires _à la liberté de l'Église, à la cause de Dieu et

aux droits du Saint-Siège_, les édits par lesquels les jésuites

avaient été expulsés des États catholiques. Toutes les puissances

résistèrent, prenant fait et cause les unes pour les autres.

Naples s'empara de Bénévent et de Ponte-Corvo. La France occupa

Avignon. Le successeur de Clément XIII, Clément XIV, ayant signé

le bref de suppression, Avignon fut évacué aussitôt après (1773).

La conquête de la Corse[388], qui date du même temps, doit passer pour

importante, si l'on veut oublier ce qu'elle a coûté d'hommes pour la

faire, et d'argent pour la conserver. Les avantages que l'on en

attendait pour la marine ont été à peu près nuls jusqu'à présent; mais

c'est dans la Méditerranée une province française qu'enviaient fort

les Anglais, avant de s'être emparés de Malte. Il y a des chances pour

que cette possession nous soit utile dans l'avenir.

[388] Les Génois cédèrent la Corse à la France en toute

souveraineté, moyennant la somme de deux millions. Traité de

Versailles du 15 mai 1762.

Une affaire de discipline intérieure et qui ne laisse pourtant pas que

de marquer dans le ministère de M. de Choiseul, a été la

destruction de l'ordre des jésuites[389]. Il avait cru rencontrer

souvent leur influence dans les affaires ecclésiastiques et dans les

querelles parlementaires; et quoique avec un clergé aussi éclairé,

aussi mêlé avec le grand monde que l'était celui de France, le travail

des jésuites eût moins d'inconvénients qu'il n'en aurait eu avec un

clergé sans lumières et sans consistance, peut-être était-il bien de

chercher à diminuer le crédit de cet ordre. On pouvait même vouloir le

détruire. Je n'examine pas cette question qui me conduirait trop au

delà de mon sujet. Mais toujours est-il vrai de dire, qu'un

gouvernement monarchique, tel qu'était celui de la France à cette

époque, pouvait trouver plus d'utilité que de danger à voir la

direction de l'esprit de famille, et jusqu'à un certain point de

l'esprit public, rester entre les mains des jésuites. On pourrait

remarquer à l'appui de cette opinion qu'en 1789, pas un des membres de

la minorité de la noblesse n'avait été élevé par les jésuites. Mais M.

de Choiseul, souverainement léger et ennemi de tous les pouvoirs qui

ne dérivaient pas de lui, détruisit les jésuites, uniquement parce

qu'il ne se croyait pas sur eux une influence première. C'était une

question d'État, il en fit une question d'intrigue. M. le duc de

la Vauguyon[390] et M. le Dauphin[391] les soutenaient; son intrigue

fut de les attaquer. Plus tard il fit la guerre aux philosophes (dans

la comédie qu'il fit faire par Palissot[392]) parce qu'ils lui

prenaient quelque portion de l'empire qu'il voulait exercer seul sur

son temps. Ce ne sont pas des raisons d'un ordre supérieur qui le

déterminèrent: il voyait des hommes qui s'étaient emparés de beaucoup

d'opinions, et il voulait, dans l'intérêt de son amour-propre,

disposer de toutes.

[389] A la fin du XVIIIe siècle, les jésuites se virent attaques

par toutes les puissances catholiques. Le Portugal donna le

signal (1759). La France vint ensuite (1762-64) puis l'Espagne

(1766), Naples, Parme (1767), Venise Modène, la Bavière. Enfin

Marie-Thérèse elle-même suivit le mouvement. Peu après (20

juillet 1773), le pape Clément XIV ordonnait la suppression de

l'ordre. En France, la lutte, engagée à l'occasion d'un incident

fortuit, fut vivement soutenue par Choiseul et les parlements, le

roi se laissant mener par eux. En 1762, les parlements de Paris,

Rouen, Bordeaux, Rennes, Metz, Pau, Perpignan, Aix, Toulouse,

condamnèrent au feu les statuts de la Société, et ordonnèrent à

ses membres de sortir du territoire de leur juridiction. Enfin,

en novembre 1764, une ordonnance royale supprima entièrement la

Société.

[390] Antoine-Paul-Jacques de Quelen, duc de la Vauguyon, naquit

le 17 janvier 1706. Colonel en 1733. Brigadier en 1743 pour sa

belle conduite durant la retraite de Prague. Maréchal de camp

après Fontenoy (1745) Lieutenant général en 1748. Il avait été

nommé menin du Dauphin en 1745. En 1758 il fut nommé gouverneur

de son fils aîné le duc de Bourgogne, et fut successivement

gouverneur de ses trois autres fils. Le Dauphin mourut entre ses

bras en 1765. Lui-même mourut en 1772.

[391] Louis, Dauphin, fils de Louis XV, né en 1729, mourut

prématurément en 1755. Il se maria deux fois; en 1745 avec

Marie-Thérèse d'Espagne morte l'année suivante sans enfants; en

1747 avec Marie-Josèphe de Saxe dont il eut quatre fils: le duc

de Bourgogne mort jeune, et les trois princes qui furent Louis

XVI, Louis XVIII et Charles X.

[392] Charles Palissot de Montenoy, poète français, né à Nancy

(1750). Il était le fils d'un conseiller du duc de Lorraine. On a

de lui plusieurs comédies et des poésies diverses. Il mourut en

1814. L'auteur fait ici allusion à la campagne que Palissot

soutint contre les philosophes; il ne cessa de les attaquer sur

le théâtre et dans ses vers notamment dans _le Cercle_, comédie

où il attaque Rousseau (1755), _les Philosophes_ (1760), _les

Petites Lettres sur de grands philosophes_ (1757) dirigées contre

Diderot, la _Dunciade_ ou _guerre des sots_, poème satirique

(1764) etc.

C'est aussi la haine de M. de Choiseul contre les jésuites, qui a été

le principal motif de la désastreuse expédition de Cayenne, au

commencement de 1764. Il en ordonna tous les détails d'après des

mémoires qui lui avaient été remis par M. de Préfontaine[393].

Celui-ci, homme d'esprit et d'intrigue, avec quelques phrases de

philanthropie et quelques insinuations contre les jésuites, que M. de

Choiseul voulait dépouiller de leurs grandes et riches possessions

dans les colonies, parvint à faire adopter tous ses plans.

[393] M. Brûletout de Préfontaine, habitait la Guyane depuis

vingt ans, lorsqu'il vint à Paris en 1762, offrir au duc de

Choiseul le projet d'une colonie agricole dans ce pays. Le

ministre accepta et le renvoya à Cayenne avec un brevet de

lieutenant-colonel. Il échoua dans sa tentative et mourut en

1786.

Par le traité de 1763, la France cédait à perpétuité le Canada et

l'Acadie[394] aux Anglais. Les habitants de ces colonies, et

particulièrement les Acadiens, montraient à la France un grand,

attachement. D'un autre côté, le sort des nègres commençait à inspirer

quelque intérêt. M. de Choiseul fit décider dans le conseil du roi,

qu'au milieu des colonies à nègres, on formerait des établissements

pour la culture desquels on n'emploierait que des blancs. Dans cette

vue, on transporta à Saint-Domingue environ trois mille Acadiens, à la

Martinique deux mille; huit cents à la Guadeloupe; la grande

expédition fut dirigée vers Cayenne. Deux cent treize bâtiments de

tout tonnage partirent de France. Ils portaient dix mille cinq cents

personnes. L'Acadie en fournit huit mille, et deux autres bâtiments

arrivèrent en même temps des différentes colonies. M. de

Chanvalon[395] avait été nommé intendant; M. de Béhague[396],

commandant militaire, et le chevalier Turgot[397], qui avait été

consulté, gouverneur général. Jamais l'imprévoyance et la légèreté

n'ont été poussées plus loin. Une vingtaine de mille hommes furent

jetés sur une plage où ils ne trouvèrent ni maisons, ni magasins, ni

apothicaireries, ni hôpitaux, ni même abris contre les ardeurs du

soleil qui, à 4° 55´, sont mortelles pour les hommes non acclimatés,

si l'on néglige quelques-unes des précautions exigées par

l'expérience. Aussi, au bout de quinze jours, la moitié de ce qui

était débarqué avait péri; et après cinq mois, il ne restait pas trois

cents personnes de l'expédition. Mais cela se passait loin, et la mode

qui entourait M. de Choiseul, fermait tous les accès à la vérité.

[394] L'Acadie appartenait aux Anglais depuis le traité d'Utrecht

(1713).

[395] Jean-Baptiste Thibauld de Chanvalon, né en 1725 à la

Martinique, était l'élève de Réaumur et de Jussieu. En 1757, il

fut envoyé à la Guyane comme intendant général. Arrêté à son

retour en France, et condamné à la prison perpétuelle pour

malversations (1767), il put faire reviser son procès, et fut

acquitté en 1776. Nommé commissaire général des colonies, il

mourut en 1783.

[396] Antoine, comte de Béhague, appartenait à une famille noble

des Pays-Bas. Lieutenant-colonel en 1761, il fut nommé commandant

militaire à la Guyane (1763), maréchal de camp en 1771,

lieutenant général en 1791, gouverneur de la Martinique, où il

rétablit l'ordre troublé par la révolution. Forcé de quitter

l'île en 1793, il se rendit en Angleterre, d'où le comte d'Artois

l'envoya en Bretagne diriger l'insurrection. Il mourut en

Angleterre vers 1802.

[397] Le chevalier Étienne Turgot, marquis de Consmont, frère du

célèbre homme d'État, appartenait à une vieille famille de

Normandie. Son père était prévôt des marchands à Paris. Il fut

d'abord chevalier de Malte et commanda une galère. Brigadier en

1764, il fut nommé gouverneur de la Guyane. C'est lui qui fit

rappeler en France l'intendant Chanvalon; arrêté lui-même à son

retour en France, il fut bientôt relâché; il vécut dès lors dans

la retraite et mourut en 1789.

Dans l'administration de la guerre, M. de Choiseul porta une agitation

fatigante pour les troupes. Il fit chaque année des changements.

Nouveaux genres d'instruction, nouvelles manœuvres, nouvelle

tactique, nouveaux uniformes, tout cela plaisait à la jeune noblesse

française qui, toujours mobile et brave, admirait le ministre qui

abandonnait les anciennes idées et perfectionnait, disait-on, la

tactique par laquelle on croyait que les Prussiens s'étaient couverts

de gloire. Comme si les bons ou les mauvais succès militaires ne

dépendaient pas toujours des talents du général! L'art de la guerre

varie en Europe tous les dix ans. Tantôt telle puissance a une

meilleure infanterie, tantôt c'est la cavalerie qui décide des

combats, ou bien la supériorité est attachée à l'arme de l'artillerie.

Il n'y a point de principes fixes à cet égard; tout est dans le génie

de celui qui commande.

L'influence de M. de Choiseul s'étendit d'une manière désastreuse sur

les finances, par les choix ineptes qu'il porta le roi à faire. Il

indiqua M. de Silhouette[398] par complaisance pour M. le duc

d'Orléans. Ce ministre débuta par faire porter la vaisselle de tous

les particuliers à la Monnaie, et celle même du roi tandis que la cour

de Vienne pour laquelle on s'était ruiné, en faisait faire une en or

et se plaisait à la montrer aux noces magnifiques de l'archiduc Joseph

avec une princesse de Parme[399]. M. de Silhouette, devenu fou au

milieu du conseil du roi, fut remplacé par M. de Laverdy[400], simple

conseiller au parlement, désigné uniquement parce qu'il était un des

plus opposés à l'enregistrement d'édits bursaux qui déplaisaient

généralement. On lui supposait du crédit dans sa compagnie. Il en

avait quand il était en opposition avec la cour; il ne s'en trouva

plus, quand il voulut la servir. M. de Laverdy devenu inutile, on le

renvoya. M. de Choiseul fit nommer à sa place M. d'Invault[401], et

avec ses formes légères, il donnait pour raison de cette préférence

qu'il l'avait toujours aimé, et qu'il avait été au collège avec lui.

[398] Étienne Silhouette, né à Limoges le 5 juillet 1709, mort en

1767. Conseiller au parlement de Metz, maître des requêtes,

secrétaire des commandements, puis chancelier du duc d'Orléans,

commissaire du roi près la compagnie des Indes, contrôleur

général en 1759. Il provoqua contre lui un déchaînement inoui en

suspendant durant un an les créances de l'État, et dut se retirer

après huit mois d'exercice. On ignore peut-être que ce ministre

donna son nom à ces dessins qui représentent un profil tracé

autour de l'ombre d'un visage. On prétend en effet qu'une de ses

principales distractions était de tracer de semblables portraits

sur les murs de son château, qui s'en trouvèrent bientôt

couverts. La société ne manqua pas de relever ce petit ridicule,

et donna à ces dessins le nom de leur auteur.

[399] L'archiduc Joseph, fils de l'impératrice Marie-Thérèse,

plus tard l'empereur Joseph II, épousa le 6 octobre 1760 la

princesse Isabelle de Parme, fille du duc de Parme et nièce du

roi Charles III d'Espagne. Elle mourut sans enfant en 1763.

[400] Clément de l'Averdy ou Laverdy, né en 1723, conseiller au

parlement, contrôleur général en 1763. Il ne resta en place que

quelques mois et vécut ensuite dans la retraite; il mourut sur

l'échafaud en novembre 1793.

[401] Étienne Maynon, seigneur d'Invault, né en 1721; conseiller

au parlement (1741), contrôleur général et ministre d'État

(1768). Il resta peu de temps en charge.

Il est possible de soutenir que de tous les choix faits par

l'influence de M. de Choiseul, il n'y en eut qu'un de bon, celui du

duc de Praslin. Son bonheur le servit dans cette occasion. On a cru

beaucoup qu'il n'avait cherché dans cette espèce d'association qu'un

aide soumis à ses caprices. Il se trouva, au contraire, que M. de

Praslin était un homme dont la trempe d'esprit était forte, qui avait

un caractère noble et ferme, et des idées saines qu'il exprimait même

avec un peu de rudesse. Mais ses belles qualités étaient rendues

perpétuellement inutiles par une santé misérable: il n'y avait pas un

quart d'heure de la journée pendant lequel il pût être tout entier à

son travail. Dans les moments où il se portait bien, il n'épargnait

pas à son cousin les contradictions d'opinion, et souvent même des

reproches assez sévères. On l'estimait, et on le craignait dans sa

famille. Madame de Gramont savait plier son caractère devant lui; et

comme malgré ses sourcils épais et son visage laid et grave, il avait

un fond de sensibilité, il s'était laissé aller à tant aimer le duc de

Choiseul, qu'après lui avoir montré ses erreurs, il éprouvait une

reconnaissance extrême quand il les réparait, de même que quand M. de

Choiseul persistait, M. de Praslin restait disposé à les excuser et à

les défendre.

Le portrait de M. de Praslin que je viens de faire, me conduit

naturellement à parler de l'extérieur de M. de Choiseul. La nature

l'avait fait laid aussi: il était roux; avec un peu d'art de toilette,

il s'était à peu près travesti en blond; les formes de son visage et

celles de sa tête étaient communes; il avait les yeux spirituels, sa

taille était assez bien prise; il tirait un grand avantage de la

beauté de ses mains qui étaient petites, effilées, blanches et parées

par de beaux ongles. Son maintien hardi, son visage rond et son front

élevé, contrastaient complètement avec le toupet avancé, le teint hâve

et l'air modeste de M. de Praslin. Jamais deux hommes n'ont été, au

moral et au physique, plus dissemblables.

Madame de Pompadour n'avait point d'esprit; ses yeux bleus sans éclat

ni vivacité décelaient le vide de sa tête. Quoiqu'elle eût été élevée

et eût vécu dans la société financière de Paris, qui était assez

distinguée alors, elle avait mauvais ton, des manières de parler

vulgaires, dont elle n'avait pu se corriger, même à Versailles. Elle

différait en tout point de madame du Barry qui, moins bien élevée,

était parvenue à avoir un langage assez pur. Madame du Barry avait les

yeux moins grands, mais ils étaient spirituels; son visage était bien

fait, et ses cheveux étaient de la plus grande beauté; elle aimait à

parler[402], et elle avait attrapé l'art de conter assez gaîment;

elles possédaient l'une et l'autre, celui de mentir, au premier degré.

[402] Et même à écrire. Quelques pages de souvenirs écrites par

elle et confiées à Morande, auteur du _Gazettier cuirassé_,

malgré leur peu d'étendue, ne manquent ni de grâce ni d'intérêt

(_Note du prince de Talleyrand_).

Madame de Gramont, avec un air de famille, avait eu dans sa jeunesse

ce qu'on appelle la beauté du diable. Elle était blanche, grasse et

fraîche; son caractère était élevé et son esprit était libre et fort.

Elle aurait été éloquente, si cela avait été possible avec un mauvais

son de voix. Elle écrivait bien. Elle avait dans ses manières quelque

chose d'attirant et cependant d'absolu. Dans sa chambre, elle ne

souffrait qu'une opinion; tout ce qui aimait M. de Choiseul y était

bien traité; le reste n'y entrait pas. Elle avait du culte pour son

frère, et du dévouement pour ses amis. La galanterie n'a occupé que

peu de moments dans sa jeunesse. Le jour où elle est entrée dans le

monde, elle s'est placée la première dans la société, et elle l'est

restée jusqu'à la fin de sa vie.

Parmi les hommes qui ont joué de grands rôles sous le ministère de M.

de Choiseul, le chancelier Maupeou semble mériter une place à part.

C'était un homme à la fois plein d'invention, d'esprit, de malignité,

et caressant jusqu'au dégoût. Tous les hommes vulgaires et de mauvais

ton étaient enchantés de lui: il déplaisait à toute la bonne

compagnie: Cela lui était égal. Il suivait, sans jamais s'en écarter,

la ligne qu'une fois il s'était tracée. S'il eût vécu du temps de

Louis XI, il aurait été son premier ministre et son serviteur le plus

intime.

M. d'Aiguillon avait commencé sa carrière comme M. de Choiseul par des

bonnes fortunes. Il en avait eu de brillantes. Il était entré dans le

monde avec plus d'avantages pour cette sorte de succès, parce qu'il

était né riche, avec des dignités acquises, et qu'il avait une

fort jolie figure. Mais il n'avait ni noblesse ni élévation de

caractère. Les affaires de la politique lui étaient absolument

étrangères; il avait peu lu, il n'avait point voyagé, et il ne

connaissait l'Europe que par la conversation de Paris. Les querelles

des pays d'états, du parlement et quelques études militaires, avaient

fait tout le travail de sa vie.

Le grand reproche politique qu'on lui a fait, a été d'avoir ignoré le

premier partage de la Pologne, avant qu'il soit consommé, mais cette

ignorance datait de plus loin que lui: elle tenait à ce que les

manœuvres mystérieuses de la cour de Vienne n'avaient pas été connues

sous le ministère de son prédécesseur; et c'est un coup de la fortune

de M. le duc de Choiseul, qu'il ne soit pas resté six mois de plus en

place; car il est plus que vraisemblable qu'il n'en aurait pas su

davantage.

La disgrâce de M. de Choiseul présenta des différences extrêmement

remarquables avec les autres disgrâces ministérielles qui eurent lieu

sous le règne de Louis XV. Jusqu'à lui, aucun des ministres exilés par

ce monarque n'avait reçu de consolations ni de marques d'attachement

ou de reconnaissance, que de la part de sa famille; encore se

faisait-on un devoir de demander avec précaution, et seulement en cas

de maladie, la permission d'aller leur faire une courte visite. M. le

cardinal de Bernis à Soissons, M. d'Argenson aux Ormes, M. de Machault

à Arnouville, M. de Maurepas à Bourges, M. le Duc même[403], en

remontant plus haut, à Chantilly, étaient restés dans l'isolement

le plus complet. Personne n'osait plus prononcer leur nom en présence

du roi, qui se plaisait à voir dans ce silence absolu, de la part de

tout le monde, une approbation générale de la détermination qu'il

avait prise. Il n'en a pas été de même à l'égard de M. de Choiseul. Le

ton de la bonne compagnie pendant son long ministère était plutôt

d'être le courtisan du ministre que le courtisan du roi.

[403] Louis Henry duc de Bourbon, petit-fils du Grand Condé, chef

du conseil de régence durant la minorité de Louis XV, premier

ministre après la mort du régent(1723). Il fut exilé en 1726 à

Chantilly par le jeune roi.

Il était à la mode de s'identifier avec ses intérêts pendant le débat

qui eut lieu entre son crédit et celui de la favorite. La société de

madame du Barry n'avait pu s'élever à la hauteur de celle de madame de

Pompadour; ses femmes, ses hommes, ses grâces, ses ministres ne lui

donnaient qu'un éclat bien terne auprès de l'immense et puissante

société de M. de Choiseul.

L'habitude qu'on avait prise de prononcer sans respect le nom du roi;

le mépris dont on s'était accoutumé à couvrir impunément les amis de

madame du Barry, avaient établi dans les esprits une sorte

d'indépendance que l'âge et la faiblesse du roi avaient autorisée.

Quelques amis de M. de Choiseul, quelques jeunes gens sur lesquels il

avait répandu des grâces prématurées, osèrent demander la permission

d'aller le voir à Chanteloup. Les entours de la favorite se trompèrent

dans l'espèce de dédain qu'ils crurent devoir lui conseiller

d'affecter sur ces premières demandes; le nombre en augmenta, il ne

fut plus possible d'en refuser aucune. Plusieurs femmes donnèrent

l'exemple d'aller à Chanteloup sans permission. Beaucoup d'hommes qui

ne tenaient à la cour par les liens d'aucun service se hasardèrent à

les imiter. En sorte qu'il y eut à Chanleloup une foule et une

cour qui avaient l'air de lutter avec celles de Versailles. La

médiocrité des nouveaux ministres, le manque de considération de ceux

qui étaient restés[404], l'indifférence que portait le roi dans les

affaires les plus importantes, ôtèrent à toutes les déterminations du

conseil le caractère de la durée. Il se forma alors une mode

d'insubordination qui détruisit le prestige de l'autorité. Elle peut

être regardée comme l'origine de cet esprit de résistance qui s'est

manifesté avec tant d'éclat sous le règne suivant.

[404] Ceux des ministres qui restèrent en charge furent La

Vrillière, Terray et Maupeou. Les nouveaux ministres furent MM.

d'Aiguillon, de Monteynard et de Boynes.

On alla jusqu'à ériger dans les jardins de Chanteloup une pyramide,

sur laquelle la vanité inscrivit tous les noms de ceux qui vinrent

payer cet hommage de la mode à l'illustre exilé; et si l'on voulait

observer que ces mêmes noms se retrouvent vingt ans plus tard sur la

fameuse liste des émigrés, on jugerait peut-être bien de

l'inconséquence, bien de la légèreté dans les actions de la noblesse

française à cette époque, et ensuite bien de l'injustice dans ses

jugements.

Au reste, cet esprit moqueur, léger, irréfléchi, toujours s'enivrant,

de la noblesse française, reparaît souvent dans notre histoire. On le

retrouve chez madame de Longueville comme à Coblence. Mais il est un

autre esprit, qui pour appartenir à une autre classe de la société,

n'en est pas moins français; il a fallu Henri IV pour calmer les vieux

ligueurs, bourgeois de Paris; en 1791, ils ont pu devenir les maîtres.

Les affaires personnelles de M. de Choiseul se ressentirent bientôt de

l'immense dépense à laquelle cette espèce de gloire le condamna; le

désordre magnifique dans lequel il avait vécu à Versailles, le suivit

dans sa brillante retraite, et les revenus des ministères de la guerre

et des affaires étrangères, celui de la charge de colonel général des

Suisses, de la surintendance des postes, ainsi que les faveurs

particulières qu'il se faisait annuellement accorder, manquant à ses

recettes, il fallut y suppléer par les aliénations de son faible

patrimoine et de la fortune de madame de Choiseul; le dévouement de

celle-ci fut récompensé par le plaisir qu'elle eut de l'offrir tout

entière à sa mémoire en payant ses dettes après sa mort.

On s'était attendu et tout portait à croire qu'à la mort de Louis XV,

l'opinion publique forcerait le nouveau roi à rappeler à la tête des

affaires un ministre, dont la disgrâce avait paru si généralement

improuvée. Mais cinq ans d'éloignement de la cour avait lassé cette

faveur populaire. L'esprit de critique et même d'opposition au

gouvernement, après l'heureux essai qu'il avait fait de ses forces à

l'occasion de l'exil de M. de Choiseul, en avait pris plus de

confiance; il s'affermissait de plus en plus, mais sa direction était

changée.

Plus indéterminée et plus vague dans son objet, l'opposition regardait

au loin, et visait plus haut. L'intérêt pour M. de Choiseul n'était

plus rien. Aussi, malgré la faiblesse de Louis XVI, malgré le crédit

de la reine et l'appui qu'elle était portée à donner aux espérances et

à l'ambition de M. de Choiseul, ses instances ne parvinrent qu'à faire

cesser son exil.

Les préventions du jeune roi, entretenues par Mesdames ses

tantes[405], l'emportèrent. L'esprit et les intérêts de la cour

n'étaient plus les mêmes qu'à la fin du règne de Louis XV. De nouveaux

ministres, de nouvelles espérances, des ambitions naissantes se

présentaient de toute part: les vieux courtisans s'éloignaient ou

mouraient. La reine n'avait pas été consultée sur le choix du premier

ministre. Ce choix une fois fait, il n'était plus possible d'en

revenir et d'appeler M. de Choiseul au seul poste qu'il lui convenait

d'occuper.

[405] Louis XV eut huit filles:

Louise-Élisabeth (1727-1759), mariée au duc de Parme.--Anne

(1727-1752).--Marie (1728-1733).--Adélaïde (1732-1800).--Victoire

(1733-1799).--Sophie (1734-1782).--Thérèse (1736-1744).--Louise

(1737-1787).

Madame Louise se fit carmélite. Mesdames Adélaïde, Victoire et

Sophie ne se marièrent pas et passèrent leur vie à la cour de leur

neveu Louis XVI. C'est à celles-ci qu'il est fait allusion plus

haut.

Là, s'éteignit l'éclat de cette carrière brillante, plus remarquable

par des succès de société, que signalée dans l'histoire par des traits

caractéristiques d'un mérite réel et d'une solide gloire. M. de

Choiseul finit par le discrédit qui s'attache à un homme persécuté par

ses créanciers, et uniquement occupé à en repousser les attaques. Le

chagrin aggravant une maladie légère le conduisit au tombeau. Il

mourut sans regrets et sans bruit. M. de Choiseul ne sera pour

l'histoire qu'un homme qui a gouverné la France par le despotisme de

la mode, pendant onze années, sans que son nom rappelle ni batailles

gagnées, ni traités glorieux, ni ordonnances ou réglements utiles, et

qui a préparé de grands maux sentis jusqu'à nos jours, par

l'arbitraire qu'il a établi dans les différentes administrations,

et par l'esprit de critique et de déconsidération de l'autorité

royale, qu'il a encouragé jusqu'à la fin de sa vie.

M. de Choiseul n'a pas senti que cet esprit de critique dans un

gouvernement arbitraire, sans issue légale, devient ainsi le plus

grand élément de décomposition. La révolution, si longtemps préparée

par tout ce qui aurait pu et dû la prévenir en est une terrible

preuve. Henri IV est le dernier de nos rois qui ait su céder et

résister quand il le fallait.

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 5 · 第 225 / 313 题