DE M. LE DUC DE CHOISEUL[286]

M. le duc de Choiseul avait de l'esprit naturel, peu d'instruction,

beaucoup d'assurance; un beau nom avec un léger vernis d'étranger qui

le classait également parmi les grands seigneurs de France et

d'Allemagne. La branche de la maison de Choiseul à laquelle il

appartenait était au service des ducs de Lorraine. Le comte de

Stainville, son père, était grand chambellan de François, dernier duc

de Lorraine, devenu grand-duc de Toscane, et ensuite empereur

d'Allemagne par son mariage avec Marie-Thérèse. C'était une chose

assez singulière en 1757, que de voir M. le comte de Stainville,

le père, chevalier de la Toison d'Or et ministre de l'empereur à

Paris, et le comte de Stainville, son fils, chevalier de l'ordre du

Saint-Esprit, ambassadeur de France à Vienne, à la cour de ce même

empereur. A cette même époque, les deux autres fils du comte de

Stainville étaient aussi, l'un abbé commandataire en France et prieur

de Reuil, et l'autre major dans un régiment de Croates au fond de la

Hongrie.

[286] Cet écrit sur le duc de Choiseul se trouvait, dans les

papiers de M. de Talleyrand, annexé à ses _Mémoires_. Il en est

toutefois entièrement indépendant. C'est un morceau détaché, qui,

ainsi que la date en fait foi, fut commencé par le prince

plusieurs années avant qu'il songeât à mettre la main à ses

_Mémoires_. Cependant l'intérêt particulier que présente cet

écrit l'a fait joindre à la présente publication. On a déjà

indiqué dans la préface (I-XV) les raisons qui l'ont fait rejeter

à la fin du dernier volume, bien que la chronologie marquât sa

place en tête de l'ouvrage. Il a semblé préférable, en effet, de

ne pas rompre la suite et l'unité des _Mémoires_, et de prévenir

toute confusion entre les souvenirs personnels du prince et un

simple chapitre d'histoire.

Le traité de 1736[287] ayant incorporé la Lorraine à la France, la

maison de Choiseul avait dû rentrer au berceau de ses pères. Le jeune

comte de Stainville débuta par une sous-lieutenance au régiment du

Roi, et bientôt après, obtint le régiment de Navarre. Il fit bien la

guerre comme colonel, mais il parut d'une manière encore plus

brillante dans la société. Ses premiers succès y eurent beaucoup

d'éclat. M. de Stainville fut l'amant et l'amant éperdument aimé de

madame de Gontaut[288], fille aînée de M. Crozat-Duchâtel[289],

lieutenant général, cordon rouge, sous lequel il avait servi dans la

guerre de 1740. Madame Duchâtel, née Gouffier, réunissait tous les

soirs dans sa maison quelques personnes d'un esprit distingué,

telles que madame du Deffant[290], Pont de Veyle[291], le chevalier de

Curten[292], et M. de Stainville, quoique distrait par bon nombre

d'infidélités qu'il faisait à madame de Gontaut, ne manquait guère d'y

venir quelques moments. L'exactitude d'un peu de soins était un de ses

principes. M. de Gontaut, l'un des favoris de Louis XV, d'un caractère

gai et facile, avec assez peu d'esprit, tel qu'il fallait être dans la

société de madame de Pompadour, l'avait pris dans la plus grande

amitié, mais n'avait pu encore le faire pénétrer dans cet intérieur

suprême, où l'on avait de son caractère une opinion peu avantageuse.

Il circulait autour de madame de Pompadour que M. de Stainville avait

été un des principaux modèles que Gresset[293] avait pris pour la

comédie du _Méchant_. Cela, quelques bons mots, une ambition assez

annoncée, le faisaient passer pour un homme dangereux, et

probablement, il aurait été retardé dans sa brillante carrière, si une

circonstance qui aurait dû accroître l'inquiétude que donnait son

approche, n'eût servi au contraire à le mettre hors de ligne. Le

roi témoigna quelque goût pour une très belle personne que le comte de

Choiseul-Beaupré[294], menin de M. le Dauphin, venait d'épouser;

madame de Pompadour en montrait de la jalousie. Il se formait déjà à

Versailles une espèce de parti qui favorisait cette intrigue; et M. de

Stainville, assez maltraité par madame de Pompadour, et parent de

madame de Choiseul, se trouvait naturellement rangé du côté de la

prétendante. On a supposé que lui ayant fait sa cour, et n'ayant pas

reconnu à son esprit assez d'habileté pour le rôle qu'il voulait lui

faire jouer, il l'avait sacrifiée, et avait envoyé à madame de

Pompadour, par l'entremise de M. de Gontaut, pour être montrées au

roi, les lettres que dans un premier moment de passion, elle lui avait

écrites. Et comme madame de Choiseul périt, peu de temps après, de la

manière la plus inattendue, on a prétendu, aussi, qu'il n'avait pas

été étranger à sa mort. Ce n'est pas le seul soupçon de ce genre qu'on

ait osé former sur M. de Stainville. Quelque persuadé que je sois

qu'aucun n'ait été fondé, j'éprouve une sorte d'embarras de ne pouvoir

tirer mes motifs de conviction de la moralité de sa vie, et d'être

obligé d'aller les chercher dans la légèreté de son caractère. Madame

de Pompadour, tranquillisée, chercha à se faire de nouvelles

créatures, et passa, immédiatement, trop vite peut-être, pour la

réputation de M. de Stainville, de l'éloignement le plus marqué pour

lui, à un intérêt dont elle ne tarda pas à lui donner des

preuves. Dans ces circonstances, Madame de Gontaut tomba gravement

malade, et sur son lit de mort, elle supplia sa jeune sœur, qui

n'avait que quatorze ans, d'épouser M. de Stainville, voulant

emporter, en mourant, la satisfaction d'avoir assuré la fortune de son

amant, et aussi, ce que l'exaltation de sa tête lui présentait comme

le bonheur de sa sœur. Une espèce d'enchantement que M. de Stainville

avait répandu sur toute cette famille, décida bientôt la mère ainsi

que la fille, de sorte que devenu presque immédiatement maître d'une

fortune de cent vingt mille livres de rente, il n'eut plus qu'à

s'occuper des moyens d'entrer dans une carrière dans laquelle sa

naissance, son esprit, son activité et la médiocrité de ceux qui y

occupaient les premières places, permettaient de lui donner bien des

avantages. Ses vues se portèrent sur l'ambassade de Rome. Quelques

flatteries adressées à M. Rouillé[295], ministre des affaires

étrangères, l'appui de son beau-frère, M. de Gontaut, le retour vers

lui de madame de Pompadour, un peu même de cette répugnance que le roi

lui conservait encore, tout concourut à lui faire obtenir ce brillant

éloignement; et il partit pour remplacer M. de Nivernais. La

magnificence de son début, à Rome, effaça tous les ambassadeurs qui

l'avaient précédé; le luxe prodigieux de l'entrée qu'il y fit, l'éclat

de sa maison, le choix de ses sociétés particulières, l'eurent bientôt

rendu maître de toutes les nominations ecclésiastiques; il sut gagner

l'amitié de Benoit XIV[296] qui ne l'appelait que _son cher

fils_, et qui jamais ne put lui refuser rien dans les entretiens

fréquents et tout à fait familiers qu'il avait avec lui. C'est à cette

époque que M. de Stainville reçut les premières impressions, qui ont

concouru depuis à la destruction de l'ordre des jésuites. La faveur

dont il jouissait auprès du Saint-Père le mit en confidence avec les

principaux personnages de cet ordre, et l'un des assesseurs du Général

eut l'imprudence de lui ouvrir le registre secret dans lequel _la

Société_ inscrivait tous les noms de ses élèves, avec des notes sur le

caractère et les sentiments que leur jeunesse avait pu faire

connaître, et il y lut, à son article, que l'on devait, s'il arrivait

à des places importantes, le tenir pour un homme qui n'aimait et qui

n'aimerait jamais _la Société_[297].

[287] Le traite de Vienne qui mit fin à la guerre de succession

de Pologne. Il reconnaissait les droits de l'électeur de Saxe qui

fut couronné sous le nom d'Auguste III. Quant à Stanislas

Leczinski dont la France avait soutenu les intérêts, il reçut en

dédommagement la Lorraine, sous cette condition, qu'à sa mort, ce

duché reviendrait à la France. Stanislas étant mort en 1766,

c'est à cette date que la Lorraine devint province française.

[288] Antoinette Crozat du Châtel (1728-1747) fille du lieutenant

général de ce nom et de Marie Thérèse Gouffier de Heilly, épousa

en 1744, le duc Charles de Gontaut, frère cadet du maréchal de

Biron. De ce mariage naquit le duc de Lauzun.

[289] Louis François Crozat, marquis du Châtel, appartenait à une

riche famille de financiers; un de ses membres s'était récemment

anobli en achetant le marquisat du Châtel en Bretagne.

[290] Marie de Vichy Chamrond, née en 1697 d'une vieille famille

de Bourgogne, épousa toute jeune le marquis du Deffant, dont elle

se sépara peu après. Son salon fut durant quarante ans le centre

d'une société élégante et spirituelle. Elle mourut en 1780.

[291] Antoine de Ferriol, comte de Pont de Veyle, naquit en 1697.

Son père était président du parlement de Metz. Lui-même fut

intendant général des classes de la marine. Il composa quelques

comédies et un grand nombre de poésies légères. Il mourut en 1774

après avoir été pendant cinquante ans l'ami de madame du Deffant.

[292] Maurice de Curten, issu d'une famille suisse, passée au

service de la France, né en 1692, entré à l'armée en 1706,

maréchal de camp en 1743, lieutenant général en 1748, grand croix

de l'Ordre de Saint-Louis en 1757. Il mourut en 1766.

[293] Gresset, poète comique, né en 1709 à Amiens, mort en 1777.

_Le Méchant_ qui est sa meilleure comédie est de 1747.

[294] François comte de Choiseul-Beaupré était lieutenant général

et menin du Dauphin. (Ce nom de _Menin_ était d'origine

espagnole; il désignait les six gentilshommes attachés

spécialement à la personne du Dauphin.) Il épousa en 1751

mademoiselle de Romanet, nièce de madame de Pompadour.

[295] Antoine Rouillé, comte de Jouy, né en 1689, d'une vieille

famille de robe, conseiller au parlement en 1711; secrétaire

d'État à la marine (1749) puis aux affaires étrangères (1754). Il

donna sa démission en 1757, fut nommé surintendant général des

postes, se retira en 1758 et mourut en 1761.

[296] Benoit XIV (Prosper Lambertini) naquit à Bologne en 1675.

Entré dans les ordres, il fut nommé évêque d'Ancône, puis

archevêque de Bologne. Il était cardinal depuis 1726. En 1740 il

fut choisi pour succéder au pape Clément XII. Il mourut en 1758.

[297] C'est en effet sous le ministère de Choiseul que les

jésuites furent expulsés de France (1762-1764).

Le rapprochement de M. de Stainville avec madame de Pompadour n'était

pas tel, qu'il n'y eût dans la même route que celle où il se trouvait,

un homme plus avancé que lui. L'abbé de Bernis[298], favori plus

ancien et plus intime, traçait assez ennuyeusement dans

l'ambassade de Venise, les degrés de sa future élévation.

[298] François-Joachim de Pierres, comte de Bernis, naquit au

château de Saint-Marcel en Vivarais (1715) d'une des plus

vieilles familles de France. Il fut de bonne heure destiné à

l'état ecclésiastique: toutefois, bien qu'il ait porté toute sa

jeunesse le titre d'abbé, il ne prononça ses vœux qu'à quarante

ans. Il dut à la protection de madame de Pompadour d'être nommé

ambassadeur à Venise (1752). Revenu à Paris en 1755, il négocia,

bien que n'ayant aucun titre officiel, le traité de 1756 avec

l'ambassadeur impérial. Il fut presque aussitôt nommé secrétaire

d'État aux affaires étrangères, puis cardinal. Disgracié et exilé

en 1757, il sortit de sa retraite en 1764, fut nommé archevêque

d'Alby, puis ambassadeur à Rome (1769);--il fut destitué en

février 1791 pour avoir refusé de prêter serment à la

constitution civile, et il mourut en 1794.

M. de Stainville ne manqua pas de profiter de la connexion de leurs

affaires respectives, de quelques querelles que la république de

Venise avait alors avec le Saint Père, pour établir entre eux une

correspondance qui ne tarda pas à former une espèce d'intimité, en

sorte que l'abbé de Bernis, de retour en France, pour être le

plénipotentiaire ostensible du fameux traité de 1756, et entrer

ensuite au conseil, en qualité de ministre, attendant la prochaine

retraite de M. Rouillé, regardait M. de Slainville comme un des futurs

collaborateurs du grand et brusque changement qui allait s'opérer dans

la balance politique de l'Europe.

De son côté, M. de Stainville, qui commençait à en avoir assez des

négociations ecclésiastiques, dévoré du désir de passer sur le théâtre

des grandes affaires qui se préparaient, entretenant une

correspondance régulière avec madame de Pompadour, soignant toutes les

commissions de curiosités ou autres, que l'Italie pouvait lui

présenter pour la favorite, obtint par elle, à la fin de 1756, un

congé qui lui permit de reparaître à Versailles.

Dans l'hiver qui suivit, de grands changements se firent dans le

ministère[299]; il est hors de mon sujet de m'y arrêter; mais je ne

saurais, en passant, m'empêcher de dire que la destitution de M.

d'Argenson[300] et celle de M. de Machault[301] ont eu une influence

bien funeste sur les événements de la guerre qui commença en 1757.

L'abbé de Bernis était alors nommé à l'ambassade de Vienne, faveur qui

avait été la suite naturelle du traité qu'il avait signé avec M. de

Stahremberg[302]; et comme l'impératrice Marie-Thérèse pressait

vivement pour l'arrivée du ministre de France, et que le bon M.

Rouillé se défendait encore un peu dans sa place, l'abbé de Bernis,

pour ne quitter ni le terrain, ni la carrière, se fit nommer à

l'ambassade de Madrid, où il n'y avait pas d'affaires pressantes à

traiter; et M. de Stainville fut destiné à se rendre immédiatement à

Vienne, à sa place. Ses préparatifs furent prompts; tout le faste de

sa représentation y passa de Rome directement, et lui-même s'y rendit

dans les premiers jours d'août. Il trouva la cour impériale, naguère

si désolée, toute remplie des espérances que lui donnait la victoire

de Kollin[303], remportée par le maréchal Daun[304], dont l'effet

avait été la levée du siège de Prague; et celle de Hastenbeck[305]

que le maréchal d'Estrées[306] venait de remporter sur le duc de

Cumberland[307]. Deux mois plus tard, M. de Stainville aurait trouvé

dans le cabinet de Vienne les formes de la plus grande déférence; mais

à cette époque, ce cabinet avait pris une habitude hautaine.

L'ambassadeur du France fut, néanmoins, très bien traité par

l'impératrice, et accueilli d'une manière particulière par le bon

empereur François Ier qui voyait en lui un Lorrain, et le fils de son

ministre actuel à la cour de France. Mais, M. le comte de Kaunitz[308]

le reçut avec plus de froideur. La dignité qu'il affecta de marquer

dans les premières entrevues, présagea à M. de Stainville qu'il serait

loin de trouver en lui le secrétaire d'État de la cour papale. Les

médiocres conséquences de la bataille de Hastenbeck, comparées avec

quelques succès qui suivirent la grande affaire de Kollin, et la levée

du siège de Prague qui rendit disponible quarante mille hommes

enfermés dans cette ville avec le prince Charles[309], donnaient au

ministre autrichien, un ton et des formes très déplaisants pour

l'ambassadeur de France. Mais le mois de novembre arrivé, toutes les

fiertés furent confondues par les deux batailles que le roi de Prusse

gagna en personne à cinq jours l'une de l'autre; à Rosbach[310],

contre les Français, et sous les murs de Breslau[311], contre les

Autrichiens. L'armée française et l'armée autrichienne furent si

complètement battues qu'on ne sut plus lequel des deux alliés devait

être le plus humilié. Alors les reproches d'ineptie se multiplièrent

de part et d'autre. M. de Stainville, naturellement moqueur, tombait

impitoyablement sur le maréchal Daun; et M. de Kaunitz n'épargnait pas

davantage les généraux français. Le chevalier de Curten, ancien

lieutenant général se trouvait à Vienne, où il était arrivé en même

temps que M. de Stainville; il avait une commission militaire dont

l'objet était la reprise de l'électorat de Saxe, que devait faire

l'armée de Soubise, conjointement avec celle de l'empire commandée par

le prince de Hildburghausen[312]. Le chevalier de Curten passait pour

un excellent officier, et était certainement un des hommes les plus

aimables et les plus piquants de son temps. Sa mission qui était d'un

ordre inférieur se trouvait terminée par les grands faits de guerre

qui venaient d'avoir lieu, mais il en avait peu de souci. Il demandait

sans cesse ce que l'armée de l'empire était devenue, à quoi on lui

répondait par semblable question sur l'armée de Soubise. En sorte

qu'au milieu de tous ces désastres, qui devaient se terminer par

quelque modification dans l'influence germanique, ou par la cession de

quelques provinces, mais point encore par l'abdication de quelque tête

couronnée, ou par la destruction d'un royaume ou d'un empire[313], on

put passer à Vienne un hiver assez supportable. Lorsque les plaintes

de M. de Kaunitz devenaient un peu plus fortes, M. de Stainville lui

dépêchait le comte de Montazet, qui, avec les formes embarrassantes du

plus grand zèle, prenait les renseignements les plus minutieux sur la

grande armée autrichienne, et montrait un empressement excessif à la

rejoindre, étant destiné, disait-il, à avoir l'honneur d'y servir.

[299] Allusion à la révolution de cabinet qui marqua le

rétablissement du roi. Durant sa maladie (suite de l'attentat de

Damiens), Machault et d'Argenson avaient pris sur eux de renvoyer

madame de Pompadour. A son retour, elle exigea leur destitution.

Machault céda la place à Peirenc de Moras, et d'Argenson au

marquis de Paulmy, son neveu (février 1757).

[300] Marc-Pierre de Voyer, comte d'Argenson, né en 1696,

appartenait à une vieille famille de Touraine qui jeta un vif

éclat aux XVIIe et XVIIIe siècles. Sept de ses membres parvinrent

aux plus hautes charges de l'État. Lui-même fut lieutenant

général de la police (1720), ministre d'État (1742), secrétaire

d'État à la guerre (1743-1757). Il mourut peu après sa disgrâce

en 1764.

[301] M. de Machault était alors secrétaire d'État à la marine.

[302] George-Adam prince de Stahremberg, né à Londres en 1724,

d'une vieille famille autrichienne. Ambassadeur à Paris en 1755.

Rappelé à Vienne en 1766, il devint ministre d'État, puis

gouverneur des Pays-Bas. Il mourut en 1807.

[303] Kollin, ville de Bohême, sur l'Elbe, 6.000 habitants. La

victoire des Autrichiens est du 18 juin 1757.

[304] Léopold, comte de Daun, né à Vienne en 1705, était

feld-maréchal en 1748. Il fut généralissime des armées impériales

pendant la guerre de Sept ans. Vainqueur à Kollin et à Hochkirch,

il fut battu à Leuthen et à Torgan. Il mourut en 1766.

[305] Hastenbeck, village de l'électorat de Hanovre. La victoire

des Français est du 20 juillet 1757.

[306] Louis Le Tellier, marquis de Courtenvaux, duc d'Estrées, né

en 1697, était petit-fils du célèbre Louvois. Sa mère était la

sœur du comte Victor d'Estrées, maréchal de France. Celui-ci

étant mort sans enfants en 1737, son neveu hérita de son nom et

de son titre. Le comte, plus tard duc d'Estrées, fut lieutenant

général en 1744, et maréchal en 1757. Il perdit son commandement

en Allemagne à la suite d'intrigues de cour et mourut en 1771.

[307] Guillaume-Auguste, duc de Cumberland, né en 1727, était le

troisième fils du roi Georges II. Mis à la tête des armées

anglaises du continent, il lut constamment battu. Plus heureux en

Écosse, il battit le prétendant, Charles-Édouard; il mourut eu

1765.

[308] Venceslas-Antoine, comte puis prince de Kaunitz-Rietberg,

né en 1711, conseiller aulique en 1735, commissaire impérial à la

diète de Ratisbonne, sous Charles VI, ambassadeur à Rome, puis à

Turin, sous Marie-Thérèse. Ministre d'État(1749), ambassadeur à

Paris. A son retour, il fut nommé chancelier de cour et d'État.

Il mourut en 1794.

[309] Charles, prince de Lorraine, né en 1712, était le frère de

l'empereur François. Feld-maréchal général et généralissime des

troupes impériales et hongroises, il prit part aux guerres de la

succession d'Autriche et de Sept ans.

[310] Rosbach, village de l'électorat de Saxe près de Mersebourg.

Les Français étaient commandés par Soubise.

[311] La bataille fut livrée à 7 kilomètres de Breslau près du

village de Leuthen, ou Lissa.

[312] Joseph de Saxe-Hildburghausen, prince souverai d'Allemagne,

né en 1702, fut nommé en 1735 feld-maréchal au service de

l'Autriche. Il dirigea en 1739 une campagne malheureuse contre

les Turcs. Il prit part sans grand succès à la guerre de Sept ans

et mourut en 1787.

[313] Allusion aux traités imposés plus tard par Napoléon.

On faisait de toutes parts de nouvelles levées pour la composer; et M.

de Kaunitz, tout en critiquant le pauvre maréchal Daun, que

l'impératrice soutenait à cause de madame de Daun, sa favorite,

élevait secrètement à la fortune un homme modeste que le hasard lui

avait fait rencontrer, et qui, par la levée du siège d'Olmütz[314],

devint quelques mois après, le sauveur de la puissance autrichienne.

M. de Laudon[315] fut véritablement l'homme le plus distingué de

tous ceux que l'Autriche a employés dans le cours de cette fameuse

guerre de Sept ans. Car M. de Lascy[316], dont le nom a été consacré

par la belle lettre que lui écrivit en mourant Joseph II, avait plus

de talent pour le cabinet que pour l'exécution, et s'est montré plus

propre à être un grand ministre de la guerre qu'un grand général

d'armée.

[314] Olmütz, ville d'Autriche (Moravie). Le roi de Prusse qui

l'avait assiégée, ne put s'en emparer et dut battre en retraite.

[315] Ernest, baron de Laudon, né à Tootzen (Livonie), d'une

famille originaire d'Écosse qui avait émigré au XIVe siècle. Il

passa huit ans au service de la Russie (1731-1739), se présenta

ensuite à Frédéric II qui le repoussa; il passa alors en

Autriche, devint général en 1757, feld-maréchal en 1758; il eut

une part glorieuse à la guerre de Septans. Appelé à diriger une

campagne contre les Turcs en 1788, il mourut au cours de ses

succès (7 juillet 1790).

[316] Joseph, comte de Lascy naquit en 1725 à Pétersbourg d'une

famille noble d'origine irlandaise. Son père était général dans

l'armée russe. Lui-même entra dans l'armée autrichienne et devint

feld-maréchal en 1760, après de brillants succès remportés durant

la guerre de Sept ans. Après la paix, il entra au conseil aulique

et durant de longues années travailla de concert avec l'empereur

Joseph II. Chargé en 1788 de la guerre contre les Turcs, il fut

battu et demanda à être remplacé par Laudon, bien qu'il fût son

ennemi personnel. Il mourut en 1801.

Les forces nombreuses qui se réunissaient, une organisation militaire

nouvelle qui commençait à se former, les espérances qui étaient la

suite de ces efforts et de ces changements, permirent bientôt à M. de

Kaunitz de reprendre les airs inattentifs avec lesquels il blessait

cruellement l'amour-propre de M. de Stainville. Tantôt c'était à la

comédie où leurs loges étaient absolument contiguës, M. de Kaunitz

arrivait dans la sienne, prenait une place adossée à celle de

l'ambassade, et ne s'apercevait qu'au cinquième acte que M. de

Stainvilie était à côté de lui. Une autre fois, invité à quelque dîner

solennel chez l'ambassadeur de France, au lieu d'arriver à deux

heures, il faisait impitoyablement attendre jusqu'à six, une

trentaine de personnes, qui toutes par leur rang et leur naissance,

paraissaient mériter quelques égards, et, tout à coup, au milieu du

dîner, il écartait son assiette, arrangeait la place qu'avait occupée

son couvert, tirait de sa poche une petite écritoire ou un crayon, et

se mettait à écrire, à demi couché sur la table; ou bien, il étalait

un étui de toilette et se nettoyait les dents. L'usage était de se

rassembler tous les soirs chez ce ministre, où sa sœur, madame la

comtesse de Questemberg, faisait en assez bonne femme, les honneurs du

salon. Aucun des ministres ne manquait à s'y rendre, parce que M. de

Kaunitz y paraissait assez régulièrement vers les onze heures, et que

c'était un moment favorable, ou pour l'entretenir de quelque affaire,

ou pour apprendre de lui les nouvelles qui venaient journellement des

armées; il se faisait secrètement rendre compte de l'arrivée de

l'ambassadeur de France, et dans les circonstances où il savait qu'il

importait le plus à celui-ci de lui parler, il le laissait attendre

jusqu'à une heure après minuit, et lui faisait dire par un valet de

chambre, sans même se donner la peine d'imaginer quelque excuse, qu'il

ne paraîtrait point. Alors M. de Stainville se dépitait, rentrait chez

lui, et disait à qui voulait l'entendre, qu'il était impossible de

suivre les affaires avec un tel homme. L'impératrice, qui était

informée par ses rapports intérieurs du mécontentement de M. de

Stainville, ne perdait pas une occasion de lui raconter les

inattentions, sans nombre, de M. de Kaunitz pour elle-même. Mais elle

croyait, et disait avoir un tel besoin de ce ministre, qu'elle lui

passait toutes ses fantaisies. L'indulgence de l'impératrice était

mise à tant d'épreuves, que pendant quelque temps, on a pu croire que

M. de Kaunitz avait avec cette princesse des liaisons plus

intimes que celles des affaires. Il fallut tout l'éclat d'une aventure

avec une danseuse de l'opéra pour empêcher cette opinion de trop

s'établir. Il y avait au théâtre une Italienne assez belle, nommée la

Tagliatzi. M. de Kaunitz était publiquement son amant. Quelques

rigoristes de la cour, et le médecin Wasa-Sivieten, par dévotion, et

peut-être aussi, par une envie secrète de plaire, animèrent tellement

la conscience de l'impératrice sur ce scandale, qu'elle en donna un

bien plus grand encore, en faisant enlever un matin la danseuse, et en

la faisant transporter aux frontières d'Italie avec défense absolue de

reparaître à Vienne. M. de Kaunitz se croyant outragé, monte chez

l'impératrice, sa démission à la main, fait changer sa détermination,

et la Tagliatzi revient avec tous les honneurs de l'aventure; et pour

que personne ne pût douter de son triomphe, M. de Kaunitz la mène en

calèche le lendemain de son arrivée dans toutes les promenades de

Vienne. Il ne faut pas croire davantage au sentiment qu'on a supposé

que cette princesse avait eu pour le général O'Donnell[317]; elle

aimait l'empereur, qui était beau, et auquel elle passait sa petite

infidélité avec la princesse d'Auersperg[318], en faveur des enfants

qu'elle ne cessait d'avoir.

[317] Le général comte Charles O'Donnell né en 1715 en Irlande,

entra en 1736 au service de l'Autriche. Feld-maréchal lieutenant

en 1757, gouverneur général des Pays-Bas après la paix, puis

inspecteur général de cavalerie. Il mourut en 1775.

[318] La princesse Josèphe d'Auersperg était la fille de Jean

prince de Trautson. Née en 1734, elle avait épousé en 1744

Charles d'Auersperg, prince souverain d'Allemagne.

Mais je m'écarte trop de mon sujet. L'humeur respective des deux

ministres venait au fond de ce que les deux cours n'étaient rien

moins que contentes du succès de leur grande alliance. Celle de

Vienne, qui manquait encore moins d'hommes que d'argent, ne voulait

plus du système de la combinaison des armées; on convint d'agir

séparément, et l'Autriche réclama en conséquence le choix de

l'alternative dans l'exécution du traité, qui avait fixé le secours

respectif à vingt-quatre mille hommes ou à vingt-quatre millions.

L'impératrice, qui n'avait cessé un seul jour d'employer toute sa

séduction vis-à-vis de M. de Stainville, se flattait d'emporter le

subside. Elle se fit même aider en cette occasion par l'empereur qui

traitait toujours M. de Stainville avec la familiarité d'un

compatriote, et qui croyait avoir sur lui une grande influence.

L'impératrice écrivit à madame de Pompadour; M. de Stahremberg

touchait au moment d'obtenir ce point de la facilité de l'abbé de

Bernis; l'opinion de M. de Stainville, à cet égard, retarda la

décision. Vingt-quatre millions à cette époque était un subside très

considérable. L'Angleterre, qui depuis en a prodigué d'immenses, ne

donnait à Frédéric II que cinquante mille livres sterling[319], et on

peut dire que celui-là gagnait bien son argent, et que si la France

l'eût conservé pour allié à pareil prix, l'influence autrichienne en

Allemagne n'aurait pas duré aussi longtemps. Au surplus, comme on

voulait, de part et d'autre, que ces légères altercations ne

tournassent pas au détriment de l'alliance, ce fut à cette époque

qu'on adopta le plan d'une union plus intime et plus solide, par le

projet de mariage de la jeune archiduchesse Marie Antoinette, alors au

berceau, avec le futur héritier de la couronne de France.

[319] 1 250 000 francs.

M. de Stainville reçut à cette occasion une marque éclatante de

satisfaction: il fut créé duc héréditaire (et prit le titre de duc de

Choiseul) en même temps que M. le comte de Gontaut son beau-frère, fut

fait duc à brevet, honneur suffisant pour ce dernier, puisque son

fils, ou plutôt celui de M. de Stainville, connu depuis sous le nom

toujours brillant de duc de Lauzun, était naturellement appelé à

hériter de la pairie du maréchal de Biron[320], son oncle. Cette

double faveur accordée en même temps aux deux amis, fut l'ouvrage de

madame de Pompadour, et le fruit de l'assiduité de M. de Gontaut,

autant que de l'exactitude de la correspondance de M. de Stainville,

qui ne faisait pas partir un courrier sans donner à la favorite dans

une lettre particulière un petit sommaire de ses dépêches. Madame de

Pompadour en aurait été moins flattée, si elle eût su combien était

étendue et confiante la correspondance privée de M. de Choiseul. Tous

les courriers portaient des lettres d'abord à madame de Robecq[321],

ensuite à madame de Luxembourg[322], à l'abbé de Bernis dont il

cherchait à affaiblir l'influence dans sa correspondance avec la

favorite, à M. de Gontaut, à M. de Soubise, à M. de Praslin[323],

au comte de Castellane[324], à M. du Châtelet[325], au chevalier de

Beauteville[326], et il en recevait des réponses qui le tenaient

exactement au courant de ce qui se passait sur le double théâtre des

intrigues de Versailles et de Paris.

[320] Louis-Antoine de Gontaut, duc de Biron, fils du maréchal

duc de Biron, né en 1701, entra à l'armée et fit la campagne de

Bohême comme maréchal de camp; lieutenant général en 1743;

maréchal de France en 1757; gouverneur du Languedoc en 1775. Il

mourut en 1788.

[321] La princesse Anne de Robecq était la fille du maréchal duc

de Montmorency-Luxembourg. Elle épousa Anne de Montmorency prince

de Robecq, grand d'Espagne et lieutenant général. Elle mourut en

1760, à trente-deux ans.

[322] Madeleine-Angélique de Neufville-Villeroi, maréchale

duchesse de Luxembourg (1707-1787).

[323] César, comte de Choiseul, créé duc et pair en 1762 et connu

dès lors sous le nom de duc de Praslin, naquit en 1712. Il devint

lieutenant général; ambassadeur à Vienne en 1758; secrétaire

d'État aux affaires étrangères en 1760; à la marine en 1766. Il

fut exilé en 1770 et mourut en 1785.

La tête de M. de Choiseul fut traversée un moment alors, par l'idée

d'obtenir une grande charge à la cour. Mais, M. de Gontaut lui fit

voir combien ces places étaient encombrées de survivances; il

réfléchit de son côté sur la probabilité qu'il n'aurait point

d'enfants de madame de Choiseul dont la santé était très délicate; il

avait lui-même altéré son tempérament par une jouissance qui avait

précédé de beaucoup l'époque à laquelle elle était devenue femme, et

il était résulté pour elle de cette imprudence, des inconvénients de

santé qui l'obligeaient à rester souvent sur une chaise longue. Cette

petite malade, dont la tête romanesque était dix fois plus ardente que

son corps n'avait de force, était toutefois très exigeante sur les

attentions du mariage, et fort jalouse de toutes les femmes auxquelles

son mari paraissait adresser quelques hommages. Aussi M. de Choiseul

manqua-t-il à peu près tout ce qu'il entreprit dans ce genre pendant

son séjour à Vienne.

[324] Michel, comte de Castellane, gouverneur de Niort,

ambassadeur près la Porte, maréchal de camp en 1762.

[325] Louis-Florent, duc du Châtelet-Lomont, né à Semur on 1727.

Il était le fils de la célèbre madame du Châtelet si connue grâce

à Voltaire. Il fut maréchal de camp et ambassadeur à Vienne.

[326] P. du Buisson, chevalier de Beauteville, aide-maréchal

général des logis de l'armée de Flandre (1745), maréchal de camp

(1758), ministre en Suisse (1762).

M. de Choiseul informé par M. de Gontaut, que madame de Pompadour

commençait à se dégoûter de l'abbé de Bernis qui, prêt à devenir

cardinal, faisait entrevoir des prétentions que sa capacité ne

soutenait guère, donna à ses lettres particulières la direction que

cette nouvelle circonstance exigeait. Il chercha à se faire regarder

par madame de Pompadour, comme un rival et un successeur de l'abbé de

Bernis, sur lequel elle pouvait compter, et par celui-ci comme un

coopérateur fidèle, dont il pourrait se servir, s'il parvenait à faire

le grand pas qu'il avait la secrète ambition de tenter. L'abbé de

Bernis, sûr du chapeau de cardinal, commença à parler de sa mauvaise

santé, en insinuant toutefois, après les instances qui lui étaient

faites pour rester, qu'il serait prêt à témoigner sa reconnaissance et

son dévouement, si on lui donnait la direction suprême du conseil.

C'était où on l'attendait. On se concerta pour le retour de M. de

Choiseul, et on pensa dès lors au moyen de l'investir de la charge que

le futur cardinal dédaignait d'occuper. De son côté, M. de Bernis se

mit à rédiger un long mémoire, dans lequel il essayait de démontrer au

roi la nécessité d'un premier ministre qui tînt d'une main ferme

l'ensemble des opérations de tous les départements. La situation

critique des affaires était peut-être assez favorable à cette idée.

Mais la répugnance du roi pour cette espèce de tutelle était bien

connue de madame de Pompadour qui, d'ailleurs, n'ayant plus que ce

rôle à jouer, sans avoir l'inconvénient du titre, n'avait aucune envie

de se le laisser enlever. Deux mois suffirent à toutes ces manœuvres,

et dans les premiers jours de novembre, pendant que la barrette

arrivait de Rome, M. de Choiseul arrivait de Vienne, pour occuper le

poste que le cardinal allait quitter. L'arrivée subite de M. de

Choiseul, et l'espèce de désaccord qui existait dans les différentes

dispositions des parties intéressées, ne pouvaient pas manquer de

produire d'étranges contradictions. Ainsi dans la même semaine, M. de

Choiseul qui n'avait été présenté dans l'article officiel de la

_Gazette_, que comme un aide choisi par le cardinal pour conduire sous

sa direction le ministère des affaires étrangères, M. de Choiseul,

médiocrement accueilli par le roi, était créé pair à l'ouverture du

premier conseil, à cause de la prétention que le maréchal d'Estrées

éleva, concernant la préséance des maréchaux de France sur les ducs

qui n'étaient pas pairs. On vit aussi le cardinal quitter le logement

du secrétaire d'État, et s'installer dans un des plus grands

appartements du château de Versailles, où dès le premier mardi, jour

d'audience des ambassadeurs, il les reçut avec solennité concurremment

avec le nouveau ministre, chez lequel ils n'eurent l'air d'aller

ensuite que comme chez un premier commis, et M. de Choiseul, ministre

des affaires étrangères, duc et pair de France paraissait, au milieu

de toutes ces faveurs, n'occuper qu'un poste secondaire. Le cardinal

avait remis directement au roi son mémoire et s'emparait comme de

haute lutte de la place éminente qu'il croyait s'être assurée. Le roi

ne disait rien, laissait faire, et, sans doute se fût soumis, si

madame de Pompadour, à qui le mémoire revint de la main du roi et qui

n'en était que plus offensée, ne se fût jointe à M. de Soubise, à M.

de Gontaut et à M. de Belle-Isle[327], pour en représenter l'auteur

comme un ambitieux qui voulait s'emparer d'une place que la

considération personnelle du roi, son opinion connue à cet égard, et

les derniers conseils du cardinal de Fleury[328], devaient empêcher de

jamais rétablir. Cette forme de rappel à ses propres principes,

présenté au roi comme une marque d'attachement le plus vrai pour sa

personne et pour sa gloire, ne manqua pas son effet. On exila le

cardinal de Bernis[329].

[327] Louis Fouquet, duc de Belle-Isle, était le petit-fils du

fameux surintendant Fouquet. Né à Villefranche-de-Rouergue en

1684, il entra de bonne heure à l'armée, fit comme colonel la

guerre de la succession d'Espagne. Maréchal de camp en 1719, il

fut impliqué dans le procès de Leblanc, secrétaire d'État à la

guerre, accusé de concussion, et fut enfermé à la Bastille.

Lieutenant général en 1732, il reçut en 1736 le gouvernement de

Metz et des trois évêchés. Maréchal de France en 1741, il prépara

l'élection de l'empereur Charles VII. Peu après, il s'illustrait

par la campagne de Bohême et la retraite de Prague (1743). Fait

prisonnier en Hanovre en 1744, il fut interné un an en

Angleterre. En 1757, il fut nommé secrétaire d'État à la guerre.

Il mourut en 1761.

[328] André Hercule, cardinal de Fleury, appartenait à la vieille

noblesse du Languedoc. Il naquit à Lodève le 22 juin 1653.

Aumônier de la reine, il fut en 1698 nommé évêque de Fréjus. A la

mort de Louis XIV il fut nommé précepteur du nouveau roi sur

lequel il prit bientôt la plus grande influence. Au mois de juin

1726, Fleury fut nommé ministre d'État et surintendant des

postes, et bientôt après créé cardinal. Il garda la direction des

affaires jusqu'à sa mort (1743).

[329] Novembre 1758.

Ainsi fut enlevé à la suprême direction des affaires, cet homme doux

et aimable, fait pour le charme de la société, bien plus que pour la

haute intrigue du ministère. Sa vie reprit dans la suite quelque éclat

par les moyens que lui fournirent son caractère ecclésiastique, sa

grande fortune et le bel emploi qu'il en savait faire. Il a fini sa

carrière d'une manière heureuse, puisque ses derniers moments ont été

employés à donner des soins, des marques de respect, et presque des

secours, aux vertueuses filles de son bienfaiteur. L'histoire parlera

bien peu de lui.

M. de Choiseul resta seul chargé des affaires étrangères. L'usage

qu'il fit de son pouvoir et la situation dans laquelle il plaça la

France vis-à-vis des cours de l'Europe, ne sont peut-être pas sans

intérêt à connaître.

Un des principaux actes de son administration, fut le traité du mois

de janvier 1759 avec l'Autriche. Par ce traité la France réduisit de

vingt-quatre millions à quatorze, le subside convenu par le traité de

1756. Mais, par une inconséquence injustifiable, on mit à la

disposition de l'Autriche des forces aussi considérables qu'on aurait

pu le faire pour un intérêt national et du premier ordre. Ce ne fut

qu'en 1761 que M. de Choiseul effrayé des maux de tout genre

qu'éprouvait la France, essaya d'en abréger la durée par une paix

particulière avec l'Angleterre, qu'il supposait devoir entraîner celle

avec l'Allemagne. Les premières paroles de rapprochement avaient été

portées par M. le bailli de Solar[330], ambassadeur de Sardaigne à

Londres. M. de Bussy[331] fut ensuite accrédité auprès de M.

Pitt[332], et M. Stanley vint en France. Quelque condescendance que M.

de Choiseul mît dans la négociation avec l'Angleterre, on ne put pas

arriver à en établir les premières bases: lord Chatam voyait encore

trop de chances heureuses dans la guerre pour vouloir sérieusement

faire la paix. Il négociait pour être populaire et il ne finissait

rien parce qu'il était homme d'État. Après des essais de tout genre,

il fallut abandonner cette idée. Le seul succès politique qu'obtint M.

de Choiseul à cette époque, et qui lui donne une sorte de place dans

l'histoire, c'est le pacte de famille avec l'Espagne[333], par lequel

on peut dire que la France, sans affaiblir sa position continentale,

en la fortifiant même, et sans prendre des engagements onéreux, était

assurée pour la paix comme pour la guerre d'une coopération durable

avec la puissance qui possédait alors les plus belles ressources

maritimes, et les riches trésors de l'Amérique et des Indes. Si cet

accord avec l'Espagne eût été fait en même temps que le traité de

Versailles avec la cour de Vienne, il est à croire que l'Angleterre

n'eût jamais obtenu les succès qui ont amené la désastreuse paix de

1763.

[330] Ignace Solar de Breille, connu sous le nom de bailli de

Solar, né en 1715, grand-croix de Malte, ambassadeur de Sardaigne

en France (1758-1765). Il reçut, après la paix de 1763, l'abbaye

de St-Jean-des-Vignes de Soissons.

[331] François de Bussy né en 1699, entra aux affaires étrangères

en 1725, comme chargé d'affaires à Vienne, puis à Londres (1737).

Ministre plénipotentiaire à Londres (1740). Premier commis aux

affaires étrangères (1749). Il mourut en 1780.

[332] William Pitt, comte de Chatam, un des plus grands hommes

d'État de l'Angleterre, né en 1708, entra au parlement à

vingt-sept ans. Il fut le chef de l'opposition jusqu'en 1746;

devint alors vice-trésorier d'Irlande et conseiller privé sous le

ministère Newcastle. Premier ministre (1755-1761). En 1766, Pitt

fut créé comte de Chatam et entra à la Chambre des lords. En même

temps il fit une courte réapparition aux affaires. Il mourut en

1775.

[333] Le pacte de famille est une convention signée à Paris le 15

août 1761 entre les représentants de la France (Choiseul) et

d'Espagne (Grimaldi), par laquelle les souverains de la maison de

Bourbon, Louis XV, Charles III, roi d'Espagne, Ferdinand roi des

Deux-Siciles (fils de Charles III) et Philippe duc de Parme (son

frère), contractaient une alliance défensive et offensive pour la

garantie mutuelle de leurs États. Cette alliance dura autant que

la monarchie française.

Cette époque de notre histoire portera sans doute les publicistes,

s'il peut s'en trouver encore dans quelques années, à examiner si, en

théorie générale, les traités d'alliance permanente sont utiles aux

puissances qui les contractent. Ce genre de transaction est celui dont

on croit en général devoir recueillir le plus de résultats avantageux.

Cependant, l'expérience a prouvé que chaque puissance, en cherchant à

faire pencher la balance de son côté, apporte dans cette espèce

d'accord un esprit de réserve et d'égoïsme, qui nuit à la cause

commune. Aussitôt que les stipulations de bonne harmonie, d'assistance

de secours définis sont convenues, tous les efforts se dirigent sur

les moyens d'interpréter les clauses, d'éluder les demandes,

d'échapper enfin aux conséquences des engagements qu'on a contractés;

et quand le _casus fœderis_ devient tellement évident qu'on ne peut

le méconnaître, mille circonstances deviennent alors des prétextes,

pour retarder les préparatifs et compliquer l'exécution des articles

les plus clairs. L'allié attaqué a eu le temps de perdre des

provinces, avant de recevoir un homme ou un écu de celui qui devait

lui prodiguer des secours de tout genre. Les quatre coalitions formées

successivement depuis la Révolution française, eussent-elles été aussi

promptement anéanties, si chacun des contractants eût employé de bonne

foi et à temps, tous les moyens dans l'intérêt de la cause commune?

En supposant même de la loyauté dans l'allié dont l'intervention est

devenue nécessaire, les obstacles naturels, la distance, la lenteur

des levées, l'état des chemins dans telle saison, ne suffisent-ils pas

pour rendre inutiles des secours dont la moitié arrivée à temps

pouvait donner une autre direction et un autre résultat à des

événements importants? La Prusse certainement eût fait une plus

vigoureuse résistance, si avant la bataille d'Iéna, le quartier

général de l'empereur Alexandre eût été à Custrin, par exemple[334].

[334] Au moment de la bataille d'Iéna, l'armée russe n'avait pas

encore passé la frontière allemande. Napoléon dut aller la

chercher au fond de la Pologne et ne l'atteignit qu'en janvier,

c'est-à-dire trois mois après la bataille d'Iéna.

Dans les motifs de tiédeur des alliances, il faut aussi compter pour

quelque chose le déplaisir de voir mal employés ses troupes, son

artillerie, ses magasins; de voir ses régiments placés au poste le

plus périlleux, de perdre des hommes, de dissiper son trésor, et

souvent sans retirer d'autre avantage de sa coopération, que celui

d'assister à la prise de possession des conquêtes faites par ses

alliés.

Une grande partie des inconvénients attachés aux traités d'alliance

entre des puissances continentales, pourrait disparaître dans les

accords entre des puissances maritimes, et c'est pour cela que le

traité de 1761 avec l'Espagne, quoique fait trop tard, est encore

l'acte le plus habile du ministère de M. de Choiseul. En effet, on

comprend aisément qu'un secours, même de peu de valeur, prend tout de

suite de l'importance quand, transporté par mer, il peut menacer sur

divers points et presque au même instant les territoires de l'ennemi

commun, et qu'ensuite, lorsqu'il s'agit de régler les conditions de

paix et de partager les fruits d'une guerre heureuse, il soit possible

de faire la part d'une des puissances, sans nuire trop aux intérêts de

l'autre.

Du reste, le peu que l'on vient de dire sur une question d'un si haut

intérêt et qui mériterait d'être traitée avec soin et développement,

ne s'applique, comme on a pu le voir, qu'au cas où la guerre, suivant

de près le traité conclu, oblige les contractants à l'exécution de ses

clauses. Car il n'y a personne qui ne doive regarder comme la plus

belle œuvre de la politique une alliance combinée avec lenteur et

sagesse, entre des puissances de premier ordre, dans la vue généreuse

de fixer un état de paix permanent en empêchant partout la guerre, et

dont le but unique serait de forcer par une médiation juste et

imposante, au repos, à la modération, et à un libre et facile échange

des productions des différents pays, tout pouvoir inquiet, ambitieux

et prohibitif qui voudrait troubler l'équilibre général.

Il est toutefois nécessaire d'apporter de grandes précautions dans un

pacte de cette nature; c'est dans l'intérêt de la société européenne,

c'est dans l'intérêt de tous qu'il doit être contracté. Il faut donc

que cet intérêt soit bien constaté, bien évident, et il ne l'est pas

assez, si ceux qu'il touche, c'est-à-dire les nations, ne sont pas

convaincues que c'est de leurs propres avantages qu'on s'est occupé.

Car, si elles devaient concevoir de la défiance, toute alliance des

cabinets deviendrait illusoire et même dangereuse. Dans l'état de

civilisation où l'Europe est parvenue, les peuples tendent partout à

prendre un niveau commun; et s'ils se voyaient détournés de cette

voie, ils s'en prendraient bientôt à leurs gouvernements, et agiraient

contre eux avec une force irrésistible.

Les projets d'alliance chrétienne de Henri IV[335], de paix

perpétuelle de l'abbé de Saint-Pierre[336], ont été médités dans des

temps où les gouvernements avaient exclusivement toute la confiance

des peuples. Ceux-ci remettaient alors aux mains de leurs souverains,

le soin de prévoir et de diriger leurs destinées. Les souverains de

leur côté avaient toute l'autorité nécessaire pour conduire de si

grands intérêts. Les grands corps de l'État n'étaient que les

auxiliaires du pouvoir, et si parfois ils cherchaient à diminuer son

action, ce n'était jamais jusqu'au point de l'exposer à être à la

discrétion des peuples. L'idée de la souveraineté était entière dans

les esprits, et elle se présentait partout, comme une force tutélaire

contre laquelle nulle résistance n'était légitime.

[335] Talleyrand rappelle ici le grand plan de réorganisation

européenne longtemps rêvé par Henri IV. Il voulait d'abord

arriver à constituer en Europe un état d'équilibre durable, et

pour cela il reléguait chaque nation dans ses frontières

naturelles. L'Europe, ainsi divisée en un certain nombre d'États

à peu près égaux en force et en étendue, eût alors été la grande

République chrétienne. Un conseil suprême de députés de tous les

États eût été chargé de prévenir les guerres en réglant les

différends. C'est de ce projet de fédération de tous les peuples

chrétiens, dont Henri IV aimait à s'entretenir avec Sully; mais

il n'eut pas le temps ni peut-être le dessein d'en entreprendre

la réalisation.

[336] Charles Castel, abbé de Saint-Pierre (1658-1743), connu par

son projet de paix perpétuelle. Il avait repris les idées de

Henri IV et passa sa vie à soumettre aux différents ministres,

une multitude de projets de réforme.

A une telle époque, on pouvait créer des systèmes politiques, et celui

que la grande âme de Henri IV avait su concevoir, aurait pu

s'exécuter.

Mais les progrès de la civilisation, en élevant la partie moyenne des

peuples, ont diminué la distance qui la séparait du gouvernement.

C'est alors qu'on a commencé à examiner le mécanisme et les actes de

celui-ci: bientôt la critique est arrivée, et a conduit à la méfiance,

ce qui fait qu'aujourd'hui il faut, pour gouverner les peuples, plus

de sincérité et de sagacité que l'on n'en avait besoin autrefois. Il

faudrait donc beaucoup d'habileté et de prévoyance pour former dans un

tel état de choses, une de ces alliances dont le seul objet serait de

garantir la paix générale.

Je m'arrête ici, étonné de n'avoir pas su résister à l'attrait des

aperçus généraux, qui m'ont fait sortir de l'objet circonscrit dans

lequel j'aurais voulu rester.

La hauteur naturelle de M. de Choiseul, son pouvoir étendu et sans

contrôle, la légèreté de ses mœurs, lui faisaient trop mépriser les

pays nouveaux où la civilisation ne faisait que de paraître. Il

dédaigna de s'occuper des changements qui se préparaient alors dans le

Nord; et il ne sut point porter ses regards du côté de la Russie.

Cette puissance commençait cependant à suivre par une sorte

d'instinct, la politique qui la conduisait vers le centre de l'Europe,

et dont la tendance était, sans projet encore déterminé,

d'arriver à exercer un jour une influence prépondérante et dangereuse

sur les affaires du continent. Il ne vit point jusqu'où pouvaient

aller les rapports utiles que l'Angleterre commençait à avoir avec

cette puissance, et par suite de son aveuglement à cet égard, il tâcha

d'entretenir de la mésintelligence entre la Suède et le Danemark,

tandis qu'il aurait dû chercher à réunir ces deux petites puissances,

seules capables, avec l'appui de la France, de fermer à volonté la

communication commerciale qui, par la force des choses doit lier

intimement la Russie avec la Grande-Bretagne. En même temps, il

témoigna d'une manière offensante son dédain pour la cour de

Pétersbourg. Il rappela de cette capitale le vieux marquis de

l'Hôpital[337], qui jouissait d'assez de considération et même de

faveur auprès de l'impératrice Élisabeth[338]: il le remplaça par le

baron de Breteuil, simple ministre plénipotentiaire, en lui donnant de

froides instructions, qui ne lui laissaient aucune possibilité de

profiter des avantages que l'on pouvait attendre de la chute du comte

de Bestucheff[339], partisan déclaré et peut-être pensionnaire de

l'Angleterre. On ne parvint point cependant à aigrir l'Impératrice

Élisabeth, qui se prêtait d'elle-même à donner des explications au

manque d'égards qu'on avait pour elle. Mais sa mort arrivée

inopinément laissa le trône de Russie à Pierre III[340]: les

dispositions de celui-ci étaient totalement opposées à celles de sa

tante. Il était secrètement attaché au service militaire du roi de

Prusse, et en avait reçu directement, sans que cela passât par aucun

intermédiaire, et avec des formes mystiques, les grades de capitaine

et de colonel. Celui de général, dont il reçut le brevet à son

avènement, et dont il porta immédiatement l'uniforme, lui parut le

comble de la gloire. Il envoya au même instant, au général de son

armée qui combattait le roi de Prusse, l'ordre de se ranger de son

côté, et de poursuivre sous sa direction la guerre contre les

Autrichiens[341].

[337] Paul de Gallucio, marquis de l'Hôpital, issu d'une famille

noble d'origine napolitaine, né en 1697, entra à l'armée et

devint lieutenant général en 1745. Ambassadeur à Naples en 1739,

il passa de là à Pétersbourg. Il mourut en 1776.

[338] Élisabeth, fille de Pierre le Grand, née en 1709, succéda

en 1741 à l'impératrice Anne et mourut en 1761.

[339] Alexis Bestoujet-Rumine ou Bestucheff, issu, dit-on, d'une

famille d'origine anglaise émigrée en Russie au XVe siècle,

naquit à Moscou en 1693. Il entra d'abord au service de

l'électeur de Hanovre, qui, devenu roi d'Angleterre, l'envoya

comme ambassadeur à Pétersbourg. Il passa ensuite au service de

la Russie, fut ministre à Copenhague, puis ministre d'État sous

l'Impératrice Anne, et grand chancelier sous l'impératrice

Élisabeth. Exilé en 1757, il fut rappelé par Catherine en 1762 et

mourut en 1766.

[340] Pierre III, fils de l'impératrice Anne et neveu

d'Élisabeth, épousa en 1746 Sophie d'Anhalt Zerbst, qui fut plus

tard la grande Catherine. Il monta sur le trône le 5 janvier

1762, fut déposé peu de mois après, arrêté et étranglé dans sa

prison (juillet 1762).

[341] Le traité de paix entre la Prusse et la Russie est du 5 mai

1762.

Cette extravagante politique se trouva, malheureusement pour ce

prince, associée à une autre folie plus dangereuse, celle de

manifester l'intention de répudier sa femme, la fameuse Catherine

seconde, qui ne lui permit pas de s'abandonner longtemps à tous les

caprices, auxquels le désordre de sa tête l'aurait porté.

L'indifférence de M. de Choiseul pour ce qui se passait en Russie

était telle, qu'à l'époque de la mort violente de Pierre III, il n'y

avait de Français accrédité à Pétersbourg que l'abbé Duprat,

secrétaire du baron de Breteuil, qu'il y avait laissé comme

chargé d'affaires. C'est cet abbé qui y recueillit tous les détails

que M. de Rulhière, alors à Varsovie avec le baron de Breteuil, nous a

transmis comme témoin oculaire dans un ouvrage ou plutôt dans une

sorte de nouvelle écrite avec élégance, et où l'exactitude n'a jamais

été que secondaire.

Un nouveau règne, un nouveau ministère, une souveraine entreprenante,

obligèrent cependant la France à avoir à Pétersbourg un véritable

agent diplomatique. M. de Choiseul se trouva forcé d'ordonner au baron

de Breteuil, qui revenait par congé, de retourner à son poste. Mais

fidèle au système qu'il avait adopté d'humilier le souverain, sans

rien faire pour contenir la politique du pays, il ne donna à M. de

Breteuil d'autre instruction que de demander à la nouvelle impératrice

l'expédition de la _Reversale_, par laquelle l'impératrice Élisabeth

en recevant de la France le titre d'impératrice, s'était soumise à ne

prétendre vis-à-vis d'elle à d'autre rang, qu'à celui accordé aux

czars de Moscovie.[342]

[342] Jusqu'au règne d'Élisabeth, les souverains russes n'étaient

officiellement connus que sous le titre de czars de Moscovie. En

1745, Elisabeth entreprit de se faire reconnaître par les cours

étrangères le titre d'impératrice. A cet effet, elle signa avec

la France en mars 1745, un acte dit _Reversale,_ par lequel Louis

XV «_par amitié et une attention toute particulière pour elle,

condescendait à la reconnaissance du titre impérial._» En retour

l'impératrice déclarait ne prétendre vis-à-vis de la France à un

autre rang de préséance qu'à celui de czarine de Moscovie.--Le 3

décembre 1762, Catherine déclara que le titre impérial avait de

tout temps appartenu aux czars, et qu'elle refuserait d'entrer en

relations avec les États qui ne la reconnaîtraient pas pour

impératrice. Breteuil reçut l'ordre de confirmer la Reversale de

1745, en en rappelant la condition résolutoire que Catherine

paraissait disposée à oublier. L'Espagne suivit son exemple.

(Voir à ce sujet, une série de pièces dans Martens, Recueil de

traités.)

Comme ce que j'écris ici est plutôt l'esquisse d'une époque prise dans

son ensemble qu'un tableau historique de faits, je ne suis

assujetti qu'à ne pas confondre dans les impressions que je veux

laisser, les temps où la puissance de M. de Choiseul n'était pas

entière, et ceux où il était le maître absolu de la France.

La paix était devenue le besoin général de l'Europe, et comme alors

les traités étaient fidèlement observés, les bonnes relations

pouvaient se rétablir promptement entre les États naguère

belligérants. L'occupation des pays vaincus ne se prolongeant pas au

delà de la paix, comme on l'a vu depuis, l'indépendance de chaque pays

redevenait entière, et les conséquences ruineuses de la guerre

cessaient avec elle.

La mort de George II[343], roi d'Angleterre, permit de penser

sérieusement à la paix. George III[344], son successeur, accoutumé

pendant tout le temps qu'il avait été prince de Galles, à la plus

grande familiarité avec le comte de Bute[345], qui avait été son

gouverneur, lui accorda une telle confiance à son avènement au trône,

qu'il l'appela immédiatement à la place de lord Chatam. Le comte de

Bute devenu premier ministre, crut de son intérêt personnel, de fixer,

par une paix dont il aurait la gloire, les avantages immenses que la

guerre avait procurés à l'Angleterre. Il parla donc de la possibilité

de s'entendre. Et par les instigations du même bailli de Solar,

dont il a déjà été question, il donna de la confiance dans les

ouvertures qu'il faisait, et même de l'éclat à une nouvelle

négociation par l'envoi en France du duc de Bedford[346]. On y

répondit par celui du duc de Nivernais à Londres. Le premier avait

pour secrétaire de légation, M. Hume[347], et l'autre mena dans la

même qualité le chevalier d'Éon[348]. Malgré ces petites disparates

qui rappellent toujours la légèreté de M. de Choiseul, le traité

avança assez rapidement pour qu'au commencement de septembre 1763, il

se trouvât prêt à être signé. Il l'aurait même été alors, si, M de

Grimaldi[349] plénipotentiaire de l'Espagne, ne s'y fût opposé

dans la persuasion que les Anglais étaient à la veille d'éprouver un

grand échec à la Havane. L'échec n'eut point lieu; les Anglais prirent

la Havane, et il fallut pour la ravoir donner les Florides, dont M. de

Choiseul indemnisa l'Espagne par la cession de la Louisiane. On

consentit à tout, et on signa la paix à Fontainebleau le 2 novembre

1763[350].

[343] George II, roi d'Angleterre, fils de George Ier, né à

Hanovre en 1683, il monta sur le trône en 1727 et mourut en 1760.

[344] George III, roi d'Angleterre, petit-fils de George II, né

en 1738; succéda à son grand-père. Il tomba en démence en 1810 et

mourut en 1820.

[345] Jean Stuart, comte de Bute, né en Écosse en 1713, élu pair

d'Écosse en 1737. Gentilhomme de la Chambre du futur Georges III

et chargé de son éducation(1751), il fut à l'avènement de son

élève appelé au conseil, puis nommé secrétaire d'État et lord de

la Trésorerie(1761). Il signa le traité de 1763 et paraissait

tout-puissant lorsqu'il donna sa démission subitement. Il mourut

en 1792.

[346] John Russell, quatrième duc de Bedford (1710-1771) était

premier lord de l'Amirauté en 1744. Il se retira en 1751, fut en

1761, nommé lord-lieutenant d'Irlande et garde du sceau privé. A

son retour de Versailles où il avait été négocier le traité de

Paris, il entra dans le cabinet Grenville et y resta jusqu'à sa

mort.

[347] David Hume, philosophe et historien anglais, né en 1711 à

Edimbourg. Il fut secrétaire d'ambassade à Vienne et à Turin. Il

vint à Paris en 1763 comme secrétaire de M. de Hertford,

ambassadeur d'Angleterre et non pas en 1761, avec le duc de

Bedford, comme il est dit ci-dessus. Il mourut en 1776.

[348] Charles d'Éon de Beaumont, dit le chevalier d'Éon, né à

Tonnerre en 1728. Une célébrité singulière est restée attachée à

son nom; son sexe est resté longtemps douteux, et s'il est avéré

aujourd'hui qu'il était réellement un homme, l'opinion publique,

sur la foi d'aveux mensongers, le tint durant longtemps pour une

femme.--Le chevalier d'Éon fut un des agents les plus remuants de

la diplomatie secrète de Louis XV. Après une mission en Russie,

et un court séjour à l'armée (1758), il fut en 1762 nommé

ministre à Londres par intérim. Il ne voulut pas céder la place

au nouvel ambassadeur, le comte de Guerchy. Ce fut le point de

départ d'une série d'aventures et de complications sans fin.

Possesseur du secret du roi, il se joua pendant plusieurs années

du roi et de ses ministres, eut à Londres le train de vie le plus

brillant, et finit par forcer le roi à capituler. Louis XVI

l'autorisa à revenir en France. Il retourna peu après en

Angleterre et y mourut en 1810.

[349] Don Geronimo duc de Grimaldi, grand d'Espagne, né à Gênes

en 1720. Il entra dans la diplomatie, fut ambassadeur à Paris en

1761. Ministre des affaires étrangères en 1764, il donna sa

démission en 1776 et mourut en Italie en 1786.

[350] Par ce traité désastreux la France cédait à l'Angleterre

presque toutes ses colonies; le Canada, toutes les îles et côtes

du golfe Saint-Laurent, toute l'Inde. Elle rasait de nouveau les

fortifications de Dunkerque, et évacuait le Hanovre, la Hesse et

le Brunswick.

On peut à peine croire aujourd'hui à l'intervention dans une

négociation si importante, du bailli de Solar, représentant d'un

gouvernement qui, de nos jours, sans opposition de la part d'aucun des

cabinets de l'Europe, a été rayé du nombre des puissances.

La paix avec le roi de Prusse suivit de quelques semaines celle avec

l'Angleterre, et elle entraîna au bout de peu de temps, celle du roi

de Prusse avec la cour de Vienne[351]. Ainsi, se termina cette fameuse

guerre de Sept ans, que nos pères trouvaient si pleine d'événements,

et qui a bien pâli pour la génération actuelle, en regard des grandes

luttes dont elle a été témoin.

[351] Le traité de paix entre la Prusse et l'Autriche fut signé

au château de Hubertzbourg (près Leipzig) le 15 février 1763.

L'année suivante, madame de Pompadour mourut, et il n'en résulta aucun

changement ni à l'intérieur, ni au dehors. La mort de cette femme qui

pendant tant d'années avait joué le rôle de premier ministre;--qui par

ressentiment, de quelques propos ou de quelques vers échappés contre

elle à Frédéric II, avait été l'auteur véritable de l'alliance de

la maison de France avec celle d'Autriche, dont la conséquence pouvait

être d'anéantir le faible contre-poids que la Prusse commençait à

porter dans les affaires de l'Europe;--qui avait abattu d'un souffle

le cardinal de Bernis, pour le crime d'avoir pu penser un moment à

occuper la place qu'avait eue l'évêque de Fréjus[352] au commencement

du règne;--la mort de cette femme, dis-je, fut à peine une nouvelle

pour la France et pas même une contrariété dans l'intérieur du roi.

[352] Le cardinal de Fleury.

Subjuguée depuis cinq ans par l'ascendant du duc de Choiseul, blasée,

fatiguée de toutes les jouissances, bravée quelquefois par celui

qu'elle avait élevé si haut, et qui des deux amies d'un ordre

subalterne qu'elle s'était attachées, madame d'Amblimont[353] et

madame d'Esparbès[354], avait séduit l'une, et écarté l'autre par une

insulte publique;--plus humiliée encore par la sorte de supériorité

que mesdames de Gramont[355] et de Beauvau[356] avaient prise dans la

société particulière du roi, dont elle n'avait plus que le triste

privilège de faire les honneurs; accablée d'infirmités qui depuis

longtemps avaient éloigné Louis XV de son lit, et qui en repoussaient

même celui qui avait été y chercher la fortune, madame de

Pompadour quitta la vie sans regret. Le roi resta indifférent, il eut

l'air d'être débarrassé plutôt que privé d'une habitude, sorte de lien

qui parmi les têtes couronnées, remplace ordinairement les penchants

naturels. On accorda deux soirées seulement à une solitude de

convenance, et dès le troisième jour après avoir chassé à Rambouillet,

et avoir reçu ensuite les courtisans à son débotté comme à

l'ordinaire, il remonta dans l'appartement de madame de Pompadour; la

chambre était la même, le lit seul en était ôté. Il y trouva madame de

Gramont, madame de Beauvau, M. de Choiseul, M. de Chauvelin[357], M.

de Gontaut et les autres personnes de sa société particulière. Le nom

de celle qui avait occupé cet appartement pendant dix-huit ans, et qui

y avait introduit tout ce qui composait l'intérieur du roi n'y fut

plus prononcé.

[353] Probablement Marie-Anne de Chaumont-Quitry, mariée en 1754

à Claude de Fuchsamberg comte d'Amblimont.

[354] Mademoiselle Toinard de Jouy mariée au comte d'Esparbès de

Lussan, maréchal de camp, gouverneur de Montauban. Elle mourut

très âgée.

[355] Béatrix de Choiseul-Stainville, duchesse de Gramont, sœur

du duc de Choiseul.

[356] Marie-Sylvie de Rohan-Chabot, maréchale, princesse de

Beauvau-Craon.

[357] Le chevalier Bernard de Chauvelin était brigadier en 1744,

lieutenant général en 1749, commandant en Corse, puis ministre à

Gênes, ambassadeur à Turin en 1753, grand-maître de la maison du

roi en 1765. Il mourut en 1773.

A dater de cette époque, tout plia sous le sceptre de M. de Choiseul

dont l'audace et la volonté ne rencontraient ni échec ni

contradiction. Sa fortune était alors à son apogée; il changeait les

ministres, rappelait les ambassadeurs, inquiétait les cabinets de

l'Europe, bravait l'héritier du trône, cassait les arrêts des

parlements, rendait des arrêts du conseil; faisait des ordonnances,

donnait des lettres de cachet, obtenait des grâces de toute espèce, et

livrait la France à ses amis. Ce n'est qu'en 1768 qu'un léger nuage à

l'horizon commença de loin à le menacer. Un homme à peu près obscur

travaillait, sans sûrement en avoir le projet, à ébranler cette

fortune si bien affermie.

M. du Barry[358], petit gentilhomme toulousain, vivait à Paris, à

l'aide de moyens assez honteux. Au fait de toutes les sales intrigues

du temps, il cherchait à se procurer par là, l'existence journalière

du libertinage, et d'un luxe à peine aperçu.

[358] Le comte Jean du Barry-Cères, né à Levignac près Toulouse

d'une famille obscure. Venu à Paris, et n'ayant pu entrer dans la

diplomatie, il trouva moyen de réaliser une grosse fortune dans

les marchés de fournitures et de vivres. Il avait pour frère le

comte Guillaume du Barry qui fut le mari de madame du Barry. A la

mort de Louis XV, il se hâta de quitter la France, mais il revint

bientôt et se fixa à Toulouse. Il y fut guillotiné en 1794.

Il s'était constitué donneur de soupers de femmes publiques; il en

entretenait constamment une ou deux qu'il laissait facilement passer à

d'autres hommes, quand il croyait pouvoir en tirer quelque avantage,

et son cercle en ce genre ne s'étendit guère d'abord au delà des

bureaux des ministres, parce que c'était dans ce monde qu'il

rencontrait ou quelque petite grâce bien facile, ou quelque promesse

plus facile encore à faire payer par les dupes de la province, qui

abondent toujours dans la capitale. A titre de proxénète de tout

genre, il s'était introduit chez le maréchal de Richelieu[359] et chez

le duc de Duras[360]. Il les avait même attirés dans quelques-uns

de ses soupers plus choisis où se trouvaient M. de Thiard[361], le

chevalier de Durfort[362], le comte de Bissy[363], l'abbé de Mastin,

MM. de la Tour du Pin[364], et quelques gens de lettres de bonne

humeur, tels que Moncrif[365], l'abbé Arnaud, Cailhava[366], son

compatriote Robbé[367] à qui il faisait dire des contes, les joueurs

de proverbes du temps, Goy, plus connu sous le nom de Mylord Goy,

enfin tout ce qui pouvait composer des soirées assez divertissantes.

[359] Armand Duplessis, duc de Richelieu, était le petit-neveu du

grand cardinal. Né en 1696, il était mousquetaire à Denain

(1712). Ambassadeur à Vienne (1724). Lieutenant général en 1744,

il se distingua à Fontenoy et à Raucoux. Ambassadeur à Dresde,

maréchal de France (1748), gouverneur de Guyenne (1755). Il

commanda l'expédition de Minorque (1756) et l'armée du Hanovre

(1757). Il mourut en 1788.

[360] Emmanuel de Durfort, duc de Duras, né en 1715 d'une vieille

famille de Guyenne. Son père était maréchal de France. Lui-même,

lieutenant général (1748), ambassadeur en Espagne (1751), premier

gentilhomme de la Chambre (1757), devint maréchal en 1775 et

mourut en 1789.

[361] Henry, comte de Thiard, neveu du cardinal de Bissy, né en

1726. Maréchal de camp (1760), lieutenant général et premier

gentilhomme du duc d'Orléans (1762). Il commanda en Provence

(1782), puis en Bretagne (1787), fut arrêté en 1793 et guillotiné

le 9 thermidor an II.

[362] Le chevalier Joseph de Durfort-Boissières, né en 1745,

était capitaine au régiment de Chartres.

[363] Claude de Thiard, connu sous le nom de comte de Bissy,

était le frère du comte de Thiard. Né en 1721, il était

lieutenant général en 1760, et commandant en Languedoc. Il mourut

en 1818. Il était membre de l'Académie.

[364] Les La Tour du Pin appartenaient à la noblesse du Dauphiné.

Le marquis Philippe, né en 1723 était lieutenant général en 1788.

Forcé de déposer dans le procès de la Reine, son témoignage le

fit arrêter comme suspect; il fut guillotiné peu après

(1794).--Son frère, le comte Louis, né en 1726 était maréchal de

camp, et chambellan du duc d'Orléans. Il émigra et ne rentra en

France qu'à la Restauration.

[365] François Paradis de Moncrif ainsi appelé du nom de sa mère

(Moncreiff) qui était anglaise. Il fut secrétaire du comte

d'Argenson, puis du comte de Clermont, lecteur de la Reine Marie

Leczinska, secrétaire du duc d'Orléans. Il écrivit quelques

romans, des comédies et des opéras, entra à l'Académie en 1733 et

mourut en 1770.

[366] Jean Cailhava, né à Estandous, près Toulouse (1731),

travailla toute sa vie pour le théâtre et laissa un grand nombre

de pièces, comédies, drames et opéras; il mourut en 1813.

[367] Pierre Robbé de Beauveset, né à Vendôme (1712). Il écrivit

des poésies légères, mais surtout des contes impies et

licencieux; il mourut en 1792.

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 5 · 第 224 / 313 题