Paris, le 27 mars 1834.
Prince, je vous ai fait connaître la résolution qu'avait prise le
gouvernement espagnol d'envoyer une armée en Portugal dans l'unique
objet d'y disperser les partisans de don Carlos. M. Villiers,
secondé à cet égard par M. de Rayneval, dont il avait réclamé
l'appui s'est vainement efforcé de décider M. Martinez de la Rosa à
donner à cette expédition un but plus général en la dirigeant
également contre dom Miguel et don Carlos. Le ministre espagnol s'y
est refusé, ne voulant pas, a-t-il dit, créer sans une nécessité
absolue des obstacles nouveaux au faible corps de troupes qui va
passer la frontière des deux royaumes. Nous avons lieu de croire, et
c'est aussi l'opinion de M. Villiers, que la crainte de mécontenter
les puissances du Nord est entrée pour beaucoup dans la
détermination de M. Martinez.
Il est d'ailleurs aisé de prévoir que les troupes espagnoles, une
fois arrivées en Portugal pourront se trouver entraînées par la
force des choses à faire cause commune avec les pédristes. Cette
considération n'a pas échappé au cabinet de Madrid. Aussi, tandis
que M. Martinez de la Rosa, pour se maintenir sur le terrain où il
avait cru devoir se placer, se refusait à toutes les ouvertures de
M. Sarmento, envoyé de dom Pedro, son collègue, le ministre de la
guerre, discutait avec ce dernier un plan d'émigration combiné, sans
en avoir l'apparence et qui, en même temps qu'il doit faciliter les
mouvements des Espagnols, placera dom Miguel, à l'égard des forces
de son frère, dans une situation embarrassante et dangereuse.
Si les Espagnols se sont décidés à une entreprise dont les
conséquences avaient longtemps semblé les effrayer, c'est parce
qu'ils ont désespéré de vaincre la répugnance de l'Angleterre à
intervenir matériellement en Portugal. Cependant, les nouvelles que
nous recevons de Lisbonne pourraient nous faire croire que cette
répugnance n'est plus aussi absolue.
Lord Howard, après avoir reçu de Londres des pouvoirs plus étendus
que ceux dont lord W. Russell était investi, a rédigé un projet de
convention destiné à pacifier le Portugal, et qu'il a envoyé à lord
Palmerston après l'avoir communiqué à M. Mortier aussi bien qu'au
ministre de dom Pedro, qui s'en est montré satisfait. En voici les
principales clauses:
Le gouvernement de la reine accorderait une amnistie entière à tous
ceux de ses adversaires qui lui prêteraient serment dans un temps
prescrit. Ceux qui s'y refuseraient pourraient quitter le Portugal
et vendre leurs biens.
Les grades des officiers miguélistes leur seraient assurés avec une
demi-solde.
Dom Miguel conserverait sa fortune personnelle et même son apanage
ou en recevrait l'équivalent. Des bâtiments portugais, français et
anglais seraient mis à sa disposition pour le transporter hors du
pays.
Toutes les contestations qui s'élèveraient sur le sens des
stipulations de ce traité seraient jugées par une commission
composée des ministres de France et d'Angleterre et du chargé
d'affaires de Suède.
Enfin, si dom Miguel refusait ces conditions, le gouvernement
anglais mettrait à la disposition de la reine doña Maria des troupes
de débarquement et des bâtiments de guerre pour faire cesser les
hostilités.
Je dois remarquer que, dans la communication faite par lord Howard
au cabinet de Lisbonne, il n'a nullement été question de cette
dernière clause et que probablement même ce n'est que par
inadvertance que l'envoyé d'Angleterre l'a fait connaître à M.
Mortier. Vous en conclurez sans doute, prince, que, dans vos
entretiens avec lord Palmerston, il sera bon d'éviter d'en faire
mention.
Ce que nous ne savons pas et ce qu'il importerait de savoir, c'est
jusqu'à quel point les idées émises par lord Howard lui sont
particulières ou se rattachent aux directions qu'il a pu recevoir.
Je désirerais qu'il vous fût possible de nous fournir à cet égard
quelques explications. Les intérêts de la France et ceux de
l'Angleterre sont identiques dans la double lutte qui ensanglante en
ce moment la péninsule. Une saine politique prescrit donc aux deux
gouvernements d'y concerter leur action, et, pour ce qui nous
regarde, nous sommes disposés à seconder de tous nos moyens le plan
adopté par le cabinet de Londres pour la pacification du Portugal,
dès que ce cabinet nous en aura fait part.
[285] Voir pages 354 et 358.