«Valençay, le 23 novembre 1834.
»Sire,
»Votre Majesté aura pardonné le retard que j'ai mis à la remercier de
ses nouvelles bontés, de sa confiance, j'oserai presque dire de son
amitié. Je voudrais y mieux répondre, mais je ne puis me refuser aux
sérieux avertissements reçus à la triste cérémonie à laquelle j'ai dû
assister[267].
»J'y ai puisé le courage de persévérer dans une résolution dont le
côté vraiment douloureux pour mon cœur est de déplaire au roi. Il
m'excusera s'il consent à se souvenir du dévouement avec lequel,
malgré mon grand âge, je l'ai servi depuis quatre années, et il vaudra
bien m'en savoir encore quelque gré alors que la mort de mes vieux
amis et le poids des années ne permettent plus à mes actions de
répondre à mon zèle.
»C'est bien à tort qu'on chercherait d'autres motifs que ceux indiqués
dans les dernières lignes de ma lettre au ministre des affaires
étrangères. Ce serait une erreur que d'avoir voulu faire de ma
démission une question de noms propres soit anglais, soit français.
J'ai, grâce à vous, Sire, obtenu pour la révolution de Juillet, le
_droit de cité_ en Europe. Ma tâche est accomplie et j'insiste
aujourd'hui pour me retirer parce que j'en ai le droit et le besoin.
»Si je sortais de cette pensée si vraie et si simple et qu'il me
fallût d'autres motifs encore, je dirais au roi que personne
n'honore plus que moi le duc de Wellington; que je suis persuadé qu'à
lui seul appartiendra l'honneur, si toutefois cela se peut encore,
d'arrêter l'Angleterre dans sa décadence[268]. Mais quel que soit mon
respect pour son caractère, sa force et sa prudence, je ne pourrais,
sur le seul fait de sa rentrée aux affaires, retirer ma démission si
sérieusement motivée et publique depuis beaucoup de jours, sans
devenir à l'instant même un homme de parti pour les deux pays et, par
cela même moins en état de bien servir le roi.
»Je n'ai jamais été un homme de parti; je n'ai jamais voulu l'être et
c'est ce qui a fait ma force. Lorsqu'il y a quatre ans je suis parti
pour l'Angleterre, j'étais aux yeux de la France, de cette France si
sévère dans ses susceptibilités nationales, ce que j'ai toujours voulu
être: l'homme de la France! Aujourd'hui, je serais pour elle, l'homme
du duc de Wellington.
»Le roi oublie trop souvent dans son indulgente bonté mon grand âge:
il oublie qu'il n'est pas permis à un octogénaire de manquer de
prudence, car ce qui rend les fautes de la vieillesse si tristes,
c'est qu'elles sont irréparables.
»Je crois qu'il sera facile au roi de faire un choix convenable pour
Londres. M. de Sainte-Aulaire saurait comme il l'a su à Rome et à
Vienne faire respecter son gouvernement et estimer sa personne. M. de
Rayneval, plein d'expérience et d'une prudence habile, serait
peut-être dans les circonstances actuelles, un meilleur choix
encore, car il connaît mieux que personne les intérêts et les
difficultés de la péninsule dont le sort occupera sans doute en
première ligne le nouveau cabinet anglais.
»Je vois, du reste, tant d'intérêts divers à régler, ou du moins à
discuter, que je pense de plus en plus à un prochain congrès. S'il
convenait à Votre Majesté de m'y envoyer, je ferais volontiers dans
cette mission momentanée un dernier essai de mes forces. Ce n'est que
là où tout considéré, je pourrais peut-être encore servir utilement le
roi. Je ne saurais être coupable à ses yeux des torts de mon âge et
des fatigues de ma vie.
»Je suis, Sire...
»Prince DE TALLEYRAND.»
[267] L'enterrement de la comtesse Tietzkewitz, née princesse
Poniatowska (_Note de Mme la comtesse de Mirabeau_).
[268] Le cabinet de lord Melbourne venait de se retirer (14
novembre). Le duc de Wellington avait été provisoirement appelé
au pouvoir en attendant l'arrivée de sir R. Peel, alors en
voyage, que le roi voulait charger de constituer un nouveau
ministère. Pendant près d'un mois, le duc de Wellington
représenta à lui seul tout le gouvernement anglais. Il conserva
le portefeuille des affaires étrangères dans le cabinet de sir R.
Peel.