«Valençay, le 12 novembre 1834.
»... Mademoiselle aura pu remarquer que je me suis abstenu longtemps
de lui parler de moi et de détourner un seul instant son attention de
la pénible crise[265] qui devait fatiguer le roi. Mais aujourd'hui
que cette crise est terminée, je réclame avec toute la confiance d'un
serviteur éprouvé une nouvelle preuve de la bonté de Mademoiselle. Je
la supplie de disposer favorablement le roi à la lecture d'une lettre
que j'écris au département des affaires étrangères. Elle y porte ma
démission. Je dois croire que le roi est disposé à la recevoir,
Monseigneur le duc d'Orléans m'ayant témoigné que, dans son opinion,
je ne pouvais plus être utile à Londres. Il a raison, car je suis
vieux, je suis infirme, et je m'attriste de la rapidité avec laquelle
je vois ma propre génération disparaître. Homme d'un autre temps, je
me sens devenir étranger à celui-ci.
»Je me permettrai aussi de répéter à Mademoiselle ce que le prince
royal a fort bien senti: c'est que nous avons depuis quatre années
tiré de l'Angleterre tout ce qu'elle pouvait nous donner _d'utile_.
Puisse-t-elle ne nous rien transmettre de nuisible! L'Angleterre s'est
étrangement modifiée et je ne pense pas qu'elle puisse s'arrêter dans
la nouvelle route qu'elle parcourt. Je ne me sens pas appelé, je
l'avoue à la suivre. Ici se présente d'ailleurs, outre la différence
de système, une question de personnes. Lord Palmerston et moi, nous ne
nous entendons plus, et nous ne nous plaisons guère. Il ne faut pas
que le service du roi souffre de cette mésintelligence. Tels sont mes
motifs: je les crois fondés en raison, en convenance, et je suis
persuadé que l'admirable pénétration du roi les jugera dignes de mon
dévouement à ses intérêts. Je n'insisterai donc pas davantage sur mon
attachement à sa personne, mais je reviendrai encore une fois sur la
nécessité qu'il y a pour moi de me reposer avant de finir. Je crois
d'ailleurs devoir à la place que peut me destiner l'histoire de ne pas
compromettre le souvenir des services que j'ai été assez heureux
pour pouvoir rendre à la France à travers les vicissitudes infinies
qu'elle a traversées depuis plus de cinquante années.
»En prolongeant mon action, désormais sans objet, je serais sans
utilité pour mon pays et ne pourrais que nuire à ma dignité
personnelle.
»Je ne ferai aucune excuse à Mademoiselle de l'entretenir si
longuement du même objet: sa noble amitié est de nature, je le sais, à
ne pouvoir que s'augmenter de tout l'abandon de ma confiance. Un
esprit aussi élevé, une âme aussi tendre me conservera mes plus chères
consolations, son _souvenir et sa bonté..._
»TALLEYRAND.»
[265] La crise ministérielle de novembre 1834. Après le ministère
des trois jours présidé par le duc de Bassano, le cabinet du 11
octobre revint au pouvoir sous la présidence du maréchal Maison.