«Londres, le 16 juin 1834.
»Monsieur le comte,
»... J'ai vu avec plaisir que le gouvernement du roi avait adopté, sur
les dernières propositions du cabinet de Madrid, un parti qui
s'accorde entièrement avec les vues du ministère anglais. Vous aurez
pu juger par mes dépêches que j'étais toujours resté, à cet égard,
dans les bornes que vous me prescrivez, et dans lesquelles je continue
à croire que nous ferons bien de nous maintenir.
»J'avais fait connaître à M. de Miraflorès, en réponse à la note qu'il
m'avait adressée, l'opinion que j'avais eu l'honneur de vous exprimer
par ma dépêche numéro 63, et comme le ministre d'Espagne avait reçu
une réponse du même genre de lord Palmerston, il s'est décidé à se
rendre à Portsmouth pour négocier directement avec don Carlos.
»Les offres qu'il devait faire à ce prince au nom de son gouvernement
consistaient dans une pension de trente mille livres sterling
moyennant laquelle l'infant prendrait des engagements semblables à
celui qu'on a fait souscrire à dom Miguel. Le prétendant espagnol
devrait de plus renoncer à aller habiter Rome, où on craint que son
séjour en ce moment n'exerce une fâcheuse influence sur le
gouvernement papal, si mal disposé déjà pour l'Espagne.
»M. de Miraflorès était parti avant-hier pour remplir sa mission et
lord Palmerston avait expédié de son côté à Portsmouth M. Blackhouse,
l'un des sous-secrétaires d'État des affaires étrangères; celui-ci
était chargé d'offrir à don Carlos tous les services qu'il est au
pouvoir du gouvernement anglais de lui rendre, à l'exception toutefois
d'un prêt d'argent, sur le refus duquel ce gouvernement se montre
inébranlable. Il devait, en même temps, sonder les dispositions de
l'infant au sujet des propositions de M. de Miraflorès. On a pensé que
le refus d'argent était le meilleur appui que le cabinet anglais pût
donner au négociateur espagnol, parce qu'on supposait que l'infant et
sa suite composée de plus de soixante personnes, se trouvaient dans le
dénûment le plus complet.
»Il n'en a pas été ainsi cependant, et M. Blackhouse vient de mander à
lord Palmerston que don Carlos ne désirait pas continuer son voyage
pour le moment; qu'il voulait, au contraire, débarquer immédiatement
et avec l'intention de rester quelque temps en Angleterre. Il ne veut
pas entendre parler des propositions de M. de Miraflorès; d'après son
langage, il ne renonce à rien et ne cessera jamais de faire valoir ses
droits; et il ne veut pas consentir à recevoir un écu sous la
condition de se soumettre à un engagement restrictif quelconque.
»Lord Palmerston attribue cette résistance de l'infant aux conseils de
la princesse de Beira et de l'évêque de Léon, qui sont à bord du
_Donegal_; et, sans se dissimuler le mauvais effet que cela peut avoir
sur les insurgés du nord de l'Espagne, il n'y attache pas cependant
une grande importance.
»D'après les réponses de don Carlos à M. Blackhouse, le marquis de
Miraflorès a renoncé à voir le prince auquel il avait écrit la lettre
et le projet de transaction dont je joins ici les copies et il est de
retour à Londres.
»Don Carlos a fait venir à Portsmouth M. de Sampayo, qui remplissait
les fonctions de consul général de dom Miguel, chargé de lui retenir
une maison pour quinze jours à Portsmouth et de lui chercher une
campagne dans les environs de Londres. Mais le fait le plus
remarquable et qui paraît positif, c'est que l'infant a entre les
mains de M. de Saraïva, ministre de dom Miguel à Londres, un crédit
d'un million de francs qui a été envoyé par M. de Blacas. On doit en
conclure que tout était préparé en cas d'événement, et que c'est en
Angleterre que don Carlos fixera son séjour, pour quelque temps du
moins. Il est bien entendu que le gouvernement anglais n'y mettra
aucune opposition; il voit même cette résolution sans trop de
mécontentement, dans la pensée qu'il pourra surveiller plus facilement
ses démarches et les menées de ses partisans.
»La nouvelle de la révolution républicaine de Lisbonne, annoncée
pompeusement par quelques journaux, n'était qu'une fraude employée par
des joueurs de Bourse, qui ont tiré parti de quelques cris proférés au
théâtre, en présence de dom Pedro, et contre son gouvernement, pour
avoir laissé échapper dom Miguel. Je ne sais pas si un esprit aussi
violent d'animosité de la part du peuple portugais justifie le décret
par suite duquel tous les couvents sont abolis au Portugal et dans
toutes les possessions portugaises. Ce décret, quelque utile qu'il
puisse être en soi, me paraît avoir été rendu prématurément et
pourrait bien produire de nouveaux troubles dans le pays; le
gouvernement, à peine affermi, a commis au moins une imprudence en
provoquant le clergé tout entier uni aujourd'hui dans sa haine contre
lui, et il est impossible de ne pas reconnaître dans ce nouvel acte de
dom Pedro le mauvais esprit qui l'a dirigé depuis deux ans.
»On annonce la prochaine arrivée en Angleterre du duc de Palmella; il
vient de Lisbonne avec l'amiral Parker qui quitte le commandement de
la station du Tage, dans lequel il est remplacé par sir William
Gage[236].
»Quelques personnes disent que le voyage du duc de Palmella n'a pas
d'autre but que des affaires particulières, mais on a peine à se
persuader qu'il ne soit pas motivé par des raisons politiques.»
[236] Sir William Hall Gage, né en 1777, entra dans la marine à
dix-neuf ans, et eut une carrière des plus brillantes. Il devint
lord de l'amirauté en 1841, fut promu amiral en 1862, et mourut
en 1865.