«Londres, le 9 mai 1834.
»Monsieur le comte,
»... Je crois qu'il serait utile de m'envoyer aussitôt que possible
les ratifications du traité du 22 avril. Celles de Portugal pourraient
arriver d'un instant à l'autre, et comme nous pouvons compter sur
celles de Madrid, on fera probablement un premier échange avec le
ministre de Portugal, si toutefois le gouvernement de dom Pedro ne
refuse pas de ratifier le traité, comme quelques personnes ici
paraissent le craindre, ce qui, je l'avoue, serait un plus grand
acte de folie de la part de ce gouvernement que tous ceux qu'on a eus
jusqu'ici à lui reprocher.
»J'engagerai lord Palmerston à ne pas retarder davantage l'envoi à
Copenhague des instructions nécessaires pour la conclusion du traité
relatif à la traite des noirs[218].
»Vous aurez remarqué dans les journaux anglais l'annonce de l'arrivée
à Londres du comte de Montfort (M. Jérôme Bonaparte). Cette nouvelle
est vraie; MM. Lucien et Joseph Bonaparte continuent aussi à séjourner
ici.
«Londres, le 15 mai 1834.
»M. Feuillet m'a remis les ratifications du traité du 22 avril.
»... Les deux pièces dont je joins ici des copies vous prouveront que
le gouvernement de dom Pedro s'est décidé à ratifier le traité signé à
Londres par son plénipotentiaire. On ignore encore le jour où les
ratifications portugaises arriveront ici, mais cela est moins
important maintenant que nous savons à quoi nous en tenir sur les
intentions du régent du Portugal à l'égard de ce traité. Je pense
cependant que tout sera complété dans trois ou quatre jours, à moins
que les ratifications portugaise et espagnole ne soient pas
parfaitement en règle, ce qui est à craindre d'après la hâte avec
laquelle elles ont dû être réexpédiées à Madrid et à Lisbonne.
»Je n'ai pu voir lord Palmerston aujourd'hui; je ne manquerai pas dans
notre prochaine entrevue de lui exprimer votre désir au sujet des
affaires de la Suisse...»
[218] Des négociations étaient alors engagées entre la France et
l'Angleterre, d'une part, et le Danemark, de l'autre, à l'effet
d'obtenir du cabinet de Copenhague son accession au traité conclu
le 30 novembre 1831 entre les cabinets de Paris et de Londres (et
complété par la convention du 22 mars 1833) pour la répression de
la traite des noirs. Le Danemark y adhéra le 26 juillet 1834.
«Londres, le 18 mai 1834.
»En réfléchissant attentivement au projet de déclaration dont il est
question à l'article V du traité du 22 avril[219] et que M. Martinez
de la Rosa voudrait qui fût faite par un acte collectif signé des
quatre plénipotentiaires, j'y ai reconnu plusieurs inconvénients que
je dois vous indiquer comme je les ai déjà fait pressentir à lord
Palmerston. J'y vois d'abord le fait d'une intervention directe dans
les affaires purement intérieures de la péninsule, et nous nous
engageons, ce me semble dès le premier pas, plus avant que ne nous y
oblige le traité lui-même. Car, dans cet acte, j'ai tenu à ce que nous
ne fussions que les garants des conditions de l'article V, mais que
nous ne fussions point chargés de leur exécution. Si, par les
conséquences inévitables d'une guerre telle que celle qui se fait dans
la péninsule, il arrivait que dans les villes ou places successivement
occupées par les deux partis, la déclaration des quatre cours subît
toutes les mauvaises chances d'un acte rédigé au nom d'une des deux
parties combattantes, la dignité de la France et de la Grande-Bretagne
ne se trouverait-elle pas compromise par des insultes qui
tomberaient directement sur une déclaration émanée d'elles?
»Je ne reconnais pas, d'ailleurs, la nécessité de la démarche réclamée
par le cabinet de Madrid dans celle circonstance. Il me paraît qu'il
devrait lui suffire qu'à la suite de la publication du traité, le
gouvernement portugais fît la déclaration mentionnée et garantie par
l'article V.
»Telles sont les observations dont j'ai fait part à lord Palmerston et
sur lesquelles j'appelle votre attention, monsieur le comte. Vous
aurez le temps de me faire connaître votre opinion définitive à ce
sujet, car on ne pourra s'occuper de la forme de la déclaration
qu'après l'échange des ratifications qui ne se fera que dans quelques
jours...
»Lord Palmerston m'a dit qu'il allait positivement envoyer à
Copenhague les instructions nécessaires pour terminer la négociation
relative à la traite des noirs...
»Vous aurez déjà appris, quand cette lettre sera entre vos mains, que
le cabinet anglais avait prévenu vos désirs relativement aux affaires
de Francfort[220]. Lord Granville a dû vous communiquer la dépêche que
lord Palmerston a écrite au ministre d'Angleterre dans cette ville,
pour le charger d'y faire des représentations sur les derniers
événements qui s'y sont passés et sur les projets qu'on attribue
à la diète. J'ai trouvé la lettre de lord Palmerston rédigée dans des
termes un peu trop vifs, et je crains qu'elle ne dépasse le but. Je
voudrais qu'elle vous eût produit la même impression qu'à moi, et que
le gouvernement du roi, restant dans les idées sages que vous exprimez
si bien par votre dépêche numéro 42, se bornât à faire des réserves
sur un ton assez modéré pour ne pas causer d'irritation.
»Nous devons autant que possible ménager la susceptibilité des petits
gouvernements d'Allemagne, et témoigner de notre force par notre
modération même envers eux. Vous n'ignorez pas que, dans ces derniers
temps, le ton quelquefois provocant des agents anglais en Allemagne
n'y a pas utilement servi nos intérêts...»
[219] Art. V.--«Il est convenu entre les hautes parties
contractantes que par suite des stipulations contenues dans les
articles précédents, une déclaration sera immédiatement publiée
annonçant à la nation portugaise les principes et le but des
engagements de ce traité.»
[220] A la suite de l'émeute du 5 avril 1833, la diète avait
ordonné l'occupation de Francfort par une garnison moitié
autrichienne moitié prussienne, ce qui avait été la source de
rixes et de conflits journaliers avec les milices de la ville. A
l'occasion de troubles sérieux qui survinrent de nouveau le 2
mai, la diète prit une seconde décision qui concentrait la police
et tous les pouvoirs militaires entre les mains du commandant
autrichien. Le Sénat de Francfort protesta vivement contre cette
mesure, qui ne laissait presque rien subsister de l'indépendance
de la République. C'est également cet abus de pouvoir de la part
de la Confédération qui avait provoqué l'intervention des
puissances.