LE COMTE DE RIGNY AU PRINCE DE TALLEYRAND.

«Paris, le 17 avril 1834, à quatre heures.

»Mon prince,

»C'est autant un chagrin qu'un embarras pour moi, que de vous envoyer

des observations, au lieu d'une positive affirmation.

»J'ai trouvé bien des scrupules, non sur le fond, parmi mes collègues,

car votre idée d'une alliance défensive est adoptée par tous, mais sur

la forme. Le roi partageait ces scrupules et se trouvait mal à l'aise,

placé dans un préambule qui reparaissait au milieu du traité.

»Si secrète que demeure cette convention pendant quelque temps, elle

sera dépistée, et vous sentez ce qu'on peut dire, si l'article V

laissait trop entrevoir qu'à la réquisition des trois cours nous

fournirions armes et soldats, non pas certainement que nous fussions

engagés par votre rédaction, mais enfin on pourrait nous le reprocher,

et ces reproches, injustes d'ailleurs, affaibliraient l'effet de cette

convention, quant au fruit même à en retirer, qui est une plus

apparente union avec l'Angleterre.

»Nous reconnaissons bien ici la difficulté sérieuse dont vous

avez eu à triompher pour obtenir une première concession; le moment

était contre nous; l'avenir paraissait de même: les affaires de Lyon,

celles de Paris, les impressions, tout était contraire. Aujourd'hui,

la situation est meilleure, et je n'ose pas vous dire, mon prince, que

vous pouvez en tirer parti, parce qu'on ne nous juge peut-être pas

encore à Londres comme nous nous jugeons ici.

»Tout ceci va influer notablement sur les élections, car c'est surtout

_la classe bourgeoise électorale_ qui est menacée par ces agitations;

elle le sent, et l'effet en est incontestable à Paris. Si donc nous

pouvons hâter la fin de la Chambre et la convocation, le système sera

raffermi. C'est l'opinion des esprits réfléchis.

»Je quitte lord Granville à l'instant, et lui ai donné toutes les

raisons que j'ai entendu développer ce matin au conseil. Il écrit à

lord Palmerston par notre estafette, et m'a paru entendre nos motifs.

»Dans la dépêche officielle, j'ai essayé de vous aider en la rédigeant

de manière à être montrée à lord Palmerston.

»Si, en adoptant le fond de notre pensée, il ne s'agissait que de

changer ou de tourner autrement la rédaction des deux articles restant

à leur place, dans le contre-projet, nous concevons, mon prince, que

vous ne vous croyiez pas obligé dans ce cas, et vu l'urgence, de nous

les renvoyer ici.

»Nous voyons que cela presse, et que nous ne devons pas laisser aller

seule l'action de l'Angleterre sur l'Espagne. Nous nous sommes

prévalus d'une note antérieure de Martinez de la Rosa, et ceci

rappelle à peu près ce qui s'est passé lors du traité du 6 juillet

1827, relatif à la Grèce, dans lequel nous intervînmes, à l'aide

d'une demande du gouvernement grec.

»Après tout, le traité quel qu'il soit fera du bruit dans le nord;

nous ne le redoutons pas, si nous pouvons parvenir à le rendre

défendable pour nous à l'intérieur. Vous seul, mon prince, pouvez

résoudre ce problème, et le roi s'abandonne avec confiance à votre

haute influence et à votre sollicitude...»

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 5 · 第 152 / 313 题