LE COMTE DE RAYNEVAL AU PRINCE DE TALLEYRAND.

«Madrid, le 19 août 1833.

»Mon prince,

»Je vous remercie beaucoup de votre lettre du 27 juillet. Je conçois

le peu d'attraits qu'a aujourd'hui pour vous le séjour de Paris, et

j'avoue franchement que, pour ma part, je ne regarde pas du tout comme

une privation d'en être éloigné. Il y a pourtant des moments où

j'aurais bonne envie d'y faire une apparition, celui-ci par exemple.

Je vous y rencontrerais, et ce serait pour moi à la fois un grand

plaisir et un grand avantage. Vous éclairciriez, j'en suis certain,

une foule de doutes qui ne cessent de se présenter à mon esprit, et

vous me montreriez le chemin que je dois suivre pour me tirer des

difficultés toujours croissantes de ma position actuelle. Le ministère

devrait bien avoir la bonne idée de m'appeler, ne fût-ce que pour

quelques jours. Il me semble qu'il y a dans les affaires de ce pays-ci

des points pour lesquels les écritures ne suffisent pas, et qui

exigent des conversations.

»On aurait pu croire à un dénouement prochain du drame qui se joue

dans notre voisinage, si dom Pedro avait voulu se résigner à

disparaître de la scène. Mais il aura pressenti qu'on était assez

disposé à se passer de lui, et il a pris ses précautions. Dom Miguel

et ses adhérents sont à peu près hors de combat. N'est-il pas à

craindre qu'un nouveau conflit ne s'élève et que le pays ne se partage

entre dom Pedro et doña Maria? L'Espagne, après quelques façons,

s'accommoderait, je pense, du règne de cette princesse; mais le père

lui fait peur. Les mesures précipitées qu'il vient de prendre

contre le clergé le font regarder ici comme un révolutionnaire des

plus fougueux[140]. Malgré cela, s'il ménage l'Espagne, l'Espagne le

laissera très tranquille. Ce gouvernement connaît sa propre faiblesse

et n'entreprendra rien s'il n'est poussé au désespoir. Il a beaucoup

de peine à se rassurer sur les vues de l'Angleterre. Le rappel de M.

Addington, quoiqu'il le prévît, lui paraît de mauvais augure; il

craint de le voir remplacer par un homme ardent et prévenu. On peut

mener très loin les Espagnols avec des ménagements; mais, si on les

brusque ou les menace, ils se cabrent, et non seulement ils ne font

rien de ce que vous voulez, mais vous pouvez même les précipiter dans

les plus dangereuses folies.

»M. de Zéa remercie Votre Altesse de son souvenir. Il se recommande à

elle pour tâcher d'adoucir lord Palmerston, qu'il croit animé de

sentiments peu bienveillants pour l'Espagne.

»Le roi Ferdinand est dans un fort triste état. On craint qu'il ne

passe pas le mois de septembre. Je crois que les nouvelles de sa santé

sont la véritable cause de la persistance de don Carlos à rester en

Portugal, malgré la guerre et le choléra. La mort du roi,

arrivant dans les circonstances actuelles, mettrait, à coup sûr, ce

pays-ci en combustion, et je ne sais si la tranquillité de l'Europe,

que vos soins ont si miraculeusement conservée jusqu'à présent,

résisterait à ce choc...»

[140] Dom Pedro, entré à Lisbonne le 28 juillet, prit

sur-le-champ les rênes du gouvernement. Il suspendit la charte

jusqu'à la un de la guerre, et renvoya du ministère le duc de

Palmella qui avait la confiance de la France et de l'Angleterre,

pour s'entourer de personnages connus par l'exaltation de leurs

idées démocratiques. Il sévit également contre le clergé qui

était le plus ferme appui de dom Miguel. Le nonce du pape fut

embarqué de force pour l'Italie; les jésuites furent expulsés.

Défense fut faite de payer les redevances dues aux communautés.

Des décrets destituèrent tous les évêques nommés par dom Miguel

et défendirent aux novices actuellement dans les couvents

d'entrer dans les ordres. Enfin dom Pedro attribuait à la

couronne la totalité des présentations aux bénéfices.

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 5 · 第 114 / 313 题